Coup de truelle

📖 En travaux ✍️ Goupil 📝 1772 mots

Mon humain a posé le sac de courses, moi dans les pattes, il faut bien quelqu’un de confiance pour superviser les opérations. J'ai plongé la tête à l'intérieur, en quête de ma pitance sacrée, sacrément urgente, bien plus urgente en tout cas que n'importe laquelle des pensées littéraires du coloc sans poils. Il a déballé, avec une lenteur qui frôle la maltraitance, mes futurs repas.

 

— Tu sais ce qu'il vient de m'arriver ? m'a-t-il demandé, en me caressant la tête. La gourmande, ici, c'est moi, et il tarde trop...

 

— Maouuuuuu ! ai-je répondu, ce qui en langue humaine se traduit à peu près par « je m'en fiche, nourris-moi ».

 

— Wouai, je sais, tu as faim... Tu as toujours faim... Avec ce que tu chies, une plage au bout du monde n'a plus de sable... Il a ri à gorge déployée de sa blague nulle. Moi, l'intéressée, je n'ai pas réagi, la gueule déjà pleine de pâté bon marché... Certaines vannes ne méritent même pas une ondulation de queue.

 

Une fois les corvées ménagères expédiées, mollement, comme toujours, il a posé son séant devant l'ordinateur, sa cigarette conique aux lèvres, et cliqué pour ouvrir un nouveau fichier texte. Je connais ce rituel. Ça ne présage jamais rien de bon, il va encore me ridiculiser... Gnagnagna, tu as grossi... Pffff !

 

— P'tain, je suis un connard trop mal construit… Marley ? a-t-il crié à travers la cloison, parce qu'évidemment il fallait que je sois dans l'autre pièce pour la scène. Tu vois, dans le bus, j'ai regardé sans le vouloir, et par là je veux dire, j'admirais sans insistance, une jolie femme... M'enfin, comme elle était de dos, mon regard s'est posé, une seconde, sur les jolies fesses de cette jeune femme d'à peu près trente ans...

 

— Miaou, maou ?? ai-je demandé en le rejoignant sur le canapé, tout en léchant consciencieusement mon ventre proéminent, j’ai mes priorités.

 

— Non, non. Attends !! S’excusa-t-il. Pas comme ça, pas comme un crevard affamé devant une assiette de viande à peine morte, mais plutôt comme on regarde et se perd dans un magnifique tableau « insérer nom artiste célèbre qui a peint des femmes »...

 

Le ronronnement d'attention que je lui ai offert, et mon regard ambré bien calculé, ont suffi à le relancer...

 

— Ôtez-moi l'idée, ma chère amie, d'agiter mon pinceau devant son nez, fort joli soit dit en passant. Rêva t-il quelques secondes, les yeux dans la fumée bleue... Non, ce n'était qu'un regard d'artiste amoureux de la beauté féminine… Rien de plus et pourtant c'est là que je suis devenu un responsable patriarcal à démolir… 

 

Mon Auteur, continua...

 

— Honnêtement, je n'ai rien vu venir, je pensais passer les étapes une à une et finir mes derniers jours avec la satisfaction d'avoir bien fait… Mâle construit, à déconstruire, pas trop mal, et enfin déconstruit… en fait, j'avais oublié les étapes intermédiaires...

 

Mahouuuu !! ai-je lâché (traduction libre : « on s'en fout du tableau, arrive-en au fait, en gros ! »).

 

— Oui, le pire est que ce n'est pas cette jolie damoiselle qui m'a mis un tacle... Nan, c'est une autre femme, d'une tout autre génération, plus proche de la mienne, ironie du sort, qui m'a fait la remarque...

 

— Monsieur, arrêtez...

 

— Mais ? Ayant attiré l'attention de tout le transport en commun, la jeune femme s'est tournée vers moi et m'a offert le plus beau des sourires... Je te jure, Marle... ?? Arf !!

 

Ses doigts s'agitaient sur le clavier, gravant dans le marbre numérique ses pensées introspectives. Un coup d'œil vers moi, assise dans ma position pharaonique (celle qu'il adore tant) l'a remis en selle.

 

— Je m'explique, avant que plusieurs milliers de siècles d'évolution dans un monde brutal (et surtout absurde, dixit l'Auteur) soient la cause de nos malheurs, nous humains qui sommes guidés par un instinct de préservation, de perpétuation éphémère... on chassait, on rugissait un peu, on ramenait le mammouth, et une paire de sourcils levés suffisait comme stratégie de séduction.

 

RRRrrrr !!! ai-je fait, masse repue roulée en boule. Lui a pris ça pour un encouragement (allez comprendre) et il a continué dans cette direction, laissant vagabonder ses interrogations et le dur constat qui en découlait.

 

— Tu vois, comme à lui-même... Aujourd'hui, en 2026, le mammouth c'est le steak en promo au supermarché, le rugissement se signale sur les réseaux zozo, et les sourcils levés peuvent valoir une interprétation biaisée. Si j'étais muni d'un cerveau testiculaire, rien que  ça, je serais comme un con parmi tant d'autres. Mais le monde a changé de vitesse, pas moi. Ou pas assez vite, en tout cas.

 

Je dormais déjà, du sommeil digestif dont j'ai le secret, ma fameuse posture de grappeminaude. Plus je sombrais, plus il s'enfonçait dans ses réflexions.

 

— Alors voilà où j'en suis, à cinquante-six années, quelque part entre le survivant de l'ancien monde et l'apprenti du nouveau. Je fais partie de cette génération d'hommes qu'on a formés à ouvrir les portes avant qu'on ne leur demande. Ma mère nous a enseigné, à mes frères et moi, la galanterie (surtout le respect) comme un réflexe, pas comme une option. Un merci/bonjour en guise de mantra... Monologua l'Auteur...

 

— Résultat... Je recule d'un pas devant une porte, je tends le bras, et je lis dans l'œil d'en face un mélange de gratitude polie et de calcul silencieux :

 

— il fait ça par respect, ou parce qu'il pense que je n'y arriverais pas seule ?

 

– Spoiler !! Je n'en sais rien moi-même... Et honnêtement, ni l'un ni l'autre... Les deux, sûrement, aucun des deux, peut-être. La porte, elle, se fiche de mes états d'âme. Elle attend juste qu'on la pousse, telle est sa fonction.

 

— C'est ça, l'étape intermédiaire qu'on a oublié de m'expliquer. Entre le mâle « à déconstruire » et le mâle « déconstruit », il y a un immense chantier... d'où le titre, tiens ? Pensa l'Auteur, rempli d'hommes en salopette qui ne savent plus s'ils doivent porter les sacs de courses ou demander poliment la permission de les porter. On nous a donné les nouvelles règles sans le mode d'emploi, et surtout sans préciser qu'il y aurait un contrôle surprise tous les jours, noté par des jurys différents, avec un barème qui change selon l'humeur, le lieu et l'heure.

 

Puis il a continué de taper, longtemps, sans plus se soucier de mon avis. Ce qui, disons-le, est sans doute plus sage. Je ne comprenais pas tout, mais mon maître d’amour, je le connaissais par cœur :

 

Et pendant que je m'auto-flagelle avec application, parce que oui, il m'arrive de mal tourner un compliment, ou de rire deux secondes de trop à une blague d'un autre siècle avant de me rattraper avec la grâce d'un rhinocéros sur des patins à roulettes, je regarde aussi, de l'autre côté du terrain, des trucs tout aussi absurdes. Des tribunaux populaires qui jugent des vies entières en une story, avec la nuance d'un marteau-piqueur. Des gens qui exigent qu'on devine, sans jamais le dire, ce qui est acceptable, puis qui s'étonnent qu'on se plante. Ça aussi, c'est absurde. Et ça ne rend service à personne, surtout pas aux femmes qui, elles, mènent un combat sérieux et nécessaire, pas un concours de pureté sur les réseaux.

 

Parce que soyons clairs, et je le pose noir sur blanc pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté : je ne mets pas les deux sur le même plan. Le combat des femmes pour être en sécurité, payées correctement, écoutées, crues, respectées, c'est un combat légitime et essentiel, que je soutiens sans réserve et sans « mais ».

 

Ce texte n'est pas un plaidoyer pour ma pauvre petite condition d'homme fatiguée. C'est juste le constat, avec le sourire, qu'on navigue tous, hommes et femmes, sur un caillou flottant parmi les étoiles, qui change de règles plus vite qu'on n'apprend à les lire, et que l'humour reste la seule façon civilisée de ne pas devenir complètement débile, voire très con en chemin.

 

Alors oui, je suis un homme de 56 ans, en travaux perpétuels, le permis de construire n'expire jamais, le chantier n'avance plus très vite, mais au moins, j'ai arrêté de prétendre que le bâtiment était terminé...

 

Il a relu une dernière fois, tiré sur sa cigarette conique, l'herbe rigolote faisant tranquillement son office, cette diplomatie chimique qui l'aidait à trouver les mots sans jamais se prendre trop au sérieux, et souri au plafond, comme au tout début de la soirée.

 

— Alors, ma belle, verdict ? M'a-t-il demandé, moi roulée en boule sur ses genoux que j’avais rejointe en silence, parfaitement indifférente au sort de l'humanité et de sa prose.

 

Pour toute réponse, j'ai entrouvert un œil ambré, je l'ai refermé aussitôt, et j'ai replongé dans ma sieste avec la certitude tranquille des chats de n'avoir jamais eu de comptes à rendre à personne. Ni aux hommes. Ni aux femmes. Ni aux réseaux zozo. Ni à aucun jury improvisé.

 

Il a trouvé ça très sage, il n'a pas tort, pour une fois. Il a enregistré le fichier, glissé en bas de page le lien d'une chanson qui lui trottait dans la tête depuis le début (parce qu'un texte sans musique*, c'est un chantier sans ciment) et éteint l'écran.

 

Dehors, la ville continuait de changer les règles à toute vitesse. Lui, il est allé se faire à manger. Si je pouvais lui gratter une miette ou deux, je l’aiderais à compléter son texte « En travaux ». 

 

— Miaaaou !! Je suis quand même le personnage principal...

 

* https://www.youtube.com/watch?v=X9gOvRAZ1jM

💬 Commentaires 16

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CatherineDomin • 1 semaine, 3 jours modifié
Ah j'adore ! Il ne manquait plus que le point de vue de Marley. Mine de rien, tu abordes des sujets très importants sur les relations hommes/femmes avec ton humour échevelé. Continue !
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Goupil Auteur • 1 semaine, 3 jours
Hi !! Merci ma très chère @CatherineDomin
Une petite réflexion venant d'un fait réel et très drôle... Je vais continuer sans probleme.
(En plus, je n'ai que ça à faire, la jeune femme ayant continuée son chemin, ma libido est restée en berne🤣🤣🤣🤣🤣)
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CatherineDomin • 1 semaine, 3 jours
Eh oui, on ne gagne pas à tous les coups !
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Goupil Auteur • 1 semaine, 3 jours
Nope, mais du coup... petit texte en compensation 🤣🤣
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CatherineDomin • 1 semaine, 3 jours
pour notre plus grand plaisir !
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Goupil Auteur • 1 semaine, 3 jours
😉❤️❤️
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AlexSonntag • 1 semaine, 4 jours
Chez moi, c'est mon chien qui écoute parfois mes histoires.
Soit dit en passant, les hommes faut-il vraiment les deconstruire ou juste construire la société et les réseaux zozo (j'adore cette expression) différemment ?
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Goupil Auteur • 1 semaine, 4 jours modifié
Hi !! Ah, ces animales !! Que ferions-nous sans eux ?(😁😼😼)

Un peu des deux, non ? L'effort partagé... Je dis ça...

Merci de ton retour 😁
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vis9vies • 1 semaine, 4 jours
Certains habitent chez eux, d'autres chez un chat :D
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Goupil Auteur • 1 semaine, 4 jours
Je lance des appels au secours dans certains de mes tex... attention, elle se réveille....😁😁😼
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CatherineDomin • 1 semaine, 3 jours
Cela me fait penser à un sketch de Raymond Devos : "mon chien, c'est quelqu'un".
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Goupil Auteur • 1 semaine, 3 jours
Une très bonne réf 😁😼@CatherineDomin (pas sûr que la jeunesse ci retrouve🤣🤣)
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CatherineDomin • 1 semaine, 3 jours
Ben oui, et c'est dommage !
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L-Ombre • 1 semaine, 4 jours
Je te plains pas, le mien de chat, il n'a pas eu le droit à des histoires, juste des croquettes 😂
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Goupil Auteur • 1 semaine, 4 jours
J'aurais préféré... le budget n'est pas le même 😂
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L-Ombre • 1 semaine, 4 jours
🤣🤣🤣
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