Partie 2 ~ Fin
Le voile noir qui était tombé sur les yeux d’Amédée ne se leva qu’après plusieurs jours de coma. Lorsqu’elle reprit connaissance, elle était dans une tente. Son bras droit était totalement engourdi et son épaule était prise dans un bandage épais. Autour de sa couchette sommaire, il y avait un étalage de poudres, de racines pilées, de décoctions aux odeurs entêtantes. Elle devinait de l’agitation à l’extérieur, des rumeurs de conversations, des cris, des mouvements, une effervescence. Elle ferma les yeux lentement, le corps et l’âme épuisés. Elle vit l’image de son frère, son dernier regard. Elle entendit sa voix dans son esprit, ses paroles qui avaient été pour elle avant de basculer dans le miroir avec le démon. Elle n’avait même pas pu lui dire au revoir, elle l’avait vu mourir, impuissante. La vipère de la douleur et de la culpabilité lui serra la gorge, à tel point qu’elle étouffa, sa respiration accéléra et devint sifflante. Elle paniqua, voulut se lever, sortir de la tente, s’enfuir, échapper à tout cela. Elle se redressa, prise d’un vertige, le tournis lui donnant la nausée. Elle vomit, les décoctions verdâtres qu’on lui avait administrées pendant sa période d’inconscience se répandirent dans la terre battue. Son cœur ne se calma pas pour autant, sa respiration ne fit qu’accélérer davantage et elle tourna de l'œil. À présent à quatre pattes au sol, sa salive, sa morve et ses larmes tombant en cascade sur ses mains agrippant la poussière, elle hurla, la gorge percée de sanglots déchirants. Elle n’avait pas pu répondre à son frère, elle n’avait pas pu lui dire qu’elle l’aimait aussi. Elle ne voyait plus rien, les yeux clos et brûlants du feu des larmes. Mais son esprit la torturait, lui faisant tour à tour revoir Azel, son père, l’image du démon sans visage qui lui pétrifiait les entrailles. Elle hurla de plus belle, à s’en briser la voix, ameutant enfin quelqu’un.
— La petite s’est réveillée !
Une femme entra. Elle portait une tenue étrange, faite d’un long voile ocre couvert de glyphes qui la recouvrait entièrement, seuls ses yeux étaient visibles. Elle se baissa vers l’enfant qui hurlait au sol et tenta de la redresser avec ses mains gantées, les gestes pleins de précautions. À ce contact, Amédée ouvrit les yeux, terrifiée par cette figure voilée, ses pensées, ses souvenirs de la nuit du démon se confondant avec la réalité dans son esprit.
— Amédée, c’est moi, calme-toi, calme-toi.
La femme abaissa son litham pour lui montrer son visage. Elle reconnut la prêtresse de son hameau. Embrouillée, elle bafouilla la voix cassée :
— Prê… Prêtresse Tejnet?
Elle remit son voile et hocha la tête.
— Je suis si soulagée que tu aies repris conscience. La médecine du Lame noire a finalement fonctionné, il n’en était pas certain.
Mais déjà l’enfant ne l’entendait plus, sa crise d’angoisse recommença, encore plus violente que la précédente, elle s'étouffa. Assise par terre, elle porta ses mains tremblantes à sa gorge, elle vit alors qu’une chaîne reliait sa main gauche au piquet de la tente. Prise d’une réminiscence de la dernière fois où elle avait été séquestrée, elle hurla en se levant, tira sur l’attache à s’en démettre le bras, comme une bête sauvage. Se débattant comme une démone, elle fit trembler la structure. Un des anciens, alerté par le boucan, passa une tête par l'entrée.
— Prêtresse, que se passe-t-il avec Amédée ?
La femme, dans des mouvements précipités, s’était emparé d’un mouchoir qu’il imbiba d’une formule alcoolisée. Elle parvint à l’appliquer sur le nez de l’enfant tourmentée, qui tirait sur la chaîne comme un coyote pris au piège. Elle sombra très vite dans un sommeil comateux.
— Est-on bien certain qu’elle n’est pas possédée par le démon ?
La Prêtresse, seule autorisée à entrer dans la tente par peur d’une contamination, porta l’enfant sur sa couchette et nettoya les vomissures sur le sol.
— Le Lame noire nous a assuré qu’elle n’était pas possédée, sinon il ne l’aurait jamais laissé vivre.
Un silence pesant tomba. L’ancien regardait Amédée avec défiance. Après avoir remis rapidement un peu d’ordre, la femme sortie en déclarant :
— Avant de partir, Mordémon m’a indiqué comment lui préparer un remède qui la maintiendrait en vie encore quelques années. Je sais ce que vous pensez, ce que tout le monde pense… Mais cette enfant a traversé l’enfer. Nous devons la protéger et non la rejeter.
Le coma d’Amédée dura jusqu’au lendemain soir. Dans sa précipitation, la prêtresse avait eu la main lourde et l’avait complètement assommée. Le voile cotonneux qu’elle eut sur l’esprit à son réveil eut pour mérite de tenir l’angoisse et la douleur à distance, tout en lui donnant d'étranges hallucinations. Les ombres projetées par les lampes à huile devenaient des petites figures galopantes sur la toile de tente, les flammes, habituellement silencieuses, émettaient de légers tintements cristallins, l’air pourtant immobile était agité d’une brise douce et pleine de murmures. Les yeux lourdement cernés d’Amédée fixaient le vide, son esprit maintenait toute émotion à distance.
La Prêtresse Tejnet, toujours cachée sous ses voiles, entra à nouveau pour lui administrer les soins du soir. Elle fut surprise de la voir assise sur le lit et se pétrifia, craignant une nouvelle crise. Mais Amédée, tel un golem, resta immobile.
— Tu es réveillée. Comment te sens tu?
La fille, incapable de trouver la ressource nécessaire pour prononcer un mot, resta silencieuse. La Prêtresse s’empara d’un pot d'onguent qu’elle lui administra doucement après avoir défait ses bandages et dégagé la plaie. Elle n’ôta jamais ses gants.
— Le Lame noire a dit que l’onguent et la décoction ralentiraient la progression du mal du démon… Que tu pourrais même vivre jusqu’à trente ans si tu suis le traitement avec diligence.
Les yeux d’Amédée se posèrent sur elle, semblant lui demander quelle raison de vivre elle pouvait bien encore avoir. La femme évita son regard, cachée derrière son litham, elle prépara une décoction amère et la porta aux lèvres de l’enfant qui ne fit pas de difficultés, pas même une grimace.
— Amédée, je suis désolée… pour ton frère, pour ton grand-père.
Elle parvint enfin à parler :
— Grand-père est mort ?
La Prêtresse marqua un temps d’arrêt, indécise.
— Amédée, tant et tant de gens sont morts… Et nous n’avons pas retrouvé leurs corps… La vague…
Des larmes emplirent les yeux de la femme. Dans un souffle, elle se détourna :
— Elle n’a épargné personne.
— Grand-mère ?
— Ta grand-mère est vivante.
Amédée, d’un geste vif, voulut attraper les épaules de la Prêtresse, faisant tinter la chaîne qui l’entravait toujours. Elle s’exclama, suppliante :
— Je veux la voir !
La femme se dégagea vivement de son étreinte, terrifiée comme si elle faisait face à un démon prêt à la posséder. Elle murmura des prières en reculant à bonne distance. Amédée la fixait, dans l’incompréhension totale.
— Tu ne peux pas Amédée. Tu ne dois plus approcher les gens de l’Oasis. Tu as été… marquée par le démon.
Ébahie, elle comprit enfin le pourquoi de cette entrave à son poignet, la raison de cette tenue que la prêtresse portrait et qu’elle ne lui avait jamais vu. Son expression se décomposa. Le Lame noire leur avait pourtant dit qu’elle n’était pas un danger.
— Mais je ne suis pas possédée…
— Je sais Amédée, mais… Tu as été touchée par le démon. On ne peut pas faire comme si cela n’avait pas eu lieu. C’est au conseil des anciens de l’Oasis… Ce qu'il reste du conseil… C’est à eux de décider ce qu’il convient de faire. Maintenant que tu as repris conscience, ils vont pouvoir prononcer leur jugement, d’ici là, personne autre que moi n’a le droit de t’approcher.
Ses forces l’abandonnèrent, elle se laissa tomber sur la couchette, à la merci des événements. On ne la laissait pas retrouver Dalila… Mais s’il y avait le moindre doute qu’elle puisse être un danger ou qu’elle apporte davantage de malheur, elle préférait ne pas la revoir. Elle porta ses mains à ses yeux pour cacher ses larmes et tourna le dos à la Prêtresse, se murant dans sa douleur. Cette dernière lui dit faiblement :
— Je suis désolée, Amédée… je glisserai un mot en ta faveur demain.
Elle esquissa un geste pour lui caresser les cheveux, puis se ravisa, fidèle aux consignes.
Le lendemain, la prêtresse vint la chercher aux aurores. Elle lui administra les soins, et lui proposa un peu de nourriture qu’elle n’arriva pas à avaler. Elle revint ensuite avec une bassine d’eau tiède. Amédée y vit fugacement son reflet, son visage était amaigri et sale. Elle le lava mécaniquement puis, la prêtresse lui apporta sa paire de bottes et, à l’aide d’une clé, détacha la chaîne qui était fixée au pilier de la tente. Pour la première fois depuis sa convalescence, elle vit l’extérieur et un paysage qui lui était totalement étranger. C’était une cité de tentes et d’abris sommaires, faits de bric et de brocs. À cette heure matinale, on pouvait voir de nombreuses personnes dormir à même le sol, sur ces couvertures. On y sentait l’odeur des feux de bois, des excréments et on entendait des bébés pleurer. Du bétail et des poules erraient dans les allées. Des personnes, désœuvrées et malheureuses se disputaient ou restaient prostrées, le regard dans le vague. C’était ce qu’il restait d’El Silma après le cataclysme. Amédée était dans un quartier de tentes entièrement dédié aux soins, semblable à une immense infirmerie.
La Prêtresse la mena sur un promontoire à l’écart du campement. Sous ses pieds, la pierre ocre se mélangeait au sable d’Illbachra et Amédée comprit enfin où elle était lorsqu’elle vit les deux immenses statues de sphinxs qui trônaient face à face, perchées sur des blocs rocheux. C’étaient les portes du désert. Ils étaient loin d’El Silma. Elle jeta un œil derrière elle, dans la direction où aurait dû se trouver la cité. L’horizon plongeait dans une vaste étendue bleue recouvrant tout ce qui avait jadis été construit. On devinait seulement, affleurant à la surface de l’eau et minuscule à cette distance, la coupole endommagée du temple du Maître du désert. Son djinn protecteur l’avait quitté. Amédée porta lentement ses mains à son visage dans une prière intérieure pour toutes les âmes emportées par le mur d’eau. Pour Azel, pour Fazam. Elle songea à Ejaz qui ne reverrait sans doute pas sa mère. Au peuple des bergers du canyon vivant aux abords de la rivière. Elle pensa à la famille de son grand-oncle aussi et tous ses petits cousins, si jeunes, parfois encore nourrissons, emportés par les flots. Le vertige de tout ce qui n’était plus s'empara d’elle. Elle tomba à genoux, sans force. La Prêtresse Tejnet ne la bouscula pas et attendit à ses côtés, elle aussi perdue dans de tristes pensées. Au bout d’un long moment, elle rompit le silence :
— Le cataclysme est arrivé sur l’Oasis au petit matin. Il a englouti la ville et ses habitants. Ceux qui vivaient comme nous, un peu à l’écart du lac et dans les hauteurs, ont eu plus de chance…
Elle marqua une pause, le vent faisait gonfler son voile intégral ocre aux motifs bleus. Cet orange presque rouge, couleur d’un ciel en feu, était la teinte du deuil dans l’Oasis car elle rappelait le Kashar ûqni, le sentier de la délivrance menant au Maître du Désert.
— Une partie des rescapés ont pris les routes de l’exil, espérant pouvoir refaire leur vie dans les cités côtières. Ceux qui sont encore ici veulent essayer de reconstruire El Silma… Mais nous n’avons plus rien, pas même de la nourriture. Nous n’osons pas nous approcher du lac pour y pêcher de peur d’attiser à nouveau la colère du canyon.
Elle arrêta de parler. Partager ses angoisses à une enfant de onze ans qui venait elle aussi de tout perdre n’allait certainement aider personne, d’autant qu’il fallait la préparer à ce qui l’attendait…
— Quand le Lame noire t’a ramenée…
Elle fut parcourue d’un frisson à la fois de colère et de craintes…
— Quelques jours seulement après le cataclysme que sa présence à engendré, il a eu le culot de rappeler que le percepteur de l’Ordre viendrait bientôt prendre son dû… Puis il est parti sans se retourner.
Amédée sentit dans son esprit claquemuré dans le silence, des questions émerger. Que s’était-il passé après qu’elle eut perdu connaissance ? Où était passé Mordémon ? Comment avait-elle regagné l’Oasis ? Mais elle n’avait pas la force de les formuler.
— Pour nombre d’entre nous, ce maudit Lame noire est en partie responsable de ce qui s’est passé.
Amédée songea que c’étaient les guerriers d’Ishard les responsables qui avaient profané Naar Shalod en poursuivant et en exterminant les Manticores.
— La seule chose qu’il a daigné nous expliquer, c’est que le démon était mort et qu’il faudrait bientôt le payer.
Les poings serrés de colère elle conclut :
— Toujours est-il qu’il t'a ramené, nous a annoncé que tu avais été touchée par le démon, et m’a confié ton traitement… Je te dois la vérité… Les survivants d’El Silma voient d’un mauvais œil ta présence parmi nous. Même si tu n’es pas possédée, avoir été touché par le démon, c’est une chose qu’ils ne peuvent pas oublier facilement…
Amédée fixait l’horizon en silence, le vent faisait jouer ses cheveux noirs et emmêlés. La prêtresse regardait son petit visage tiré dans une expression d’extrême gravité. Sur leur promontoire, elles furent bientôt rejointes par trois anciens. L’heure du jugement était arrivée.
Il ne restait plus que trois anciens à El Silma, une femme et deux hommes d’âge honorable, portants tous des tenues ocres, teintées sommairement avec de la poussière de pierre du désert dans l’urgence des circonstances. Les traits de suie rituels marquaient leurs fronts ridés. Tous se maintenaient à distance de l’enfant debout devant eux, sa main enchainée tenue par la prêtresse. Amédée leur faisait face avec toute la dignité dont elle était capable du haut de son jeune âge. Le dos droit, dans une posture qui rappelait son père, ses yeux parés d'une expression déterminée, évoquant le regard de sa mère à ceux qui s’en souvenaient encore. En bas du promontoire, une petite troupe s’était formée, tenue à distance par des habitants qui s'étaient dédiés au service d’ordre du campement. Ce fut l’ancienne qui ouvrit la séance :
— Amédée d’El Silma, fille d’Amon du peuple Tul’ des caravaniers et d’Azura d’El Silma, petite-fille de Fazam et Dalila d’El Silma, que le Maître du désert te soit toujours favorable.
Elle inclina la tête, les oreilles bourdonnantes :
— À vous aussi, qu’Il protège vos pas où que vous alliez.
L’ancien qui était venu à son réveil poursuivit :
— Tu as désobéi à tes grands-parents, suivis le Lame noire dans le canyon alors qu’il accomplissait sa mission pour le compte de notre conseil. C’est bien cela ?
Le cœur d’Amédée se tordit de culpabilité, elle murmura :
— Oui.
— Tu as emmené ton jeune frère avec toi et vous avez tous les deux survécu au raz-de-marée qui a englouti l’Oasis. Puis, vous avez rencontré le démon et tu as été touchée par lui.
Elle n’était plus capable de parler. Elle acquiesça. Des cris indistincts s’élevèrent de la foule qui s’était à présent amassée en bas de l'aréopage de fortune.
— Démone !
— Sorcière !
Le dernier ancien qui n’avait pas encore pris la parole imposa le silence avant de dire à son tour :
— Un être touché par le démon ne revient jamais indemne d’une telle rencontre, il est transformé pour toujours.
La Prêtresse Tejnet demanda la parole avec déférence, ce qui lui fut accordé :
— Le Lame noire m’a assuré qu’elle n’était pas possédée, sinon il n’aurait eu d’autre choix que de la tuer. Même si elle portera les stigmates de la marque démon à vie, cela ne veut pas dire qu’elle est un danger pour notre communauté.
Un brouhaha s’éleva à nouveau de l’assemblée des survivants. Amédée regarda tout d’abord l’horizon où le lac avait submergé la ville, puis le petit campement de fortune où elle se trouvait. Son épaule la lança, dans une palpitation douloureuse qu’elle masqua tant bien que mal. Dans les spectateurs en contre bas, des cris indiquaient clairement que la plupart d’entre eux ne voulait rien avoir à faire avec elle. Amédée risqua un regard sans leur direction, elle reconnut sa grand-mère au premier rang, le visage hanté d’une expression à la fois égarée et désespérée. Leur regard se touchèrent. Elles étaient si proches et si loin. Dalila avait tant vieilli en l’espace de quelques semaines, ravagée par l’angoisse et le chagrin. Amédée carra les épaules et releva la tête. Il fallait qu’elle se montre forte, qu’elle n’inquiète pas davantage sa grand-mère. Des larmes firent briller ses yeux sans qu’elles ne coulent. Il fallait qu’elle lui laisse une bonne dernière impression.
Un débat avait commencé entre les deux anciens et l’ancienne plus sensible aux arguments de la prêtresse.
— Quelle communauté rejette au désert ses enfants lorsqu’ils ont le plus besoin d’elle ?
— Il ne s’agit pas d’un enfant malade ou mal formé que nous assumerions quoi qu’il advienne, il s’agit de la présence du démon au cœur d’El Silma.
L’autre ancien renchérit :
— D’autant que l’état de notre communauté ne nous permet plus d’assumer ce rôle à présent.
Il montra du doigt le campement de réfugié, affecté comme les autres par l’ampleur du cataclysme qui les avait frappés. L’ancienne secoua la tête de dépit:
— Si nous abandonnons nos enfants, c’est notre âme que nous perdrons... As-tu quelque chose à dire pour ta défense Amédée ?
À cette distance de la foule, personne d’autre n’entendaient leur discussion. Elle sentait le regard de sa grand-mère rivé sur elle. Même si elle n’était pas possédée, le démon l’avait souillée. Elle s’imagina vivre chaque jour en lisant la crainte hanter le regard de Dalila dès que ses yeux se poseraient sur elle. Elle se vit poussée en marge du monde, suscitant la méfiance ou l’effroi dans son sillage. Une vie de solitude parmi les siens… Et tout ceci serait justifié. Parce qu’elle était coupable d’avoir entraîné son frère vers la mort, il s’était sacrifié pour la sauver, pour tous les sauver. Ses paroles sortirent de sa bouche comme une âme s’échappe d’un corps. C’était une capitulation, un renoncement :
— Tout ce que j’ai voulu, c’était chercher la vérité sur ce qui avait tué mon père… Je ferai face aux conséquences de mes actes et m’en remets à votre jugement.
Un silence emplit de gravité accueillit ses paroles. Les anciens se concertèrent longuement tandis que l’enfant avait serré les poings sur les pans de son caftan, la douleur dans son épaule comme des braises couvantes. Enfin le verdict tomba :
— Amédée, tu as été touchée par le démon. Nous ne pouvons plus te garder au sein de notre communauté. Tu n’es plus Amédée d’El Silma. Ton sort sera remis aux mains du Maître du désert. Tu es bannie dans l’Illbachra.
Amédée ne voulut pas montrer ses larmes, elle leva un pan de son turban, cachant son visage le temps de se ressaisir. Puis elle posa son regard sur sa grand-mère qui, même sans pouvoir les entendre, comprit ce qu’il se passa. Elle se mit à hurler, frappant de ses poings noueux les torses des hommes qui lui barraient la route. La prêtresse fondit en larme, incapable d’exécuter la sentence. C’est un homme robuste, connu dans l’Oasis pour son talent de tueur de bétail, qui fut chargé d’Amédée. S'emparant de la chaîne, il la mena aux portes du désert, elle le suivit sans résistance, désincarnée. Ils passèrent les deux gigantesques figures de sphinx austères qui la regardaient de haut. Ils avancèrent au sommet de la première d’une longue série de dunes où elle s’arrêta et se retourna.
La foule s’était attroupée aux portes. Dalila se débattait toujours au premier rang, retenue par trois personnes. Elle arrêta de bouger quand Amédée posa ses yeux sur elle. Il lui fallut toute la force d’Essiah et plus encore pour fabriquer ce mensonge. Elle lui cria, enjouée et souriante :
— Ça va aller grand-mère, ne t’inquiète pas !!
Les larmes dévalèrent ses joues, mais à cette distance, elle ne pouvait pas les voir. L’homme s’éclaircit la gorge. Ils reprirent leur marche. Les dunes se succédèrent, et passée, la centième, il s’arrêta et défit la menotte qui lui brûlait le poignet. Il murmura simplement :
— Que le Maître du désert veille sur tes pas, Amédée.
Puis il partit, laissant l’enfant seule derrière lui. Elle n’était plus Amédée d’El Silma. Elle n’était plus personne.
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