Je ne sais pas
Toc, Toc, Toc.
Trois petits coups me réveillent.
J’ai dû m’endormir finalement. Je porte encore mon jean et mon T Shirt d’hier.
J’ai même encore mes rangers au pied. Recroquevillée sur le lit, mes mains tordent
un bout de drap contre ma poitrine. Il est lourd et doux à la fois.
¾ Elana, il est 08h05.
J’entends à peine ces quelques mots. Marcus les a prononcés doucement, une légère
hésitation dans la voix. Les images de la veille se bousculent dans ma tête. Le
chariot, les céréales, les montres, les tours de rond-points. Tous ces souvenirs
sont maintenant tachés de sang. Puis revient l’odeur du massacre, les hurlements
de douleur, les cris stridents des Arg’Va. Ces mares bleues et rouges qui se rejoignent,
formant des bulles sur la route. Ces bras et ces jambes éparpillés, les
expressions d’horreur sur les visages. Puis le retour et le rangement méticuleux
des courses. Je ne sens plus rien, ni peur, ni colère, rien. Juste une immense
fatigue et un vide en moi. Ce vide, je le connais, je l’ai ressenti quand papa
est mort.
Il refrappe puis plus rien. Aucun son ne me parvient. Aucun bruit de pas, il
est derrière la porte en bois de ma chambre. Ma chambre. Ces deux mots sonnent
étrangement.
Je ne veux pas le voir, je ne veux pas lui parler.
Un long silence s’étire.
Je ne peux pas.
Je l’entends repartir lentement de sa démarche traînante. La lumière du soleil remplit
la chambre. À travers la fenêtre, j’aperçois le toit de l’immeuble voisin
sur un fond de ciel bleu. Les nuages avancent paisiblement. Je reste ainsi,
sans bouger, sans penser, à les contempler. J’ai dû m’assoupir, car j’entends
de nouveau des pas qui s’approchent.
Toc, Toc, Toc.
¾ Le repas est prêt, Elana.
Il doit être midi. Ma tête se tourne d’elle-même vers la porte. Je n’avais pas
remarqué comme elle est belle. Des lamelles de bois partent en rayon de soleil
autour de la poignée cuivrée. Elles sont de la couleur du vieux chêne, celui de
mon secteur.
¾ Pas faim.
Ma voix ressemble à celle d’un vieux crapaud malade. Je ne sais pas si c’est
vrai ou si je veux juste qu’il parte. Les deux, je crois.
J’entends un long soupir venant du couloir. Pas un de ses soupirs d’exaspération,
mais de résignation. Il s’éloigne de quelques pas, le bois du guéridon grince
sur la moquette.
¾ QUOI ! râle-t-il. Tu
veux que je fasse quoi ? Défoncer la porte et l’obliger à sortir ?
Il ajoute d’un ton las :
¾ Laisse-moi tranquille.
Je passe une partie de l’après-midi à regarder par la fenêtre. Quand papa ne
travaillait pas, on passait les après-midis ensoleillés à imaginer à quoi ressemblaient
les nuages. Il me manque tellement.
À travers la porte, des notes de musique me parviennent. C'est un rythme lent,
apaisant, chaud. Rien à voir avec les chants diffusés par le colonel de la ZNI,
ses chants militaires, durs et saccadés. Je ne parle même pas du texte.
La voix douce, un peu éraillée du chanteur, entonne les paroles :
« Don't worry about a thing
'Cause every little thing is gonna be alright. »
Les yeux fermés, je me laisse bercer. Quand je les rouvre, il fait noir. Il n’y
a plus aucun bruit.
Une question tourne en boucle depuis l’attaque. Je dois savoir. Je me redresse
lentement et me lève. La tête me tourne. Je me rends compte que je n’ai pas
mangé depuis deux jours. Ce n’est pas la première fois. J’attends que cela
passe.
Je traverse le couloir, passe à côté de l’ours en peluche sur son guéridon et arrive
dans la pièce principale.
Il est là, à quelques mètres de moi. Sa silhouette se découpe devant la baie vitrée.
Je vois les lumières du parc à travers la fumée de son mug de café. Il porte la
tasse à sa bouche et continue à regarder dehors. Il se tient trop droit, il
sait que je suis là.
¾ Quand vous m’avez empêché
d’aider les soldats, c’était pour me sauver ou pour vous sauver ? je lui
demande d’une voix dure, que je ne reconnais pas.
Nous restons tous les deux immobiles. Les secondes s’écoulent.
Il ne répondra pas. Pourquoi le ferait-il ? Il ne me doit rien.
¾ Je ne sais pas.
Il a prononcé ces mots d’une voix sans timbre. Je continue de le fixer. Un
poids a disparu. Je respire une fois à fond.
¾ Merci, je lui réponds.
Sans se retourner, il demande :
¾ Pourquoi ?
Les mots tout seuls de ma bouche :
¾ De ne pas m’avoir menti.
Je m’avance vers lui et m’arrête à ses côtés. Il a raison, c’est apaisant de contempler
Central Park sous les rayons de lune.
Sans prévenir, il se retourne et se rend dans la cuisine. J’entends des bruits
de vaisselle puis celui d’une bouilloire. Le calme de la nuit vide ma tête de
toute pensée.
¾ Tiens, me dit-il.
L’odeur du chocolat chaud réveille mon estomac. Il me tend un mug fumant. Sur
celui-ci, je peux lire « I LOVE NY – ELANA ». Je resserre mes mains
autour de la tasse. Sa chaleur se diffuse en moi.
¾ Merci, Marcus.
Il hoche la tête en silence et boit une gorgée de café. Sous son énorme main, je
peux lire ces mots sur la tasse : « I LOVE NY – MARCUS ».
💬 Commentaires 5
Premier vrai moment de partage et d'acceptation de Marcus.
J'apprécie vraiment ton talent pour habiller les situations.
Mes textes vont souvent trop directement à l'essentiel. Je trouve que ça leur retire de la profondeur. Et par conséquent, j'aime bien ce coté "construction patiente" des personnages et de l'univers. Ca progresse bien, chaque chapitre apporte son lot de découverte ou d'évolution de la situation, sans ennuyer le lecteur (du moins en ce qui le concerne).
Je serais curieux de savoir si c'est ton style naturel ou travaillé.
Et prends ton temps pour la suite. Moi aussi je suis en période de creux. Ca reviendra plus tard. Ca revient toujours. ;)