Humble et puissant
Mains veinées et puissantes.
Tête penchée.
Il écoute les vérités,
Les conseils et les défis
De sa fille de treize ans.
Il lui raconte ses guerres,
Le malheur de sa mère...
Enlevée si jeune,
Avec ses sœurs,
Devant les corps du père,
Des oncles et des frères.
Vendue loin de ses terres,
Chez mon grand-père,
Elle devient servante, épouse, puis mère.
Elle se retrouve un jour
Seule devant la porte de la demeure.
Elle reprend sa force,
Ses enfants et son courage,
Et se réfugie dans le marabout.
Ignorant son tort,
Le père livre la mère
Et ses trois bouts de chair.
Dans une autre demeure,
Elle reprend sa place,
Cuisine et repasse.
Mon père grandit.
Âgé de dix ans,
Il se voit éloigné
Des bras berçants.
Depuis, il joue au guerrier,
Il crie et hurle
Défiant la misère,
L'âge et la colère.
Sa force dérange.
Causant sa chute...
On brûle sa hutte,
Espérant qu'il quitte...
Pourchassé,
Borgne des yeux et du cœur,
Il traverse le pays.
Il joue du luth
Et garde sa richesse
Pour combler sa maman.
À quinze ans,
Il lui achète des tissus,
La serre dans ses bras et lui promet
Le retour au pays.
Quelques lunes après,
Sa maman, qui le chérissait,
Affaiblie,
L'a quitté.
Orphelin et solitaire,
Il reprend son voyage,
Parcourt terres et mers,
Dans la vie, il erre...
Jaloux et mordant,
Grondant tout le temps,
Attend des enfants
Depuis longtemps.
À quarante ans,
Il rencontre ma maman,
Reprend son rang :
Père d'une fille,
De trois garçons.
Chaque matin,
Trompant le froid,
Portant son sac
Et son morceau de pain,
Il poursuit son chemin.
Derrière lui,
L'odeur du café
Dorlote mes narines,
Parfume mon réveil,
Trace son passage,
Grave ma mémoire.
Il assume son destin,
Vit jusqu'à quatre-vingt-cinq ans,
Entouré de ses enfants...
Humble et puissant.
8 juin 2026
💬 Commentaires 19
Merci Naya :)
Bravo pour ce poème dont la légèreté contraste agréablement avec les violences traversées.
C'est une très belle description de la vie de ton père. Et tellement dure, de par les évènements qu'il a traversés.
Pourtant, dans ton texte, pas d'image violente. Juste des ellipses, de la pudeur, le déchirement et l'horreur sont juste évoqués, jamais étalés.
Et tous ceux dont il est question dans le poème, sa mère, lui, sont les maillons d'une chaîne de résilience qui unit les générations.
Ce que tu décris, la plupart d'entre nous n'avons pas le recul ou l'expérience pour en mesurer la nature. Tu dépeins des situations, un monde qui nous est, qui m'est en ce qui me concerne, totalement étranger. On ne peut qu'essayer d'imaginer chaque drame, chaque détresse. Essayer seulement.
Les vrais héros, finalement, ne sont pas ceux des histoires que nous pouvons inventer. Ils sont bien là, discrets, anonymes, autour de nous, connus comme tels de leurs seuls proches.
Il m'évoque l'image d'un rocher. Massif. Sur lequel viennent se briser les vagues de toutes les tempêtes du monde. Un rocher stable autour duquel les siens viennent s'abriter et s'épanouir. Contre vents et marées. Une force tranquille. Humble et puissant.
Un homme ordinaire qui a simplement toujours cherché à rester debout. Et qui y est parvenu.
L'homme le plus puissant que tu aies jamais connu.