Rentrée scolaire [L'oiseau-lyre]

Je n’ai plus le cœur à rire, mon bel oiseau-lyre s’est évadé loin des bancs de l’école. Ce matin, il a pris son envol, dédaignant les quelques grains disposés à ses pieds. Il s’est élevé au-dessus des pics enneigés, là-haut dans l’air pur qui ne connait que l’azur. Loin de moi et de mes émois, ignorant solitude et devoirs d’études. Et ce ne sont pas les nuages caramélisés qui feront fondre mon anxiété : sous la pluie, se morfond l’ennui de mon ardeur éplorée d’avoir perdu sa liberté.
Traitre maître qui tous les ans revient, tel l’assassin sur les lieux de son crime ! Rentrée rime avec dictée. Plus question de rêver, ni de jouer. Pour quelle raison devoir se plier et non pas s’émanciper ? Avalanche d’ordres donne envie de mordre. On nous broie, nous formate et voudrait que l’on soit social-démocrate, gentil esclave acceptant ses entraves, ne doutant point des besoins que nous impose la glose des bien-pensants, nos dirigeants.
Je ronge mon frein, songe à demain. Je ne suis pas un couard. Plus tard, je serai pirate. À bord de ma frégate, courage et partage seront mes compagnons. Sans faire dans les discours, nous volerons au secours des opprimés et des âmes blessées. Se replier, échapper à la haine qui enchaîne sera un jeu d’enfant sur le vaste océan. Il y aura une île, une anse tranquille, qui sera notre refuge face aux juges décérébrés peuplant les cités. Sur le mât du bateau, nous planterons le drapeau de Libertalie, nouvelle colonie où les hommes sont égaux et pleins d’idéaux.
Sur mon pupitre, encore un chapitre de connaissances sans consistance. Les mots se mélangent aux fils des anges. Une toile se tisse. Une voile se hisse. Et bientôt, au fil de l’eau, loin de mes camarades, je pars en escapade rejoindre la vie et ses défis. Mon rêve est plus palpable qu’un élève dans son étable. Ruminer des heures durant des pensées d’auteurs d’antan n’est pas de mon ressort. C’est une petite mort. Savoir, c’est bien. Croire, nettement moins.
Que de temps gaspillé à l’examen de médiocrités ! L’on m’aurait donné à réciter la table des possibles pour me rendre capable et sensible dans un monde qui corresponde à la structure de ma nature, j’aurais appris. Et compris. Qu’importe toutes ces portes cadenassées, je veux les clefs. Uniquement les clefs, et pas les porte-clefs ! Et s’il n’y en a pas, comment les forger. Avancer pas à pas, mais sans filet. Sentir, vibrer. Devenir assuré de sa personne quelle que soit la donne. Mais c’est trop demander à des pontes engoncés dans des principes qui participent à l’éducation de la soumission…
Je n’ai plus le cœur à sourire. Mon bel oiseau-lyre s’est enfui dans la nuit qui nous rattrape et, sur nous, referme la trappe.
novembre 2014
(Édité par T.O.Y.O. en 2015)
💬 Commentaires 14
C'est un beau rêve que de devenir pirate et d'offrir la liberté à tous les opprimés.
J'aime bien la dictée moi, tout n'est pas à jeter, heureusement.
La forme et le discours. Tout !
Et un p'tit bravo en plus pour cette phrase : "Mais c’est trop demander à des pontes engoncés dans des principes qui participent à l’éducation de la soumission…"