Un Garçon Facile ?

📖 De Ma Condition ✍️ Yves_Bernard 📝 581 mots

J’ai quarante ans. Le miroir ne ment pas et quand je me regarde, c’est bien moi que je vois. Un moi avec ses strates, le regard plus franc, les premiers signes physiques de l’âge qui me rattrapent, quelques rides apparues au coin des yeux, des poils blancs sur mon menton que j’épile, une posture plus assurée aussi.

Alors, je me penche sur les deux décennies qui viennent de s'écouler et une question me traverse l'esprit : ai-je été un garçon facile ?

Si être « facile » signifie avoir dit oui aux corps et au plaisir, alors sans détour ni stratégie ni culpabilité, je le revendique.

La société — et parfois même notre propre communauté — a collé une étiquette peu glorieuse sur les gens qui, comme moi, ont dit plutôt oui que non. On nous parle de vide, de quête éperdue, de fuite en avant et même d’addiction. Peut-être. Mais pas seulement. Si j’ai parfois cherché à combler un manque, à rassurer mon égo, j'ai surtout célébré l'abondance.

Mon histoire s'est écrite dans la géographie secrète et exaltante de nos lieux de drague. Il y a eu la pénombre électrique des boîtes de nuit, là où la musique et la danse rapprochent les corps et où un simple échange de regards, lourd de promesses, suffisait à nous entraîner vers les toilettes. Les bars où l'on ne finit pas son verre, pressés par l'urgence du désir. Et puis, ces espaces plus quotidiens, presque banals, détournés par la force de l'attraction : un parc ou le bord d’un chemin de randonnée où l’herbe accueille nos corps allongés, la moquette rêche d’un open-space, les vestiaires de la salle de sport, ce théâtre de poses et de silences chastes qui volent en éclats sous la douche ; ou encore la moiteur confidentielle des backrooms, où les identités s'effacent pour ne laisser place qu'au ballet des seules sensations.

J’ai vécu comme un garçon qui s'offre aux uns et aux autres dans une gratuité absolue du geste et un anonymat souvent total. Je n'ai jamais vraiment su, ni voulu résister. Pourquoi m'imposer des barrières quand le désir est là et que l'autre tend les bras ?

Je suis bien conscient que j’ai eu de la chance. Des atouts, indéniablement, qui m’ont ouvert de nombreuses portes et facilité bien des rencontres. Le bon physique à la bonne époque et le choix de mon côté. J’ai blessé des garçons, je le sais. En zappant, en restant indifférent, et surtout en ne cherchant que rarement à approfondir un lien que certains auraient voulu cultiver. Je lis parfois de la rancœur sur des visages que je recroise. Égoïste ? Oui.

Il y a bien eu quelques remarques, des regards plein de sous-entendus, de jalousie aussi. Rien qui ne m’atteigne ou ne m’empêche. Et avec le recul, j’ai traversé ces deux décennies volages avec une insouciance relevant parfois de l’inconscience. De la chance encore, un miracle presque : sans vraiment y laisser de plumes, sans mauvaise rencontre, sans maladie grave, sans violence.

Aujourd'hui, à quarante ans, dans une relation stable, le rythme a peut-être changé, mais pas mon regard. Je ne regrette aucune de ces étreintes éphémères. Elles m'ont construit. Elles m'ont appris à dompter mon corps et à respecter celui des autres dans leur diversité. Cette vie multiple n'a pas été qu’une dispersion, mais plutôt une sédimentation de plaisirs, de tendresses furtives, de rapports bruts et de décharges d'adrénaline.

Alors, garçon facile ? Sans doute.

Et alors ?


💬 Commentaires 13

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RaphHary07 • 3 semaines, 2 jours
L'âge charnière, celui où l'on remet sa vie en question, où l'on regarde le passé en se demandant si l'on a fait les bons choix…
Bizarrement, j'ai très mal vécu mes 39 ans, mais la quarantaine est bien passée (jusqu'à présent).
Si je t'avais rencontré dans ma jeunesse, je t'aurais sûrement affublé d'un tas de surnom peu flatteur. Je ne vivais que pour rencontrer le grand amour, pour sentir mon cœur battre contre la poitrine de ma moitié… Le sexe (au-delà du plaisir) n'était qu'un moyen de séduction inévitable et même si je ne me mettais aucune barrières, il y avait toujours cette recherche du compagnon idéal. Sauf que j'en ai beaucoup souffert, car comme toi, beaucoup ne voulait que s'amuser, profiter…
je ne leur en veux pas d'avoir vécu différemment de moi. Chacun grandi à sa manière, chacun choisi le chemin qui lui plait et même si quelques dommages collatéraux peuvent subvenir, tant qu'il n'y a pas mort d'homme. ;-)
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Yves_Bernard Auteur • 3 semaines, 2 jours modifié
Je n'ai jamais vécu pour rencontrer le grand amour et je n'ai jamais su (ou voulu ?) voir ceux qui le cherchait... Donc désolé pour eux car mon comportement a blessé.
Mais il parait que je me suis soigné.
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RaphHary07 • 3 semaines, 2 jours modifié
Là encore, c'est la différence de milieux qui entre en jeu. Dans une grande ville, il y a du choix, des tentations, des possibilités, alors qu'à la campagne, c'est beaucoup plus compliqué. Je pense que c'est pour ça que j'ai toujours cherché une relation.
Et je suis persuadé que mes a-priori était de la jalousie pure et simple. J'enviais cette facilité à passé de mec en mec, même s'il m'était impossible de l'avouer.
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Yves_Bernard Auteur • 3 semaines, 2 jours
Le principal est de ne pas avoir de regrets et d'être bien avec soi et dans sa relation :)
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Enattendantlapluie • 3 mois modifié
Un texte très intéressant à lire après avoir lu les précédents. Je ne pensais pas que les hommes pouvaient également avoir cette étiquette de garçon facile.
Concernant l'égoïsme... chacun trace sa route et il faut arriver à croiser celle des autres sans les heurter et sans dévier pour leur faire plaisir (wahou, cette métaphore de dingue !).
Concernant les maladies, c'est un point qui m'avait étonnée dans tes textes, tant les capotes me semblent une nécessité. Mais comme je le disais... chacun sa route.
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Yves_Bernard Auteur • 3 mois modifié
Ça fait écho aux autres textes probablement…
Oui les garçons entre eux se mettent aussi des étiquettes pas très flatteuses… dès qu’on sort un peu d’une norme.
Sur la capote, je ne l’ai abandonnée qu’avec l’avènement de la Prep, pas complètement inconscient donc même si j’ai pu être imprudent.
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Enattendantlapluie • 3 mois
J'ai appris dans un de tes textes qu'il y avait un traitement contre la syphilis. J'en étais restée à Baudelaire !
Mais j'ai appris il y a peu que les capotes ne protègent pas du HPV.
Bref, ça saoule, mais ce n'est pas le coeur du sujet.

Aucune "communauté" n'est à l'abri du jugement et des clichés. Mais les communautés enferment moins qu'elles libèrent... je crois.
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Enattendantlapluie • 3 mois
Ah ! J'y pensais ! J'ai eu plaisir à découvrir la littérature "gay" sur ADA. Mais maintenant je me demande où est la littérature lesbienne. Comme à la dernière Pride : où sont les femmes ?
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Yves_Bernard Auteur • 3 mois
Il y a un vrai sujet de visibilité des lesbiennes en général (littérature, cinéma, pride…)
Je ne connais pas assez pour savoir si c’est en partie volontaire ou complètement subi…
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Enattendantlapluie • 3 mois
Du peu que j'ai pu lire, c'est beaucoup plus subi que volontaire. Mais j'ai seulement survolé le sujet. Je crois que le seul livre qu'on peut qualifier d'amour lesbien que j'ai lu, c'était sur Sappho. J'étais ado. Je vais creuser le sujet ! Ma fille m'a d'ailleurs fait remarquer que dans les mangas, il y a beaucoup de shonen Aï (boy's love), mais quasi rien pour les filles. Un sujet à creuser.
Quoiqu'il en soit, j'apprécie tes textes, sur le fond et la forme.
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Yves_Bernard Auteur • 3 mois modifié
C’est à creuser oui !
Merci beaucoup en tout cas de tes lectures et commentaires !
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Ladaline • 3 mois
Un joli texte, très touchant. Les mots sonnent juste et en même temps, c'est plein de poésie.
A quarante ans, j'ai eu l'impression de passer un cap. D'être plus sereine et de faire ce que j'avais envie de faire sans me soucier du regard des autres
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Yves_Bernard Auteur • 3 mois
Merci.
La quarantaine me perturbe beaucoup plus que ce que j’avais anticipé…
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