Nadine, le 12 mai 2026
Nadine... pourquoi t’as fait ça ? Pourquoi a-t-il fallu que tu postes cette fichue lettre sur ton blog, plusieurs mois après l’avoir écrite ? Pourquoi as-tu agi comme ça ? T’aurais pu la réécrire et la lui envoyer en privé. Mais non, t’as eu trop peur de le larguer. T’as eu trop peur de ruiner sa carrière de Potterhead professionnel, de ruiner la tienne. Et regarde ce que ça t’a donné en l’espace d’une semaine ? Plus trente pour cent de tes followers se sont désabonnés et plein de rumeurs sont parties à ton sujet... comme quoi tu aurais commencé à te droguer ou à prendre de l’alcool.
Non, vraiment, là... je ne suis pas fière de toi. T’as vingt-deux ans... t’as agi comme une gamine. Mais t’étais fatiguée. Déprimée. Tu n’étais plus que l’ombre de toi-même et tu ne faisais plus d’articles sur ton blog depuis des mois déjà. Ton dernier vlog remonte à l’hiver passé. Les gens se sont demandés pourquoi tu ne partageais plus rien en ligne, mais tu t’es réfugiée quelque temps chez ta meilleure amie en faisant croire à Kevin qu’elle était malade... Puis, tu as posté cette maudite lettre sur ton blog quand t’en as eu assez de lui mentir. Nadine... j’ai tellement honte de toi, si tu savais...
Tout semble si... lourd à porter sur tes épaules depuis que tu as pris cette décision de t’émanciper de Kevin. Tu n’as plus aucune notion du temps. Tu restes devant ton écran d’ordinateur à rafraîchir toutes tes pages, en priant le bon Dieu tout-puissant de t’accorder sa miséricorde. Ta carrière est fichue, ta vie est fichue et même ta meilleure amie se sent mal à l’aise et te regarde de travers maintenant qu’elle sait que c’est fini entre Kevin et toi. Elle, qui à une certaine époque, voulait qu’ils sortent ensemble. Elle t’a longuement envié de sortir avec lui... à présent, elle ne sait plus si c’est une bonne idée, parce qu’elle a lu ton stupide blog et elle a vu à quel point il est obsédé par Harry Potter.
Je pousse un long soupir. Julie, je te demande pardon d’avoir brisé l’illusion du mec parfait. Il est encore trop tôt pour que Kevin s’en remette et je n’ai pas envie qu’il te brise le cœur et qu’il profite de toi, comme il a profité de mon porte-monnaie. Me taxer comme ça pour s’acheter ses petits trucs à la con, j’aurais pu laisser passer ça, mais nous étions souvent à sec parce qu’il ne payait plus le loyer et moi... ça me bouffait de l’intérieur. Je n’avais jamais plus assez pour mes propres dépenses parce qu’il ne pensait qu’à agrandir sa collection de merde.
Au moins, Kevin ne me poursuivra pas en justice pour diffamation. Il a reconnu qu’il est allé trop loin en m’imposant tous ses caprices et en m’empêchant de m’épanouir dans mes propres passe-temps, comme en général. Il était devenu un gouffre sans fond qui aspirait toutes mes économies. Julie, il ferait la même chose avec toi. Et il recracherait tes os dans un volcan s’il le pouvait. Il ne pense qu’à lui et à son fichu nombril. Il pouvait bien être beau comme un cœur, il était con comme une bite. Et ce n’est rien contrairement à toutes les fois où j’ai pleuré parce que nous n’avions plus rien à manger pendant des jours et qu’il ne pensait qu’à acheter d’autres figurines ou des cartes à collectionner... Non, si je suis partie, c’est pour me préserver mentalement et éviter de couler avec lui.
Veux-tu savoir ce qui me fait le plus mal dans tout ça, Julie ? C’est que je me voyais passer le reste de ma vie avec lui. Nous étions ensemble depuis la fin du lycée, mais on a commencé à vivre dans le même appart deux ans plus tôt, alors que nous étions encore aux études. Lui a laissé tomber ses cours, moi, je dois les mettre sur pause parce que je ne peux plus payer mon matériel scolaire de ma propre poche — et tu sais à quel point je déteste puiser dans l’argent de mon héritage familial. Tout ça grâce à lui. Il me répugne. Comment a-t-il pu nous ruiner financièrement et mettre le blâme sur mon dos ? J’ai travaillé si fort pour qu’on puisse se faire beaucoup de fric... Que ce soit les petits boulots à temps partiel dans les dépanneurs ou mes vlogs et mes blogs... J’ai tout fait pour qu’on puisse manger et s’habiller. Mais lui... il prenait tout, tout, tout... Et je finissais avec rien. Non... J’ai été plus que patiente et généreuse avec lui. Je lui ai offert ma vie, mon cœur et le reste de mon corps... Et même mon corps, il n’en voulait pas. Je n’étais pas aussi belle qu’Emma Watson, j’imagine... même si j’avais toujours été populaire avec les mecs de notre lycée. C’est lui que j’aimais... C’est lui que je voulais avoir dans ma vie... Et je m’en suis souvent voulu de te l’avoir volé...
J’ai un nœud qui se forme dans ma gorge. Je ressens couler les larmes le long de mes joues alors que je fixe mon nombre d’abonnés descendre encore et encore, sur un site qui évalue mes statistiques en LIVE. J’ai... honte de l’admettre, mais je n’ai plus la force de me battre et d’être la gentille petite Nadine que tu as connue durant si longtemps. Je ne me reconnais plus, Julie... Et j’ai peur de ce qui va m’arriver...
Après ce qui semble être une éternité à m’être fusionnée à cette chaise, on cogne à ma porte de chambre.
Je sors alors de ma torpeur et j’entends :
— Nadine-chérie ? C’est moi, ton grand frère. Puis-je entrer ?
Cette voix forte... est-ce Rowan ? Je cligne les yeux qui me picotent un peu. Je n’arrive plus à me souvenir si j’ai dormi durant les vingt-quatre dernières heures. Je suis si fatiguée... C’est à peine si j’ai touché aux plats que maman est venue me porter au cours des derniers jours. Que fait-il ici, Rowan ? Mince... il doit s’inquiéter pour moi...
— Okay, je finis par lui répondre, au bout de quelques secondes.
Oh Julie... Je m’en veux tellement. Que vais-je devenir ? Un bain me ferait le plus grand bien, en ce moment... mais je n’ai pas la force de me lever d’ici et sortir de ma chambre... Quel jour sommes-nous ? Je ne vois à moitié rien tant j’ai les yeux bouffis à force de pleurer. Je finirai par me déshydrater à ce rythme...
Pitié, Dieu, achève-moi...
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