80 - Vouivre [Seskouana] {post-apo}=3

📖 52 SNAKES ✍️ vis9vies 📝 681 mots

Seskouana s’étirait, infatigable et nonchalante, son ventre gris abandonnant par milliers des écailles ternes contre les pierres effritées des quais assoupis ; sans hâte aucune, tant l’immuable la hantait, persuadé de survivre à toutes les pollutions, encouragé en cela par le Temps et l’Histoire, ces tristes compères qui n’aimaient guère sciences et humains. « Tout lasse, tout passe… », serinait sur son dos argenté le vieux proverbe des landes hier habitées. Et elle passait, lascive et sereine, indifférente aux douleurs que les jours peinaient à endormir, sans jamais se lasser de la promenade.

Sur la rive, une sitelle enthousiaste explorait par habitude un frêne à la recherche du déjeuner. La journée s’annonçait belle (l’oiseau chantait) :

— Ô Pô d’scènes parisiennes ! Voici venu l’automne… Vois comme tes eaux portent les Âges quand l’ange Emmanuel sonne. Le havre est loin, tant de destins ont cinglé vers leur ruine[1]…

Mirlitontaines. Seskouana l’écoutait à peine, sans qu’un frisson superfétatoire de regret ne l’effleure. Ils avaient loué sa force ; elle avait prêté sa puissance ; ils en avaient ensuite exigé le sacrifice. Elle s’était crue libre ; ils s’étaient obstinés à la plier sous leurs jougs. Elle les avait attirés (c’était dans sa nature), avec l’espoir de ne plus avancer seule, mais comment, alors qu’ils n’avaient eu qu’admiration l’un pour l’autre, son rôle s’était-il réduit à celui d’hôte torpide infesté de parasites ? Sa lenteur ne trahissait-elle pas l’inadaptation à la modernité ? À proposer son aide, n’avait-elle pas tendu le fouet de la soumission ? En avait-elle vu passer de ces arrogants persuadés de détenir le pouvoir de la dompter… Et qu’y avaient-ils gagné ? Des caves inondées, des routes coupées, et bien trop de noyés. Seskouana avait cessé de compter. Eux notaient (elle s’en souvenait parfaitement) : « Crue du » suivi d’une date – jamais le nom du fautif n’était mentionné –, des mots, rien que des mots, accrochés à un zouave ayant perdu, comme eux, toute signification.

Derrière elle, par-delà les confins de la ville, le soleil arrimait ses ergots un à un sur les cascades de pierre. Les ombres refluaient sous les flèches décapitées de leur orgueil, couraient plus rapidement encore entre des pavés usés, sautaient sans s’arrêter d’un carrefour à un autre, perdant ci et là quelques pans de ténèbres dans la fraîcheur d’anciennes portes cochères, puis s’engouffraient dans leurs refuges diurnes pour s’y retourner jusqu’au soir. Les ombres se cachaient ; et luisait le dos de Seskouana sous la caresse des premières lueurs.

Comme tout jour, l’appel du vent susurrait l’immensité, la force d’un ressac et de longs voyages sur des courants invisibles. Tu reviendras, lui murmurait l’éole, un jour où l’autre, par le haut ou par le bas. Qu’importe ce que tu laisses, la vie est une mère dont la sève, goutte après goutte, nourrit ceux qui lui accordent égard et respect. Seskouana n’en doutait pas. Témoin des vicissitudes qui l’avaient accompagnée, le constat était sans appel. Des punitions sévères avaient été distribuées, de plus en plus amères jusqu’à l’extinction du feu destructeur. Des avis que personne n’aurait dû prendre à la légère. Il aurait coûté si peu de se montrer plus circonspect. Être sourd n’était pas une excuse, car toute création étant vibrations, toute créature est capable d’écouter – et entendre – les ondes émises par une rébellion. Aujourd’hui, que restait-il de pareil entêtement ? Une tour de fer rouillé, une île de mémoires où dieux et rois étaient oubliés, des entassements de monticules, des nuits sans lumières, et, au-dessus d’elle, des ponts, des ponts… Des ponts vides qui s’affaissaient, trop lourds de l’absence, trop creux d’inutilité, des ponts de poussière que ni science ni humanité ne soutenait plus, des ponts sous lesquels ne flânait ni bateau ni mouche. Des ponts ex-symboles. Des jetés à rien.

De ces considérations serpentines, s’échappait, tel l’ultime hymne d’une terre fatiguée, un vieil adage offert par d’antiques contrées hindoues : « Tant d’aurores n’ont pas encore lui… »

Juin 2023

[1] Très libre adaptation du célèbre poème de Walt Whitman « Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! »

https://fr.wikipedia.org/wiki/O_Captain!_My_Captain!

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Au fil de l'eau

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💬 Commentaires 16

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patrick.skedli • 1 mois, 2 semaines
J'ai du relire deux fois pour comprendre les méandres de ta pensée.
Bien joué.
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vis9vies Auteur • 1 mois, 2 semaines
Avec elle, on peut prendre son temps ^^
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ChantalGdl • 1 mois, 3 semaines
Fort d’images, de sens, le poids de tous ces ponts sur les épaules de la Seine …
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vis9vies Auteur • 1 mois, 3 semaines
On finit par ne plus avoir conscience qu'elle passe dessous ;)
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ChantalGdl • 1 mois, 3 semaines
C’est vrai
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AttrapeRêve • 1 mois, 3 semaines
Joli texte de belles envolées pour ses fleuves et rivières si tourmentésc
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vis9vies Auteur • 1 mois, 3 semaines
Ils le méritent ;)
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Pomlamouette • 1 mois, 3 semaines modifié
Après la Loire avec Phil, la Seine avec toi ! Un très beau texte qui offre de bien belles images, qui nous offre son voyage au fil de son cours. Que de promenades agréables de bon matin :-) !
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vis9vies Auteur • 1 mois, 3 semaines
et rafraîchissantes ! :)
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phillechat • 1 mois, 3 semaines
Un très beau texte et un superbe hommage !
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vis9vies Auteur • 1 mois, 3 semaines
Un de ces fleuves qui ont fait la France !
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Anne-C. • 2 mois, 1 semaine
Sous le pont Mirabeau (entre autres) coule la Seine...
C'est très poétique, très riche en images :)
Je ne l'avais jamais lu, enfin, je crois, sinon je m'en souviendrais, je pense.
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vis9vies Auteur • 2 mois, 1 semaine
Je vais étudier tes annotations, merci. J'avais mis "lumières" au pluriel pour une raison qui m'échappe aujourd'hui ^^

C'était une réponse à un défi qui demandait d'utiliser tous les signes de ponctuation ;)
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CatherineDomin • 2 mois, 1 semaine
J'ai reconnu Séquana. La Seine, autrement dit, qui a imprimé sa trace dans la mémoire des hommes, des invasions aux inondations.
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vis9vies Auteur • 2 mois, 1 semaine
Oui, c'est bien la Seine, celle d'hier et de demain :) Qui nous survivra, je le lui souhaite ^^
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CatherineDomin • 2 mois, 1 semaine
J'aime beaucoup ce fleuve, et particulièrement les boucles de la Seine Normande. Malheureusement, la Seine n'a pas empêché les invasions des Vikings. En ce qui concerne sa survie, je le lui souhaite aussi. D'autant plus qu'elle se porte un peu mieux qu'avant. Comme toi, j'espère qu'elle nous survivra. Pour nous, c'est plutôt mal barré.
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