Lysie
J’étais heureuse. Le nez dans le vent, je respirais l’air pur de l’extérieur. Mon odorat sur-développé pouvait deviner sans effort la présence d’un oiseau. Mes oreilles déterminèrent son espèce, même si je n’avais pas vraiment besoin de tout ceci pour savoir que c’était la bergeronnette qui logeait dans l’arbre qui jouxtait la maison.
Je m’immobilisai, il fallait qu’elle me croie endormie, je m’en amusais déjà. Couchée sur mon ventre, dans l’herbe, les muscles tendus, prête à bondir. Si je ne bougeais pas, elle n’avait aucun moyen de déterminer si je dormais.
J’attendais. Tous mes sens aux aguets, tentaient de déterminer le bon moment, celui où sa méfiance serait moindre. Celui où elle se mettrait à chercher sa nourriture. Lorsque vint l’instant, je bondis, elle tenta de décoller, mais mes doigts, griffes rentrées, coussinets bien doux, se refermèrent sur elle, délicatement, sans la blesser. Elle s’était encore fait avoir, je me mis à rire. Je tenais définitivement une forme olympique ces derniers jours.
— Tsi uit ! Tsi uit !
Je la relâchai, dans ma main, elle me regardait d’un air mécontent tout en pépiant.
— Tiens, je t’ai trouvé des insectes, lui dis-je pour me faire pardonner.
Elle ne comprenait rien, mais ça n’avait aucune importance. Je tendis ma deuxième main, pleine de bestioles que j’avais accumulées pour elle dans ma poche.
Elle se servit largement et commença à faire des allers-retours entre ma main et son nid où ses petits l’attendaient. Nous nous connaissions que depuis quelque temps, elle s’était établie à côté de la maison que je partageais avec Emmie. Le jeu auquel je me livrais avec l’oiseau, me permettait d’affûter mes réflexes et m’offrait un défouloir. En contrepartie, je ne manquais jamais de l’aider en lui fournissant un peu de nourriture pour ses oisillons.
Vu la manière dont elle me houspillait, je ne suis pas certaine qu’elle appréciait mes plaisanteries, elle me trouvait probablement bien immature, mais moi, je m’amusais comme une folle. En tant qu’humanimale, je ressemblais quasiment à une humaine, mis à part mon museau pourvu de vibrisses sensibles, une queue de chat et des oreilles mobiles sur le haut de ma tête, pointues et poilues.
La différence tenait aussi dans mon caractère. À certaines heures, j'étais joueuse comme une gamine humaine, perdait vite patience, vivait dans l’instant. À d’autres moments, je pouvais me concentrer des heures sur un sujet. Il n’avait d’ailleurs fallu à Emmie que quelques mois pour m’apprendre à lire. Je l’avais inlassablement poursuivie de mes questions, qu’elle avait pris du temps sur son travail de couturière pour satisfaire ma curiosité et me donner accès à la connaissance. Je reconnais que lorsque je veux quelque chose, je suis insupportable.
Heureusement pour moi, Emmie est adorable et me passe tous mes caprices sans que je doive lui promettre de lui faire pleins de câlins, je les lui donne sans contrainte ! Mais pour que vous sachiez tout, je dois vous confesser que sans elle, je ne serais plus en vie, ou alors, dans un état déplorable.
Emmie est un cœur en or.
***
Je me dois de vous conter notre passé.
L’histoire débute à mon enfance. Je vivais dans ma tribu d’hommes-chat sauvages, lorsque des guerriers nous attaquèrent et réduisirent les survivants à l’esclavage. Je fus enfermée dans une cage, traînée dans un endroit plein de grandes maisons, puis confinée dans un lieu sordide. J’ai grandi jusqu’à l’âge adulte dans la peur, les coups, l’insalubrité.
Les hommes qui me détenaient jouaient avec mes nerfs. Parfois, ils m’affamaient, avant de me jeter dans un ring dans lequel je devais me battre sous peine d’être frappée et à nouveau privée de nourriture. Quand je me gagnais, j'avais ensuite droit à une grande quantité de viande.
Alors, je suis devenue une machine de guerre, personne ne me résistait. Qu’ils soient mi-chats, loups, ours, sangliers ou autres, je les terrassais. Mon agilité, ma ruse et ma musculature avaient raison de chacun. D’après ce que j’avais compris, les hommes pariaient sur moi – ce que je sais désormais être de l’argent – et en gagnaient beaucoup.
Il me semble que j’avais eu de la chance. Si j’avais été moins dangereuse et de caractère plus docile, je leur aurais certainement servi à autre chose… C’est ce qui se racontait à mi-mot d’une cage à l’autre.
Mais tout ça, c’était jusqu’à ma blessure. Une de mes mains a subi de graves dommages lors d’une rencontre et je ne pouvais plus me battre. Ils cessèrent de s’occuper de moi, me laissèrent dépérir, dans ma saleté, mes propres excréments, ils ne me nourrissaient quasiment plus. Un jour, j’ai compris qu’on allait me vendre comme une vulgaire marchandise et je me suis retrouvée dans ma cage, en pleine ville, au milieu de gens qui criaient. Je bouillais de colère tout en mourant de faim.
Les chalands qui passaient détournaient leur regard de moi, jusqu’à ce qu’elle lève les yeux sur moi. Elle était belle avec sa chevelure de feu. Ses grands yeux verts m’ont détaillée, emplis de pitié. C’est ce que je lui inspirais, moi, la terrible combattante. J’avais honte, mais mes pupilles malheureuses s’accrochèrent désespérément à elle. Elle s’est approchée, s’est mise à genoux, son regard empli d’amour m’a traversé. J’ai su qu’elle me sortirait de là. Elle ou personne.
— C’est deux pièces d’or !
C’était assez direct comme répartie de la part du marchand d’esclave !
— Je n’ai pas une telle somme !
— Alors circule, manante !
Il lui jeta un coup de pieds, qu’elle évita avec grâce, avant de lui répondre par un coup de poing profondément enfoncé dans le gras. L’autre ordure porta la main à son ventre, un rictus de douleur bien visible sur sa face porcine.
— On peut s’arranger, je suis bosseuse !
Il recula de quelques pas, hocha la tête et lui proposa un marché, il s’agissait d’effectuer une livraison spéciale pour lui. Une mission dangereuse au nez et à la barbe des autorités, Emmie n’a pas hésité une seconde et revint victorieuse.
Quand l’esclavagiste ouvrit ma cage, je compris que j’étais sauvée. Mon bourreau lui tendit la chaîne qui m’enserrait le cou avec un jeu de clef et un bâton.
— Elle est mauvaise, n’hésite pas à t’en servir !
Je ne savais pas trop où on m’emmenait, mais je faisais confiance au regard qu’elle m’avait offert. Aussi, dès que nous fûmes sorties du marché, elle me détacha immédiatement et jeta le bâton au loin.
— Voilà, tu es libre.
Je ne savais pas ce que j’allais pouvoir faire de cette liberté, je l’ai suivie. Elle insista :
— Tu es libre, tu peux faire ce que tu veux maintenant !
Je la regardai, apeurée.
— Mais, je… je… je… que vais-je devenir ?
Il lui fallut un moment pour comprendre que me laisser aller seule dans les rues s’apparenterait à un assassinat. Elle a haussé les épaules, m’a souri et m’a conduite chez elle.
— Ce n'est pas bien grand, je n’ai pas mieux. Si tu rêvais de servir chez des riches…
— Tu m’offres la vie et la liberté, je préfère.
Effectivement, sa maison était toute petite, mais cette unique pièce au milieu de laquelle ne trônait qu’un lit et une table me semblait un palace. Elle posa deux seaux d’eau sur le poêle, qu’elle vida ensuite dans un baquet en bois.
— Allez ! Au bain !
J’entrai dans le liquide tiède, elle me frotta avec une brosse et du savon, me laissant nettoyer mes endroits intimes. L’odeur de propreté flattait mes narines, sa douceur me comblait, c’était bon. Je sortis, elle m’aida à me sécher, me fournit un vêtement. Ensuite, elle prépara la soupe que nous partageâmes.
Elle me fit une place dans son lit et je me collai à elle en ronronnant. Elle était si douce, personne avant n’avait jamais été doux avec moi ! J’ai tellement insisté, que j’empêchais son sommeil. Elle n’a pas pu tenir et m’a proposé de faire des coquineries ensemble. Je ne connaissait pas ça, mais c’était génial ! Ensuite, la fatigue nous prit.
Au fond de moi, une peur viscérale prit du temps à me quitter. Allait-elle se transformer en une harpie et m’obliger à me battre pour manger ? Au lieu de cela, les jours s’écoulèrent paisiblement. Elle effectuait de menus travaux au marché, je l’aidais au mieux dans les tâches ménagères, j’apprenais. Je lui narrais mon histoire et elle la sienne. Nous nous comprenions et vivions de câlins.
Mais dans son cœur, comme dans le mien, une rage couvait. L’idée que d’autres subissaient ce que j’avais vécu nous dévorait. Un jour, elle lâcha :
— Toi et moi, on va les libérer. On butera ces salopards jusqu’au dernier.
Je n’osai y croire, mais elle était motivée. Nous commençâmes à espionner l’ennemi, cartographier le repère, localiser les cages, observer les tours de garde. Elle concocta un plan incroyable et un soir, nous nous introduisîmes chez les esclavagistes et dérobâmes les clefs. Ensuite, nous parvînmes jusqu’aux cages que l’on ouvrit. La fureur des libérés se déchaîna sur les geôliers. Avec Emmie, nous remontâmes la filière jusqu’aux chefs du trafic. Mes semblables et moi-même les avons massacrés. Emmie était à mes côtés et, malgré mes actes barbares, m’a prise dans ses bras dans lesquels j’ai longuement pleuré. Des baisers bien doux s’ensuivirent.
Nous quittâmes la ville pour échapper aux gardes de la ville, prîmes le chemin de la forêt, jusqu’à une contrée dans laquelle mon humanimalité serait acceptée. Nous nous établîmes dans un village, elle devint couturière. Je m’occupais des tâches ménagères, lisait, écrivait ou allait jouer dans le jardin.
***
Mais ce jour-là fut différent. Après m’être amusée avec la Bergeronnette, mon regard tomba sur un minuscule être volant. Je n’en cru pas mes yeux : une fée ! J’en voyais une pour la première fois, pourtant je sus ce qu’elle était, certains livres en parlaient. Je la suivis de loin. De par son vol anarchique, je devinai son affolement. Je m’arrêtai, lorsque, après être entrée dans les bois, elle traversa une fenêtre qui s’offrait à elle. Un repaire de brigands connu de toute la région. Elle était foutue si Emmie et moi ne nous en occupions pas. Aussi, courus-je jusqu’à la maison.
Quand ma compagne me trouva complètement épuisée devant la porte, et que je lui contai les événements de manière décousue, elle me fit répéter deux ou trois fois mon histoire. Elle me regarda alors gravement. Quelques secondes plus tard, sa main glissait derrière une armoire, en tira une épée – réminiscence de notre aventure contre les esclavagistes. Elle s’en servait n’importe comment, mais avec fougue et la portait avec tant de prestance que les ennemis détalaient.
Mais là, on parlait de la maison des brigands, et chacun savait qu’ils étaient au moins cinq. Emmie ne se décourageait jamais, elle affrontait le danger les yeux dans les yeux, sachant qu’à la fin, elle l’emportait toujours.
— Heureusement, j’ai une amie si souple et féline qui passe partout, me dit elle avec un clin d’œil qui aurait dévoyé une moniale des plus frigides.
J’avais compris, pendant qu’elle les occupait, je ferais la chatte agile.
Arrivée sur place, Emmie cria d’une voie forte,
— Je suis Emmie la Rouge, tremblez devant mon ire, bande d’empotés, je vais vous découper en rondelles !
Son surnom autoproclamé n’était pas sans fondement, je peux en attester : elle était rousse des pieds à la tête, et la couleur de son visage dans le plaisir ou la colère, rivalisait avec celle de certains lampions décoratifs.
Je me glissai par la fenêtre pendant qu’elle bloquait l’entrée de manière à n’affronter qu’un seul malfrat à la fois. J’entendis vite des bruits de métal résonner, je devais me dépêcher, elle n’allait pas faire illusion bien longtemps.
La fée était contre le mur, terrorisée face à un assaillant qui agitait une arme devant elle. J’attaquai le maraud, toutes griffes dehors et le réduisis au silence dans l’instant. Alors que son sang maculait le sol, je fis signe au volatile de me suivre et nous disparûmes par là où nous étions entrées.
Nous trouvâmes Emmie qui passait son premier ennemi par le fil de sa lame. Le suivant semblait incertain, il devait enjamber le cadavre de son comparse et affronter une furie écarlate.
— Suis-nous ! criai-je à ma chérie. La fée est libre !
Nous détalâmes comme des lapines. Suivies par la mignonnette, nous arrivâmes à la maison. Nous nous assîmes autour de la table. Notre invitée s’y posa. Elle était belle, grande comme la main, avec comme seule vêture de magnifiques ailes de papillon. De longs cheveux violet foncé ornaient son visage rieur et son nez se révélait aussi pointu que ses petits seins.
— Vous m’avez sauvée !
Elle s’envola pour nous déposer à chacune un baiser sur le nez, c’était marrant, ça chatouillait.
Nous fîmes les présentations, elle se prénommait Nirwælle. Nous l’interrogeâmes sur sa provenance, son histoire.
— Mon essaim s’est fait capturer par des braconniers avec des filets d’argent. Je suis la seule à m’être échappée.
L’équipe des aventurières sexys, Emmie la Rouge, Lysie la chatounette guerrière, accompagnées de la nouvelle, Nirwælle la petite fée magique, reprenait du service.
💬 Commentaires 7
Lysie et Emmie forment un bon duo, et il y a une vraie chaleur dans leur relation malgré tout ce qu’elles ont traversé. On passe de scènes mignonnes à des moments très durs, puis à de l’action, et ça fonctionne bien.
Un texte qui m'a fait sourire, qui serre un peu le cœur, et qui donne envie de continuer l’aventure. ;)
Petite note :
- Raccourcir certaines phrases : parfois il y a beaucoup d’idées dans une seule phrase...
- Clarifier quelques transitions : le passage du quotidien à l’histoire traumatique, puis à l’action, est un peu abrupt...
Pas mal de suggestions de tournure dont tu disposes à ta guise.