10 janvier 2027, quelques part en France...
Jour 1.
L'Auteur avait cru à une blague, au début. Un bug d'alerte qui avait inondé sa boîte mail, une fausse manip' d’un stagiaire trop zélé à l’autre bout du monde. Puis il avait vu, par l'entrebâillement du volet positionné en barrière climatique, la première silhouette titubante traverser la rue en biais, le regard vide, la bouche entrouverte sur un mot qu'elle semblait avoir oublié de finir de hurler. Une deuxième, traînant derrière elle une mini-elle trop ronde pour marcher, une vision d’horreur.
Il avait fermé le volet. Verrouillé la porte. Trois fois, CLACK... Clack... Tchack, une par prudence, une deuxième par superstition, la troisième parce que Marley s'était plantée devant, en posture de videur, comme pour dire cette fois, mon pote, on ne discute pas, personne ne passe.
Jour 2.
Le silence de l'appartement avait quelque chose d'organique, presque vivant, ponctué par les seuls bruits tolérés : le ronronnement de Marley lovée contre sa jambe, et dehors, en sourdine, cette rumeur de foule qui ne dormait jamais tout à fait.
Des pas traînants dans la rue commerçante en bas de chez lui. Des voix qui montaient d'un coup, syllabes hachées, sans grammaire, sans pitié. Des grognements de satisfaction ou de rage résonnaient dans son esprit. Heureusement, ses réserves lui donnaient assez de temps avant de retenter une sortie.
L'Auteur avait arrêté de regarder les infos. Les infos avaient arrêté de faire du sens (en avaient-elles eu un jour ?). Il écrivait ce qu’il se passait, pour ne pas penser... Il pensait pour ne pas écouter, et en fait ça ne marchait pas très bien, malgré l’achat d’une herbe délicieusement psychotique...
Jour 3.
Un choc contre la vitre du salon le fit sursauter si fort qu'il renversa son café tiède sur son bureau. Marley gonfla son pelage en feulant, jusqu’à doubler sa taille, la faisant passer de chat d’appartement à tigre de Sumatra instantanément... L’Auteur avança lentement vers l’origine de son sursaut...
Une main, une vraie main humaine, avec des ongles vernis rouge sang, s'était écrasée contre le carreau, suivie d'un visage exsangue, cheveux en bataille, yeux cernés jusqu'au menton. Comment c’était possible, l’Auteur vivait au troisième étage ? Il s'approcha et se retrouva face à une chose qui ne ressemblait presque plus à une humaine. Une femme...
— Mais ?? C’est quoi ce délire, comment...
Elle articula quelque chose contre la vitre avant qu’il n’ait fini sa phrase. L'Auteur ne comprit pas un mot. La bouche de la femme débraillée se déformait dans un cri que le double vitrage occultait.
Il recula, renversa la chaise, attrapa Marley qui l’avait suivi, pensant à une distribution de bonbons hors de prix. L’Auteur la prit dans ses bras, comme pour en faire un rempart ou une arme par destination, et la serra un peu trop fort contre lui.
Elle émit un miaulement de protestation, du genre :
« MAAAHIOUUUUAAARGG !! »
L’horrible créature dépenaillée continua d’hurler des trucs incompréhensibles en passant miraculeusement aux autres fenêtres de l’immeuble...
Dehors, la horde grossissait. Ils marchaient tous dans la même direction, comme aimantés, indifférents les uns aux autres sauf pour se pousser, se doubler, s'écraser les pieds sans un regard en arrière. L'un d'eux portait un carton vide sur la tête en guise de bouclier. Une autre traînait un chariot plus grand qu'elle, vide, prête visiblement à le remplir de n'importe quoi, y compris du cadavre d’autres comme elle si besoin.
L'Auteur nota, dans un carnet qu'il tenait pour la postérité « Z’au cas Z’où !! », que l'espèce humaine, à l'article de la panique, ne ressemblait à rien tant qu'à elle-même en pire, en bien pire... surligna l’Auteur de son feutre rouge prévu à cet effet.
— De vrais zombies, ricanaient les deux protagonistes avec et sans poils.
Jour 4.
Il n'y avait plus de bruit, le silence était presque plus terrifiant que les cris. L'Auteur risqua un œil par la fenêtre : rien. Une rue vide, jonchée de sacs en papier froissés, de tickets de caisse voletant comme des feuilles mortes dans le vent, d'un unique escarpin abandonné au milieu du trottoir, tragique et solitaire, tel un dernier vestige de civilisation.
— Bon, je crois que c’est terminé, assura-t-il à son chat, posé sur le canapé, concentré sur une toilette acrobatique.
Enfilant une petite veste, l’Auteur alluma son joint, souffla la fumée en réussissant un rond parfait dans l’air. En ce quatrième jour de confinement, un dimanche selon le calendrier, il sortit. Prudemment d’abord, Marley sur les talons, queue en point d'interrogation.
Au coin de la rue, la vitrine d’une boutique de fringues (importation 100 % chinoise) décorée d'affichettes rouge vif, encore intactes, proclamait fièrement :
« SOLDES – JUSQU'À -70 % — DERNIERS JOURS »
À l'intérieur, des clients tranquilles, comme après un orgasme capitaliste, sourire aux lèvres, comparaient des étiquettes avec le sérieux de chirurgiens. Aucune trace de morsure. Aucun zombie, juste des humains ordinaires, repus de bonnes affaires.
La tête dans un nuage de fumée euphorisante qui l’accompagnait en permanence, l'Auteur regarda Marley...
Marley regarda l'Auteur, posée sur son derrière, à côté de son sac géant de croquettes imaginaire...
Aucun des deux n'osa entrer de peur de se faire manger le cerveau... Par une vendeuse trop souriante, trop polie...
This is the soldes...
💬 Commentaires 20
J'ai bien aimé "comme après un orgasme capitaliste" c'est très imagé :D
Marley est la vedette !
Ses miaulements de terreur sont tordants.
Et que dire de la dame volante du 3ᵉ étage : )
Bravo !
Je me souviens des 3J à Paris quand j’étais gamin. De la pure folie…
Chouette texte