Noah, le 23 octobre 2026

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 2551 mots

L’été est terminé… 

En ce moment, je suis en train d’entretenir certaines plantes et certaines fleurs sur le toit du resto de la Grande Ourse. Nous sommes presque l’heure du dîner, alors j’en profite pour terminer mes dernières tâches de la matinée pour ensuite prendre ma pause de midi. Un brouillard épais recouvre une bonne partie de la ville. On peut entendre les gens circuler en bas de cet immeuble et les voitures dans les rues, mais on n’y voit rien.

Cela dit, il ne fait pas trop chaud, ni trop froid aujourd’hui.

Seul, dans cette brume, je réfléchis à ces dernières semaines.

Voilà depuis plus d’un mois que Rowan, Freddie et moi, nous nous fréquentons en dehors des heures du travail. Soit Freddie vient passer quelques soirées chez nous, soit c’est nous qui allons chez lui. Le revoir après toutes ces années nous a permis de nous souvenir de plusieurs événements que nous avions oubliés de notre adolescence.

C’était comme si nous retrouvions une partie de notre passé, que nous avions longuement laissé de côté. Chaque soir, nous avons pu constater à quel point Freddie était devenu plus expressif avec nous qu’il ne l’était, beaucoup plus jeune. Certes, nous savions qu’il avait changé à travers nos conversations sur le net, mais quand il était près de nous… c’était comme si nous apprenions à le connaître d’une toute autre façon.

Freddie insiste pour que nous employions les pronoms il ou elle si nous avons de la difficulté à faire les accords inclusifs, donc je me limite au masculin pour le moment. À l’écrit, j’y suis habitué parce que mon ancien travail en tant que journaliste m’a encouragé à apprendre l’écriture inclusive. Rowan, par contre… essaie d’en faire à l’oral. Il n’arrête pas d’hésiter et de se mordre la langue sur certaines expressions. Freddie ne lui en veut pas, car il sait que le langage inclusif n’est pas facile à maîtriser.

Cette semaine, notre ami genderfluid a commencé à s’habiller et s’exprimer de manière plus masculine, alors cela m’encourage à le traiter comme tel. Il prétend que notre présence lui fait ressortir sa masculinité, mais je me demande surtout s’il n’essaie pas de nous plaire. Il a bon cœur et il nous aime beaucoup. Il sait que nous nous sommes toujours considérés comme des hommes homosexuels, donc je me demande si ce n’est pas sa façon de nous dire qu’il veut qu’on le traite de cette façon. 

J’espère qu’il sait qu’il n’a pas besoin de changer pour nous, hein ? Nous l’apprécions, peu importe son identité genrée. Enfin… apprécier, c’est peu dire… Il a dû remarquer que nous le voyons dans notre soupe… et c’est réciproque. Je crois qu’il y a quelque chose qui se développe entre nous… Quelque chose d’intime.

J’en ai parlé à Rowan hier, à propos de l’éventualité qu’on décide d’en faire notre petit ami. Il était très ouvert à cette idée. Après les nombreuses discussions que nous avons eues sur le polyamour, à trois. Nous en avons déduit lui et moi qu’il s’agissait de la suite logique des choses. Un lien si fort qu’il surpassait l’amitié et un simple triangle amoureux. Je crois que c’est ça dans le fond, ce qui nous attire l’un vers l’autre. Nous l’aimons. Il nous aime. Je l’ai toujours su dans le fond que j’aimais Freddie, mais j’avais enfoui ces sentiments loin de moi parce que je savais qu’il n’était pas prêt à sortir de chez lui pour rencontrer d’autres personnes. Il a toujours été très timide lorsqu’il était plus jeune. 

Maintenant, il a beaucoup changé.

Alors que je termine d’arroser les tomates du jardin, j’entends la porte menant au rez-de-chaussée s’ouvrir à ma gauche. Je tourne la tête pour voir une grande silhouette rondouillarde sortir. Vêtu d’un grand pull blanc et d’un jean bleu foncé, Freddie est venu me retrouver. Il transporte avec lui un café dans un grand verre en carton. Ce dernier s’est attaché les cheveux en une courte queue de cheval qui lui pend derrière la tête.

— Salut, me dit ce dernier, avant de bailler.

— On a fait la grasse matinée ?

— Mouais… Ça fait à peine un quart d’heure que je me suis réveillé.

— Ah bon ? Tu as mal dormi, je suppose.

— Non, pas vraiment. C’est que mes joueurs et moi, nous étions si concentrés sur notre partie de Donjons et Dragons que nous n’avons pas vu le temps passer. On a fini notre session à deux heures et demi du matin…

Il glousse un peu avant de se couvrir la bouche pour bailler.

— Rowan n’est pas au resto ? me demande-t-il, confus.

— Si, mais il est parti faire une livraison.

Freddie pose son carton de café sur la table à pique-nique qui se trouve entre la sortie du resto et près de la serre où j’entretiens les plantes. Il soulève alors ses mains au ciel et baille encore une fois. J’en profite pour voir son chandail se soulever par-dessus son petit bedon et pour voir une fine trace de poils au-dessus de son nombril. J’esquisse un sourire lorsqu’il reprend sa posture initiale.

— Quelqu’un est très décontracté, aujourd’hui, je constate.

— C’est la température qui veut ça, dit-il avant de reprendre son breuvage.

— En tout cas, tu es très mignon avec ce pull.

La brume qui nous entoure ne me permet pas de voir son visage de manière détaillée, mais il se fige sur place pendant quelques secondes avant de dire :

— Oh, Noah, arrête… Ce n’est qu’un chandail.

Il pouffe de rire et se passe une main sur sa tête. Je remarque qu’il porte des lunettes de soleil tout au-dessus de son front. Je ne les avais pas remarqués, plus tôt. Parlant de soleil, l’astre solaire a commencé à se manifester un peu durant notre conversation. Le brouillard est en train de s’éclaircir graduellement.

Freddie n’a pas l’habitude de sortir de chez lui habillé avec son style habituel. Que ce soit les vêtements féminins ou gothiques. Il préfère passer inaperçu quand il se promène dans le quartier, alors il porte des fringues typiquement masculines. Toutefois, il a mis ses bagues aujourd’hui. Il en porte de deux à trois chaque main. Il aime beaucoup les bijoux — qu’ils soient faits avec de vraies ou de fausses gemmes. Son vernis noir sur les ongles a été refait la semaine dernière. Il a même proposé à Rowan d’en mettre un peu, juste pour rigoler, Rowan a accepté de le faire, à la grande surprise de nos collègues.

— Quels sont tes plans pour la journée ? je demande après avoir posé l’arrosoir à mes pieds. Comptes-tu rester avec nous pour le dîner ?

— Pas grand-chose, en fait. J’étais justement venu au resto pour vous voir, Rowan et toi. Je n’ai pas trop faim par contre…

— Ça tombe bien, parce que moi non plus. Nous avons pris un déjeuner assez gros avant de venir travailler. Je ne te raconte pas la taille de mon omelette. J’ai cru que j’allais ne jamais la terminer.

— C’est Rowan qui a cuisiné, j’imagine ?

— Évidemment… lui et ses grosses portions…

Nous pouffons de rire et il boit ensuite une gorgée de son café. 

Quant à moi, j’enlève mes gants de jardinage et me nettoie avec la serviette humide que j’ai trempée un peu plus tôt. Les tomates sont presque mûres. Encore quelques jours et nous pourrons les cueillir. Je crois que ce sera la dernière récolte pour cette saison. Il faudra alors attendre quelques mois avant de planter de nouvelles graines. Celles-là nous auront duré plus longtemps que prévu, grâce aux nutriments et à la qualité de la terre. Je m’estime chanceux d’avoir reçu beaucoup d’aide de ma mère, ainsi que d’avoir vécu sur une ferme pour une bonne partie de ma vie. Ça fait du bien de voir toute cette verdure en ville…

Une fois mon tablier retiré et posé sur la table à pique-nique, je m’approche de Freddie, et je décide de l’enlacer.

— Euh… que me vaut cette affection soudaine ? me demande-t-il, penaud.

— J’sais pas, j’en avais envie, je formule, le visage contre son torse. Je suis content que tu sois là, Freddou. Tiens donc, tu sens bon…

— C’est un cadeau de ma mère, en fait. Du parfum qu’elle m’a envoyé pour mon anniversaire. Je n’arrive pas à retenir le nom, mais j’ai plusieurs flacons différents de différentes marques. Je peux t’en donner si tu veux.

— Oh non, ça ira, je dis en écarquillant les yeux. Rowan a déjà sa propre collection de parfums et de désordorisants. La mienne est simple et je compte faire en sorte qu’elle le reste ainsi. On a déjà trop de produits dans nos étagères.

Je retire ma tête de son torse, et soulève la tête vers son regard un peu perdu.

— Vous êtes beaucoup plus tactile avec moi depuis quelques jours, remarque-t-il. Auriez-vous une idée derrière la tête, Ro’ et toi ?

— Maiiiiiis non, qu’est-ce qui te fait croire une chose pareille ? je réplique avec une moue innocente. On t’adore, c’est tout. T’es notre Freddou rien qu’à nous.

Freddie roule les yeux et secoue la tête.

— Dis plutôt que tu me prends comme une deuxième peluche humaine… et Rowan aussi, maintenant que j’y pense.

— Bah… t’aime bien nos câlins, non ?

— Je ne dis pas le contraire, mais je suis un peu… gêné. J’ai peur de me faire de drôles d’idées, si vous continuez. Faudrait pas que ç’aille trop loin…

— Et qui te dit que nous n’en avons pas envie, lui et moi ? Hmm ?

Je soulève un sourcil, l’air de lui dire que je ne plaisante pas. Abasourdi, il cligne les yeux et sourit un peu. Je repose ma tête contre son torse et tout doucement, il approche sa main près de ma tête pour la tapoter et la caresser. Aussitôt, je commence à frétiller de plaisir.

— Vous finirez par me rendre fou, vous deux, déclare-t-il, suivi d’un gloussement. Enfin, tu l’exprimes beaucoup plus verbalement que lui, mais je le vois bien l’effet que je vous fais. Je ne suis pas dupe.

— On n’y peut rien si t’es meuh-gnon…

— Je ne suis pas une vache.

— Meuh-ais et alors ?

— Arrête de déconner, pouffe-t-il.

— Molly me manque.

— Pardon ?

— Molly. La vieille vache que nous avions à la ferme, quand j’étais jeune. Elle me laissait parfois grimper sur son dos quand j’étais petit. Elle s’est éteinte dans son sommeil quand je n’avais que onze ans. Maman l’aimait beaucoup.

— Ah… Tu as dû en voir des tonnes d’animaux, pas vrai ?

— Mouais. On a eu des centaines de bêtes différentes qui ont rôdé dans nos champs pendant des années. Beaucoup de bétail, mais aussi quelques animaux qu’on a décidé de garder jusqu’à leurs plus vieilles années. Plein de chiens et de chats aussi. Le poulailler était tout le temps surveillé à cause des renards de la région. Et je te dis pas le choc que j’ai eu à treize ans quand j’ai appris qu’ils avaient tué quatre de nos poules en une nuit !

Freddie pouffe de rire.

— Bah quoi ? je formule, hébété. Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

— C’est parce que tu sais… c’est en rapport à mes pseudos…

— Ah ouais ! Fluffy Kitsune et Chunky Fox. Je n’avais pas fait attention à ce détail. Pardon. Il faut croire que les renards ont toujours fait partie de ma vie.

Je me retire cette fois en douceur de son tour de taille. Mes joues sont un peu chaudes, donc je me dis qu’elles doivent être rouges. Je ne sais plus trop ce qui m’a pris avec Freddie, mais c’était plus fort que moi. Je crois que mon béguin pour lui est devenu incontrôlable. Si Rowan était là, il éclaterait de rire.

— Ma foi, Noah… tu es bizarre aujourd’hui, remarque Freddie, amusé.

— Pas… Pas plus que d’habitude, je réponds aussitôt. Bon, j’avoue que tu me fais perdre tous mes moyens quand je suis seul avec toi… Et c’est la même chose avec Rowan quand il fait des trucs qui m’excitent, je…

Je me recouvre le visage de honte et glousse nerveusement.

— Toi, tu as trop de pensées lubriques, commente mon interlocuteur.

— Et comment ! Ce n’est pas tous les jours que je me tiens devant une vedette de sites fétichistes… Sois damné pour tes vidéos sexy, Freddie…

Cette fois, il pouffe de rire si fort que son café déborde de son gobelet et tombe à ses pieds. Dans ma tête se déferlent de nombreuses images de lui, quand il performe devant la caméra. Quand il se dénude pour ses spectateurs. Quand il nous fait de jolies danses sensuelles… Quand il…

— J’hallucine… Tu baves ? glousse Freddie qui me fait un bip sur le nez avec son doigt. Noah, petit coquin. Que vais-je faire de toi ?

— Par… Pardon…

— C’est peut-être une bonne chose que j’arrête de me mettre tout nu sur le web, déclare-t-il avant de me caresser la tête.

— Moi je trouve ça dommage. Tu es une bombe, tu sais ?

— Je sais, je sais. Tu me le dis tout le temps. Petit pervers. Je me demande qui tu préfères entre Rowan et moi, par contre…

— Serais-tu jalouse, ma jolie kitsune ?

— Jalouse ? Moi ? Mais non…

Il rougit timidement tandis que la brume se dissipe de plus en plus. Le ciel devient beaucoup plus bleu à l’horizon. Ça m’amuse de voir Freddie dans cet état. On dirait bien qu’il aime se sentir désiré. Je n’ai pas envie de faire de jaloux, de mon côté. Je les trouve tous deux sexy pour différentes raisons.

— Tu sais quoi ? je dis. Je commence à avoir faim. Je crois que je vais aller me chercher un sandwich, au rez-de-chaussée. Tu viens ?

— Non, ça va. Je vais rester ici encore un moment. Profiter de l’air.

Je hoche la tête et lui souris. Je suis ravi de voir que nous sommes sur la même longueur d’onde, lui et moi. 

Quelque chose me dit que nous allons bientôt avoir quelques rapprochements plus croustillants… nous trois… Hé hé hé…

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