Rowan, le 31 juillet 2026
Finalement, Stacy n'avait pas autant besoin que ça de mon aide au resto de la Grande Ourse. Elle avait juste envie de papoter avec moi, puisqu'elle s'ennuyait au boulot et remplir des papiers importants la rendait folle — normal, c’est moi qui les fait d’habitude, mais j’étais débordé cette semaine. Elle a toujours eu horreur du côté administratif qui vient avec notre travail, même si elle adore gérer les employés sur le plancher.
J'ai donc passé quelques minutes avec elle avant de sortir du bâtiment, pour ensuite aller chercher les mets chinois que j'ai acheté en revenant de la maison de mes parents. Ma voiture est garée dans le stationnement qui se trouve tout juste entre le resto et mon bloc appartement, alors j'ai de la chance de pouvoir me déplacer si rapidement du foyer jusqu'au travail.
En tout cas, il y avait très peu de clients à la Grande Ourse, quand je suis passé. Je crois que c'est parce que nous sommes un vendredi après-midi. Les gens ont tendance à ne venir que durant l'heure du déjeuner ou bien quand le bar ouvre, ce jour-là.
Tandis que je rentre dans l'immeuble où j'habite, je constate à quel point les choses ont changé entre Noah et moi. Nous nous étions rencontrés en janvier, puis nos premiers rendez-vous se sont déroulés tout doucement. Et depuis ce temps, nous sommes pratiquement devenu inséparables, en dehors de nos travaux respectifs. Enfin... Noah ne travaille plus à la gazette, mais il bosse quand même sur des articles en tant que pigiste. Donc, je vais le voir plus souvent chez moi à partir de maintenant. Si bien dire qu'il fera presque partie du décors.
Tout ça me fait repenser au 15 février, quand j’ai vu ce qu’il y avait dans son ordinateur portable. L’expression de terreur qu’il avait au visage a fait en sorte que j’ai dû le réconforter. Vraiment, ce n’était pas si grave que ça, même s’il avait peur que je le juge. Au moins, je ne culpabilise plus quand je prends quelques kilos. Je préfère en perdre, mais j'aime bien comment il me dévore des yeux quand il remarque que ma silhouette a changé. Héhé... petit cochon.
— Rowan, je veux mourir ! avait pleurniché Noah, ce jour-là.
— Hé ho, ne sois pas si dramatique. Tout le monde a des préférences, tu sais ?
— Oui mais... Tu ne me verras plus jamais de la même façon ! J'te dégoûte, avoue...
— Mais non, patate. Pourquoi me dégoûterais-tu ?
J'ai dû passer le reste de cette soirée à le consoler et à le rassurer que rien ne me ferait fuir de chez lui, même si j'avais appris son secret. Il a fini par se calmer et accepter que je connaissais désormais son secret — soit celui de son kink. Il faut dire que la peur fait partie de son quotidien, puisqu'il fait de l'anxiété. Chaque jour, chaque semaine, j'ai l'impression qu'il développe de nouvelles craintes qu'il doit affronter. Mais il m'a affirmé dernièrement que sa plus grande peur, c'était que je découvre qu’il était un fétichiste.
Oh, Noah... Il y a des trucs beaucoup plus osés qui se racontent dans mon resto, surtout durant nos soirées où il y a des groupes de musique et qu'on permet aux gens de danser au centre de la salle à manger. Une fois qu'on a poussé toutes les tables contre les murs et les fenêtres, le resto se transforme en un lieu agréable pour les événements de ce genre. Je ne crois pas qu'il apprécierai la Grande Ourse durant le soir, tant il est timide, mais j'aime beaucoup lorsqu'on en organise.
Moi, ma plus grande peur... Mmm... Je me demande ce que ce serait. Au départ, je craignais qu'il prendrait la fuite quand j'ai commencé à flirter avec lui. Puis, il est revenu nous rendre visite au resto et j'ai fini par lui demander de sortir avec moi. Maintenant, je ne sais plus trop ce qui m'effraie. Je m'inquiète surtout pour la situation résidentielle de Noah, puisque son cousin et lui vont bientôt quitter leur appartement. J'ai peur que si Noah venait vivre avec moi, il finirait par constater tous les petits défauts que j'ai réussis à dissimuler jusque-là.
Je ne peux pas m'empêcher de toujours vouloir m’assurer qu'il ne manque de rien. On dirait que je suffoque à l'idée de ne jamais en faire assez pour le plaire. Je désire tout le temps le surprendre et le chouchouter tellement je l’aime. Il ne se rend pas compte, mais je suis tout aussi nerveux que lui par moments. Je veux qu'il se sente en sécurité auprès de moi... Mais j'ai la trouille qu'il me voit comme une sorte de maniaque au complexe de superhéros. Il est vrai que je passe beaucoup de mon temps à participer aux soirées caritatives ou que j'aime aider mon prochain. Je ne le fais pas dans le but qu'on me remarque ou qu'on dise que je fais ça pour attirer de l'attention. Non... mon ambition a toujours été celle d'aider mon prochain.
— Veux-tu vraiment qu'on continue à se fréquenter, après ce que tu as appris, Rowan ? m'a demandé Noah, ce jour-là.
— Je ne vois pas pourquoi on devrait arrêté. Tu me plais bien. Que ce soit avec ou sans ce petit détail qui te rend unique.
Noah a rougi de honte et s'est réfugié dans mon chandail de laine afin de cacher son embarras. J’ai même ressenti une certaine fierté d’être à ce point désiré par mon nouveau mec.
Pour moi, la réponse était claire : il n'avait rien fait de mal et il ne représentait pas une menace à mes yeux. Alors, je suis resté. Puis, il a commencé à se sentir un peu plus à son aise, durant nos prochains rendez-vous. Il était devenu plus honnête envers moi et aussi, plus affectueux que jamais. J'imagine qu'il n'avait eu besoin que de ça pour s'épanouir, que je le respecte et que je ne le rejette pas.
Je ne vois pas pourquoi je devrais avoir peur, de mon côté. Il a vu mes pires côtés quand Seamus était encore parmi nous. Il n'a pas pris la fuite lui non plus, quand il a vu que j'avais mes propres démons à fouetter. Je crois... Je crois que c'est la première fois que je me sens assez bien avec quelqu'un pour accepter cette envie de partager ma vie avec lui. Toutefois, je n'ai pas envie de brusquer les choses. Si Noah préfère vivre seul, je devrai accepter son choix.
Lorsque j'arrive à mon appartement, à l'intérieur du bâtiment, mon petit loup d’amour m'ouvre la porte.
— Ah, je n'ai pas eu besoin de t'appeler ! Merci Noah.
— Pas de quoi. Je t'ai vu sortir du resto par la fenêtre de la cuisine.
— Ah, voilà pourquoi.
— Ça sent bon... ! Ça fait longtemps que je n'ai pas été chez Kim Fung.
C’est le nom du resto spécialisé aux mets chinois, situé dans le quartier chinois, justement. J’adore y aller quelques fois par an, car je raffole de leurs dumplings. Il y en a de toutes les sortes.
J'esquisse un sourire et transporte les deux sacs qui contiennent la nourriture jusqu'à la table de ma cuisine. J'ai remarqué en entrant que Noah avait posé quelques affaires au salon. Il devait travailler sur un article, à voir comment son ordinateur portable est toujours ouvert sur la petite table devant mon divan.
Quand on me rend visite, les gens peuvent même voir les quelques statuettes de Donjons et Dragons que j'ai posées ici et là sur des étagères accrochés aux murs, ainsi que quelques boîtes de casse-têtes et de jeux en tous genres. J'aime bien inviter des collègues en fin de soirées, lorsqu'on ferme boutique, mais je le faisais moins souvent depuis l’année dernière, tant j’étais devenu accroc au travail. J’aime bien quand on vient ici pour boire une bière autour d'un jeu de carte et j'en passe. J'ai recommencé ces soirées entre amis à partir du moment que Noah est entré dans ma vie, mais j’évite de le faire quand il est là afin de ne pas déranger sa tranquillité.
— Rowan ? me dit-il, alors qu'il sort des assiettes du placard près de mon réfrigérateur.
— Qu'y a-t-il, Noah ?
— Est-ce que ta proposition que je vienne m'installer ici est toujours valide ?
Il se déplace alors pour aller poser le tout sur la table de la cuisine.
— Euh... Hein ? je marmonne. Euh... Oh !
— J'ai décidé ça sur un coup de tête, en fait, m'explique-t-il alors qu'il se retourne vers moi. Je crois qu'il est temps que je quitte cet affreux sous-sol trop étroit. De toute façon, Simon emménage avec sa copine et euh... Ça ne te dérange pas trop que je n'ai pas d'emploi stable pour le moment, n’est-ce pas ?
Il baisse le regard, et à en juger son expression, il a honte.
— Je n'ai pas les moyens de t'aider à payer pour l'appart’, maintenant et euh...
— Noah, rien ne presse. On doit tous commencer quelque part.
— Facile à dire, toi qui vient d'une famille multimilliardaire, me boude-t-il alors qu’il soulève sa tête vers moi.
— Je ne te jetterai pas à la rue, si c'est ce que tu crois.
Il pousse un soupire de soulagement et se dirige vers les tiroirs de mon armoire pour aller chercher les ustensiles pendant que je pose les sacs de mets chinois sur la table. Je retourne mon regard vers lui et il se passe une main derrière la tête. Il essuie une larme qui coule le long de sa joue.
— Dé... Désolé, dit-il Je suis stressé.
J’imagine qu’il a commencé à pleurer de frustration et de peine. Il passe à travers une période difficile, donc je comprends pourquoi il est amer chaque fois qu'il est question de parler de mon héritage familial. Enfin, je ne l'ai pas fait cette fois-ci, mais il est clair que cela le perturbe; lui qui a toujours vécu au seuil de la pauvreté. C'est pour des gens comme lui que ma sœur et moi, on donne autant aux oeuvres de charité. Parce qu'on n'a pas besoin de tout cet argent et personne ne devrait en avoir autant. Mais bon, mes parents et mes grands-parents ont tellement investi leur argent partout qu'on gagne encore plein de fric chaque jour. Ç'en est ridicule.
Je tends une boîte de papiers mouchoirs à Noah et il en ramasse deux pour se nettoyer le nez.
— Noah, cette rancœur envers la richesse... je la comprends. Mais ça me pique quand même un peu. Parce que des fois quand tu t'exprime là-dessus, j'ai l'impression que tu m'en veux aussi de ne pas avoir grandi comme toi.
Il sursaute et secoue les mains devant lui, les yeux grands ouverts.
— Non ! Ne... Ne crois surtout pas que je suis en colère contre toi... Oh mince... Qu'est-ce que j'ai fait...?
Il fait volte-face et se recouvre le visage de honte, d'une main. Je roule les yeux et m'approche de lui pour l'enlacer par l'arrière. Je pose mon menton sur sa tête en faisant attention de ne pas trop le piquer avec ma barbe et le serre un peu contre moi, dans le but de le réconforter. Aussitôt, il devient moins tendu et nous restons là pendant près d'une minute.
— En fait... je regrette juste de ne pas t'avoir connu avant, dit Noah, avant de baisser la tête.
— À cause de mon argent ?
— Mais non ! Je veux dire... Avant toi, j'étais tout seul pour tout faire et je n'y arrivais pas... Mais depuis que tu es dans ma vie, je n'ai plus à affronter tout ça en solo... C'est trop épuisant la vie adulte.
— Je vois ce que tu veux dire. C'est toujours plus agréable de préparer ses papiers d'impôts en compagnie d'un proche. Ou bien d'aller faire des paiements avec toi. C'est moins banal. J'aime bien quand on discute dans la voiture.
— La bouffe doit être froide...
— On s'en fout, ça se réchauffe.
— C'est con... j'avais envie de célébrer ma décision de venir vivre chez toi, mais j'ai encore dit un truc que je regrette.
Afin de le rassurer que je ne lui en veux pas, je lui fait une bise sur la tête. Il pose sa main libre sur les miennes, toujours posées sur son torse. Ses doigts sont plus froids que les miens.
Un moment plus tard, quand les choses se sont calmées, Noah et moi décidons de préparer notre repas. Personne ne mérite d'avoir peur de ne pas y arriver. Pour quelqu'un comme Noah, c'est la catastrophe lorsqu'on perd on emploi et qu'on doive en plus déménager. Il n'a plus le choix que de se reconstruire. Je lui ai déjà offert de venir faire quelques heures au resto, en attendant qu'il se trouve un emploi qui soit beaucoup plus à son niveau, mais il semble encore hésiter. Quoi qu'il advienne, j'espère juste que les choses s'amélioreront bientôt pour lui.
Pour le moment, je compte bien savourer ce repas à ses côtés.
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