1983, suite et fin.
J’ai toujours su que j’étais différent. Certains diraient de moi que je suis un sociopathe et ma foi, je ne suis pas d’accord avec ce diagnostic. Je me verrai plutôt comme un psychopathe, un psychopathe sociable et intégré. C’est vrai j’ai tué et pas qu’une fois. En ai-je eu des remords ? Non, aucunement.
La première fois c’était il y a bien longtemps tout au début des années 80 … Dans ma lunette, un type à un peu plus de 300 mètres. Un type que je ne connaissais pas, mais qui faisait chier un pote et qui m’avait tiré dessus deux semaines auparavant. En cours, on m’avait toujours répété de ne jamais viser la tête, mais bon, je n’ai jamais été un bon élève. Alors, là, allongé sur des sacs de sable ; au sixième étage d’un immeuble en ruine ; le doigt sur la détente d’un Dragounov, l’œil à un pouce de l’oculaire de ma lunette, je respirais profondément. Il m’avait bien fallu dix minutes pour affiner les réglages de mon fusil… des réglages aux petits oignons. Mon arme n’ayant pas de bipied, j’avais du poser le garde-main sur un petit sac de sable pour stabiliser le canon. Mon sergent, aurait été fier de moi.
Je crois qu’à ce moment, je pensais à un tas de trucs comme à cette éthique humaniste débile qu’on m’avait enseignée. Et si jamais je cherchais un sens à la vie, cette idée s'était échappée. Ici et maintenant je ne faisais pas comme si j’étais dieu… j’étais dieu et j’avais sonné la fin de partie pour celui d’en face. S’il est vrai que L'obscurité cherche la lumière, mon passé babacool, pacifiste et tout et tout, était passé à la trappe en même temps que mon passé d’étudiant. Je pris une paire de jumelles afin de mieux situer ma future scène de crime et je détaillais ma victime. Un mec d’une trentaine d’année à peine, plus grand que la moyenne… Et merde ! Les préréglages de ma lunette étaient basés sur 1,70m. Il me fallait recalculer le nombre de clics à ajouter. Heureusement qu’à l’époque j’avais une montre qui faisait calculatrice (oui à l’époque, c’était la mode.) Ce con ne se doutait de rien. Comme à son habitude, il mettrait en batterie son PK sur le parapet d’une terrasse. Déjà il entassait les caisses de munitions près de son arme. Dans une minute il allumerait une clope avant de commencer à tirer sur tout ce qui bougerait.
L’idée d’un possible échec m'irritait déjà… L’idée pure, d’un tir parfait était la promesse que j’espérais… Tout était à l'envers dans ce monde… Garde tes deux yeux ouverts… Retiens ta respiration… Maintenant… Appuie sur la détente.
Je savais que "J", derrière moi, était dans l’obscurité fraîche d’une encoignure de porte. Avec ses jumelles il surveillait mon tir.
Malgré les filtres de cigarettes que je m’étais enfoncé dans les oreilles… La détonation, violente, aussi attendue qu’inattendue déchira le silence. L’espace d’une seconde je fermai les yeux. Aussi je ne vis pas le résultat de mon tir.
"J" hurla :
_ Putain ! Comment tu l’as mouché ce con !
_ T’es sûr ?
_ Putain ! Tu lui as arraché la moitié du cou.
_ Et merde ! J’avais visé la tête. Il devait être encore plus grand que ce que je pensais, cela manquait de quelques clics sur la molette d’élévation.
C’était la première fois que je tirai sur quelqu’un. Je cherchai au fond de moi la moindre émotion sans y parvenir. Mon sang froid me fit peur.
_ Putain ! la prime que tu vas avoir.
_ Que dalle ! Tu me paieras un kawa et surtout tu ne tireras plus les chiens ou les chats. Et pour tout le monde, on dira que c’était toi le tireur. Je suis de la FINUL, j’aurai même pas le droit d’attaquer ces cons avec des miettes de pain.
_ Putain, quand tu veux tu reviens.
_ Ne me tente pas, je risque d’y prendre goût. Je suis pieds noirs. J’aime pas les arabes et encore moins les musulmans.
_ Putain ! T’oublies qu’je suis arabe.
_ Non, non, répondis-je en rigolant. Alors ce café, on va se le boire ?
_ Putain, trop cool, un kawa, en fumant un trois feuilles avec du shit du Hezbollah.
_ Ouai ! Le destin est parfois farceur. Je me demande si l’autre gars a pu tirer une taffe ou deux avant que je le dézingue.
Deux cafés plus tard, devant mon manque de remord, je décidai que dès mon retour en France, il vaudrait mieux pour moi que je m’éloigne des armes.
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