Blanc

📖 Blanc ✍️ L-Ombre 📝 745 mots

J'ai verrouillé la porte de ma chambre, même si je sais que personne ne rentrera avant ce soir. Allongé dans mon lit, je me sens calme, étrangement calme. Mon chat ronronne paisiblement contre moi. Des images, des souvenirs défilent comme un vieux film qu'on tourne une dernière fois.

Je ne pouvais pas la décevoir, je m'appliquais. Je me consacrais entièrement à mes études sans perdre une minute pour moi. J'avais gagné la place de fils et d'élève modèle. 

Jusqu'au jour où le médecin a prononcé ce mot dans un cabinet d'un blanc trop clair, trop net et d'une voix trop calme, ce mot qui résonne encore, j'ai compris que tout ce temps, ces années, n'avaient plus aucun sens. Je ne m'y étais pas attendu, pas à ça. Ma gorge s'était serrée sans que je puisse pleurer. J'ai décidé que personne n'en saura rien. Je savais que si ma mère l'apprenait, je ne trouverais plus le courage d'avancer.

Le soir, quand elle est rentrée du travail, je me suis efforcé de sourire, de discuter, lui demander comment s'était passée sa journée. Je crois qu'elle était surprise que je sois là, à passer du temps avec elle. Je me suis promis de passer mes dernières années, ou derniers mois à la faire sourire. 

Les jours suivants, les cours m'ont échappé. Quand le professeur m'a interrogé, les lettres et les chiffres se sont mis à danser sur le tableau et mes doigts se sont crispés sur la feuille. J’en avais oublié la question. Et puis, à quoi bon calculer une inertie quand l'arrêt est imminent ? J'ai senti la réalité s'effondrer autour de moi sans que je puisse la rattraper.

Depuis, j'ai commencé à voir les regards changer, de l'étonnement incrédule au mépris pur. 

Quelquefois, je m'étais absenté, rapidement, pour des soins de plus en plus lourds. Quand je revenais, on me regardait de haut comme si mon absence n'avait été qu'une paresse, un caprice. On m'avait chuchoté : “Alors ? Tu sèches ?”. J'avais continué sans m'arrêter.

Je revois ma mère, qui se privait pour me permettre d'aller plus loin qu'elle, pour que je n'aie pas à subir un petit boulot de caissier, pour me donner une chance d'être architecte ou ingénieur.

Jusqu'aux examens, j'ai lutté pour ne pas couler et quand j'ai vu mes notes, je me suis demandé si c'était bien les miennes, mais mon seul souci restait de les cacher.

Je pensais garder suffisamment le contrôle jusqu'à ce que ma mère reçoive une lettre de convocation, j'ai réalisé que tout m'échappait. Dans le couloir, elle m'a regardé longuement puis, la lettre froissée, sans me poser une question. Pourtant, j'avais fui ses yeux qui cherchaient des explications. Je crois qu'à ce moment-là, elle ne se doutait encore de rien. 

Dans le bureau du proviseur, j'ai enfoncé mes mains tremblantes au fond de mes poches. Je n'ai pas suivi la conversation, je l'ai devinée comme j'ai deviné le visage défait de ma mère, celui perplexe du proviseur, et leurs regards qui ont attendu un mouvement, un mot, un signe de moi.

Quand nous sommes sortis, elle a crié des mots qui se sont perdus dans le vent glacial du parking. Quelques passants s'étaient retournés sans qu'elle semble les remarquer. J'ai seulement appris qu'on avait décidé de me donner une seconde chance. Mais je savais que pour moi, il n'existait ni seconde, ni première chance.

Hier, je suis sorti du cours, sans prévenir. Les façades des immeubles se sont troublées et le bruit de la circulation est devenu sourd. J'ai juste eu le temps de distinguer la lumière clignotante d'une ambulance.

 À l'hôpital, j'ai tenté de sourire, juste assez pour qu'ils ne l'appellent pas, juste assez pour sortir avant la tombée de la nuit.

Aujourd'hui, mon lit est blanc. J'attends...  

Demain, le chat réclamera ses croquettes.  

Personne ne comprendra pourquoi je ne me lève pas.

🏆
Défi terminé
Impasse

Participez au défi pour voter sur les textes soumis.

💬 Commentaires 23

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
LéonieDubreuil • 1 semaine modifié
Moi je trouve ce texte tellement poignant qu'on n'en sort pas indemne... Ce n' est pas du tout à ça que je m'attendais au début : je pensais qu'il voulait se venger de sa mère pour une raison ou une autre et l'idée de médecin m'avait amenée à penser que peut-être il n'était pas son fils... Puisqu'il ne lui en veut pas, pourquoi se refuser la consolation de ses bras ? Manifeste-til une force telle qu'il cherche à la séparer de lui pour qu'elle souffre moins de le perdre ?
(La mort, je crois, n'est pas une impasse, au contraire... Mais ce n' est que mon avis et cela n'a aucune importance) Le dérisoire des résultats scolaires face à elle me parle.
👍 1
L-Ombre Auteur • 6 jours, 15 heures modifié
Oh. Merci de ton retour. C'est très développé. Ce que tu as pensé au début aurait été un peu cruel... Mais ton avis compte beaucoup 😉🤍
👍 1
L-Ombre Auteur • 6 jours, 15 heures
Le fait de ne pas vouloir que sa mère voie sa chute chaque jour alors disparaitre une fois pour toute...
👍 0
Cyr_Roivan • 1 semaine, 5 jours
J'ai lu ton texte depuis plusieurs jours déjà. Et j'ai préféré prendre le temps de la réflexion avant d'écrire quelque chose.

Au vu de la situation, pour le protagoniste, c'est effectivement l'impasse. Complète. Totale.
La quête est accomplie.

Mais à mon sens, elle est incomplète. Comme je l'ai dit en commentant un autre texte, une impasse contient toujours l'espoir.
Même s'il faut se donner énormément de mal pour le trouver, il est toujours là.
Au-delà de l'impasse ou bien derrière le protagoniste, par où il est passé en venant, le reste du monde est toujours là.

"Et alors ?" demandera-t-il. Pourtant, c'est là toute la différence.

L'espoir vient presque toujours de là où l'on n'avait pas regardé. Et souvent, dans ce genre de cas, il n'a pas la forme que nous aurions aimé qu'il ait.
L'espoir c'est l'attente de quelque chose de positif alors que nous sommes enfoncés dans ce qui est négatif.

Le protagoniste n'a pas eu le choix dans ce qui lui est arrivé.
Il n'a pas non plus le choix de l'issue finale.
L'espoir est entre les deux.

Là où il y a le libre arbitre. Ce qui nous définit en tant qu'être humain.

Le protagoniste a toujours le choix de comment il va réagir. Comment il va faire face. Tous ses choix face à l'adversité lui appartiennent.

Il ne doit pas placer son espoir dans ce qu'il n'a pas ou ce qu'il n'a plus, mais dans ce qui lui appartient toujours. Sa capacité de faire des choix.

Il peut toujours choisir d'aider. D'encourager. De donner de ce qui lui reste : ce qui lui reste de temps, ce qui lui reste d'énergie, ce qui lui reste d'amour.
Le don est positif. Se soucier des autres est l'espoir.
Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir. On pense ce que l'on veut du reste, mais ça, c'est une déclaration profondément, fondamentalement vraie.

Voir autre chose que lui-même est un acte souverain qui lui appartient, c'est l'usage de son libre arbitre. Rester prostré et se cloitrer, ou bien soutenir, tant qu'il le peut toujours, ceux qui l'aiment. Agir non pas pour lui mais pour autrui. Même si ce n'est plus que par un contact de la main. Même si ce n'est plus que par quelques mots. Même si ce n'est plus que par un regard.

Mais pour cela il a besoin d'interagir avec eux. S'il s'en coupe, il se retrouve seul. Plus d'espoir.

Il a peur ? De quoi ? De faire souffrir les autres ? De les voir souffrir ? De pleurer ? De les voir pleurer ? Mais tout le monde devra souffrir et pleurer, qu'il le veuille ou non. Personne n'a le choix dans ce genre d'histoire. Alors que ce soit tous ensemble, plutôt que les uns après les autres. Et surtout, que ce soit avec au moins quelques dernières notes positives de compassion et d'amour.
D'espoir.

Et le moment venu il pourra encore dire, haut et fort, "je l'ai fait !".
Même si ce sont ses derniers mots, même si c'est sa dernière pensée.

Cela aura été l'expression de sa volonté, de son libre arbitre, la satisfaction d'un dernier accomplissement.

J'espère de tout coeur que l'heure des choix est encore là pour lui, et je lui souhaite tout le courage et toute la force du monde.

Peut-être souhaitera-t-il en parler plus avant...
👍 2
L-Ombre Auteur • 1 semaine, 4 jours modifié
J'ai lu et relu tes mots. Je tiens à te remercier pour avoir développé ton point de vue, très intéressant. C'est vrai que dans ce texte, ça aurait pu terminé autrement, comme se dévouer pour les autres. Mais il y avait la volonté d'épargner à ses proches la vérité, même s'ils auraient fini par la découvrir, ne pas avoir trouvé un autre moyen... On peut en effet, parler de désespoir. Je pense que l'impasse est là, qu'il n'y a plus rien à tenter, que tout est perdu. Dans une impasse, on retourne sur ses pas, mais là, on ne peut pas retourner dans le passé. S'il y de l'espoir, il y a une issue, donc ce n'est plus une impasse.
C'est ce qui rend la situation du protagoniste si tragique, même si ta vision était plus lumineuse.
👍 1
Cyr_Roivan • 1 semaine, 4 jours
Ce que tu dis est vrai.
Mais de son point de vue.
Ce n'est pas qu'il n'y a plus d'espoir dans l'absolu.
C'est qu'il n'a pas réussi à le trouver. Moi-même qui t'écris cela aimerais pouvoir dire "je l'ai durement appris". Mais je ne peux que constater que je suis toujours en train de l'apprendre durement.
Parce que même lorsqu'en pareille situation on a réussi à trouver l'espoir, on peut le perdre de vue.
:-)
👍 1
Naya • 2 semaines
Il se sent perdu dans son impasse et, convaincu qu’il ne doit rien révéler de sa maladie, pense à tort qu’il leur évitera ainsi de souffrir. Or, s’il meurt, les siens seront noyés dans la culpabilité toute leur vie.
👍 2
L-Ombre Auteur • 1 semaine, 6 jours
S'ils en apprennent un jour la raison
👍 1
Naya • 1 semaine, 6 jours
Ils chercheront désespérément, et ils trouveront sûrement. Autrement, ils souffriront. On ne peut jamais prévoir les ressentis d’autrui, même s’ils paraissent indifférents !
👍 1
Lana • 2 semaines
Triste épilogue.
Je crois qu'il est toujours difficile de parler de soi.
En vrai.
Sans détour.
Sans être confronté à des personnes qui ont toujours eu plus que vous, mieux que vous, pire que vous, qui ne vous écoutent pas, et peut-être même ne croient pas ce que vous dites.
Alors oui, quelquefois, il vaut mieux garder le silence et continuer à vivre en toute dignité, non ?
👍 2
L-Ombre Auteur • 2 semaines
Dignité... Absolument. Merci pour ton retour 🤍
👍 1
Sad_Nessy • 2 mois, 1 semaine
Parfois, on pense protéger les siens en gardant le silence.
👍 2
L-Ombre Auteur • 2 mois, 1 semaine modifié
Serait-ce un tort ? 🤔
👍 2
Sad_Nessy • 2 mois, 1 semaine
A plusieurs, on est plus fort !
👍 3
L-Ombre Auteur • 2 mois, 1 semaine modifié
Certes...mais certaines personnes ne sont pas faites pour entendre certaines choses 🥺
👍 2
Sad_Nessy • 2 mois, 1 semaine
Il y a sûrement un juste milieu:)
👍 3
L-Ombre Auteur • 2 mois, 1 semaine modifié
Hmm. Dévoiler une tragédie est souvent impensable pour celui qui l'a vit
👍 2
L-Ombre Auteur • 2 mois, 1 semaine
Mais je sais que je n'ai pas entièrement raison
👍 2
Sad_Nessy • 2 mois, 1 semaine
C’est à ce moment qu’intervient la confiance.
👍 3
L-Ombre Auteur • 2 mois, 1 semaine
La confiance est fragile... mais ça ne rentre plus dans le cadre de ce texte 😅
👍 2
Sad_Nessy • 2 mois, 1 semaine
Se dévoiler c'est faire pleinement confiance.
👍 3
L-Ombre Auteur • 2 mois, 1 semaine
Alors j'en conclus que je ne fais pas confiance à ma famille 🥺
👍 2
Sad_Nessy • 2 mois, 1 semaine
c'est une question à laquelle seule l'auteure du texte peut répondre ;)
👍 3