Le Grand Emménagement

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 5963 mots


Le Premier Matin

Le réveil vint d'abord par la lumière. Non pas cette lumière dorée et familière qui, depuis vingt ans, filtrait à travers les rideaux de soie lavande de sa chambre du deux cent troisième étage, cette lumière qu'elle connaissait comme on connaît le visage de quelqu'un qu'on a vu tous les jours de sa vie. C'était une lumière différente. Plus blanche, plus franche, moins tamisée. Elle entrait par des baies plus étroites, plus hautes, encadrées de pierre taillée avec une régularité mathématique.

Sylvie ouvrit les yeux.

Le plafond n'était pas le sien. C'est la première chose que l'on remarque quand on se réveille dans un lieu inconnu : le plafond. Celui-ci était en voûte, une pierre blanche veinée d'or fin, sans ces arabesques peintes qu'elle regardait chaque matin en s'étirant, ces spirales de licornes et d'étoiles qu'elle avait fait rajouter à treize ans et qui s'étaient effacées par couches successives de peinture jusqu'à n'être plus que des ombres. Ici, rien. La pierre était nue, polie, de la sobriété qui était de mise parce que l'on se trouvait dans l'Aile Royale, là où les souverains demeuraient, là où la décoration obéissait à des règles que pas même une princesse héritière ne pouvait contourner.

Elle resta allongée un moment, immobile, les yeux ouverts, fixant cette voûte inconnue. Son corps, lui, reconnaissait le lit, son lit, celui aux colonnes sculptées de licornes, celui de ses sept ans, celui qu'elle avait refusé de changer avec une obstination qui avait fait soupirer Margot pendant des années. Les draps étaient les siens aussi, cette soie un peu trop légère qu'elle aimait parce qu'elle glissait entre les doigts comme de l'eau tiède. Margot avait veillé à cela. Le lit, les draps, les oreillers. Comme une île familière au milieu d'un océan inconnu.

Elle tourna la tête. Le tapis à licornes de sa septième année était là, déroulé au pied du lit, ses licornes un peu usées galopant toujours sur le champ violet. Elle le regarda longuement, et quelque chose en elle se détendit, comme un nœud qui se desserre d'un cran. Il était là. Il avait survécu. Il avait été porté, déroulé, installé, et il était là, avec ses taches de thé, sa petite brûlure et ses coins un peu effilochés. Il était le seul objet de cette chambre qui eût le droit d'être imparfait.

Elle tendit la main vers le côté du lit où Flamme et Long avaient coutume de dormir, et ne trouva que le drap froissé par leur absence.

Ils n’étaient pas là.

Ils étaient à la Caserne Principale, avec Sven, suivant le programme de formation que personne ne pouvait interrompre. Elle avait lu le rapport de ce matin sur son pad : progression exceptionnelle, maîtrise du souffle thermique améliorée de douze pour cent, coordination entre les deux créatures optimisée. Elle savait que Flamme et Long allaient bien. Mieux que bien même. Mais ils n'étaient pas là. Pas dans les deux paniers de soie pourpre que Margot leur avait préparés et qui les attendaient au bas de son lit. Pas à ses pieds, enroulés l'un contre l'autre.

Pourtant, elle savait qu'ils reviendraient bientôt. Dans quinze jours. Et elle imaginait déjà leur réaction quand ils découvriraient ces lieux. « Acceptable », dirait Flamme, avec son sérieux habituel. « Moins bien qu’avant », ajouterait Long, plus critique. Ils seraient peut-être déçus, ou peut-être surpris. Ils sentiraient des odeurs différentes, et ils comprendraient, avec leur intelligence instinctive de dragons, que leur maîtresse vivait maintenant dans un lieu autre, un lieu de changement.

Elle se leva.

La chambre d'abord. Elle en fit le tour lentement, pieds nus sur le tapis à licornes, puis sur le marbre noir, froid et poli comme un miroir qui l'entourait. La pièce était plus spacieuse que son ancienne chambre, c'était visible au premier regard. En forme de L, des baies vitrées et deux grandes portes-fenêtres donnaient sur les vastes jardins paysagers qui occupaient la plus grande partie de l’immense surface du sommet de l’Aile Royale. Les murs portaient des tentures que Margot avait fait installer, des étoffes aux motifs d'étoiles et d'arc-en-ciel qui venaient de ses anciens quartiers. Sylvie les reconnut. Mais elles étaient tendues sur des cadres de bois sombre, fixées avec une précision qui n'existait pas autrefois, quand elles pendaient librement aux murs. Ici, elles étaient encadrées. Comme des œuvres dans une galerie. Comme des objets que l'on regarde mais que l'on ne touche plus.

La table de chevet était en acajou massif, sculptée avec des motifs de feuillage qui rappelaient le style de l'Aile Royale. Ce n'était pas sa petite table de chevet en bois clair, celle qui portait les traces des années passées et les ronds de décoloration laissés par des tasses de thé mal essuyées. C'était un meuble princier. Un meuble qui disait que la personne qui dormait ici n'était plus seulement une jeune princesse héritière mais une femme fiancée, bientôt mariée. Les choses changeaient, le statut évoluait, les meubles d'enfant avaient laissé la place aux meubles de souveraine.

Sylvie posa la main sur le bois. Il était lisse, poli, froid, massif. Elle le frôla du bout des doigts comme on touche quelque chose qui ne nous appartient pas encore.

Sur cette table, Margot avait posé un petit bouquet de jasmin dans un vase de cristal, et à côté, une lettre pliée. Sylvie l'ouvrit. L'écriture de Margot, serrée, précise, appliquée, disait :

 

« Altesse,

« Tout est en ordre. Les caisses sont dans les trois salles de stockage, accessibles à toute heure.

« J'avais veillé à ce que votre lit soit installé avant votre arrivée. Le reste viendra en son temps. Ne vous pressez pas. Les murs n'ont pas besoin d'être pleins pour être les vôtres.

« Sa Majesté la Reine a demandé de vos nouvelles ce matin. Je lui ai dit que vous dormiez. Elle a souri et a dit qu’elle viendrait vous retrouver.

« Margot.

 

Sylvie plia la lettre et la posa. Sa Majesté la Reine. Sa mère. Ici, dans cette aile, sa mère n'était plus la mère qui venait dans sa chambre le soir pour s'asseoir au bord du lit et parler de rien et de tout. Ici, elle était la Reine, et la lettre de Margot le rappelait avec la délicatesse d'une servante qui sait que les mots portent un poids.

Elle sortit de sa chambre.

 

***

Seule face aux Portes

Quand elle eut franchi la porte et se retrouva dans le vaste vestibule circulaire central, Sylvie s'arrêta un instant et, pour la première fois depuis son arrivée, essaya de se représenter l'ensemble. Ses parents avaient voulu qu'elle ne soit pas plus dépaysée qu'elle ne l'était déjà et avaient choisi cet emplacement avec soin.

Ce lieu avait été retenu pour son architecture qui devait lui rappeler ce qu'elle avait quitté. Trois corps de bâtiments disposés en forme de T, réunis à leur jonction par un hall circulaire, d’où les trois branches s’étiraient sur une soixantaine d’Unités*, rappelant la disposition en rayons de ses anciens appartements, leur grande salle circulaire centrale et la rotonde sous laquelle arrivait le large escalier de marbre blanc.

Chaque corps de bâtiment était parcouru par un couloir central qui se terminait par une large porte-fenêtre sur jardins et dont le plafond consistait en de hautes verrières, tout comme le dôme du hall, où se trouvait également l’escalier d’accès de marbre blanc provenant de l’étage inférieur auquel aboutissaient les ascenseurs royaux.

Les couloirs qui partaient du hall central étaient larges, pavés du même marbre noir poli que sa chambre, la marque de l’Aile Royale, et les murs alternaient la pierre blanche polie et des panneaux de bois sombre. La lumière neuve du soleil matinal descendait par les hautes verrières des plafonds et des appliques de cristal émettaient une lumière douce mais constante, sans la chaleur des éclairages de ses anciens quartiers. C'étaient des lumières de fonction, pas d'ambiance. Elles éclairaient pour que l'on voit, pas pour que l'on rêve.

Bien que cette section de l’Aile Royale soit âgée de plus de deux siècles, l'air avait une odeur de neuf, de pierre fraîchement taillée et de boiseries nouvellement posées. Une odeur qui n'avait pas encore absorbé les effluves de jasmin, de thé, de fleur d'oranger et de la présence de ses dragons, toutes ces odeurs qui avaient saturé les murs de ses anciens appartements jusqu'à les imprégner comme un parfum que l'on ne sent plus mais qui est là.

Sylvie marcha lentement. Le seul bruit audible dans le couloir était celui de ses pieds nus sur le marbre noir. Les murs le renvoyaient avec une clarté acoustique qui lui donnait l'impression d'être écoutée. Dans ses anciens quartiers, les draperies des murs, les tentures et les plantes d’ornement absorbaient tout, et elle pouvait courir, sauter, glisser en chaussettes sans que personne ne l'entende à l'autre bout du couloir. Ici, le moindre pas était un événement.

La première porte était entrouverte. Elle la poussa.

C'était un salon. Plus précisément, c'était devenu un salon, car la pièce, visiblement, n'en avait pas toujours été un. Les murs portaient encore des traces de ce qui avait été une salle de réception ou de travail, des rainures dans la pierre où d'autres meubles ou d'autres équipements avaient été fixés. Mais Margot avait transformé l'espace avec un soin et une ingéniosité que Sylvie reconnut immédiatement.

Des fauteuils en velours bleu, deux d'entre eux venus de ses anciens quartiers, avaient été disposés face à face de chaque côté d'une table basse en bois de rose. Le noir d’un écran géant encastré dans le mur d’en face semblait regarder la pièce. Elle reconnut la table. C'était celle de son petit salon de lecture, celle sur laquelle elle posait ses tasses de thé en lisant des critiques de c-dramas sur son smartphone. Mais ici, la table semblait petite, perdue au milieu d'une pièce qui n'avait pas été conçue pour elle. Comme un objet d'enfance placé dans un cadre d'adulte. Ce n'était pas déplacé. C'était touchant. C'était Margot qui soufflait, sans le dire : « J'ai mis ton monde dans le leur. »

Les coussins géants étaient là, empilés dans un coin, ceux qu'elle affectionnait pour s'y enfoncer quand elle regardait ses séries ou quand elle pleurait devant un épisode particulièrement dramatique. Mais ils étaient rangés avec une netteté qui n'était pas celle de ses anciens quartiers. Là-bas, les coussins vivaient, se déplaçaient, tombaient, se chevauchaient dans un chaos affectueux. Ici, ils étaient empilés par tailles décroissantes, comme une pyramide de couleurs. C'était joli. C'était ordonné. Ce n'était pas tout à fait elle.

Sylvie restait debout au milieu de la pièce, les bras le long du corps. Elle ressentait une sensation étrange, un vertige qui n'était pas de la peur mais qui s'en approchait : la sensation que l’écoulement du temps s’accélérait. Quatre mois. Dans quatre mois, ce ne serait plus ses fauteuils, son écran, ses coussins. Ce serait leurs fauteuils, leur écran, leurs coussins. Elle et Olivier. Et tout aurait été à nouveau emporté et remis à une autre place, entre des murs reconstruits et différents qui porteraient leurs deux noms, et les pièces seraient organisées pour deux personnes, et les coussins ne seraient plus empilés par tailles décroissantes mais jetés n'importe comment parce qu'Olivier aimait l’ordre de Sylvie et qu'elle aimait Olivier plus que l’ordre dans lequel elle mettait les choses.

Cette pensée la fit sourire. Elle émit un petit rire amusé. Un rire vrai, petit, court, mais sonore, qui remplit le salon d'une vivacité que les murs ne connaissaient pas encore. C'était le premier rire de la Princesse dans ses appartements, et ce rire, Margot ne l'entendit pas, mais les murs, eux, le retinrent.

Mais elle souriait aussi pour l’instant présent, parce que Margot avait fait ce qu'elle pouvait avec ce qu'elle avait, et ce qu'elle avait, c'était un cœur de la taille d'un royaume et une détermination de servante qui ne se plaint jamais.

Elle s'approcha des fenêtres. Elles étaient là aussi plus étroites que dans ses anciens quartiers. Elles donnaient sur les jardins suspendus de l'Aile Royale, et de là, on pouvait voir, loin, entre les tours et les Ailes de ce palais à la dimension d’une ville, la silhouette de la tour de l'Aile Résidentielle. Son ancienne maison. Son ancienne vie. Là-haut, au deux cent troisième étage, ses anciens appartements étaient presque vides maintenant, dépouillés de leurs tapis, de leurs armoires, de leurs robes, de leurs smartphones, de leurs babioles et de leurs secrets. Les murs nus. Le sol nu. Le silence nu.

Elle détourna les yeux.

Sur le rebord d’une des hautes fenêtres en ogive, Margot avait posé une petite plante en pot, un jasmin nain, comme celui qui grimpait le long de la balustrade de sa terrasse ancienne. Un geste si minuscule, si discret, si tendre que Sylvie sentit sa gorge se serrer. Elle toucha une feuille du doigt. Elle était douce, légèrement duveteuse, et elle portait encore la rosée du matin.

La pièce suivante était plus formelle. Lorsqu’elle en poussa la porte, elle découvrit un bureau, ou ce qui avait été conçu comme tel, avec une grande table en chêne sombre dotée d’un terminal austère intégré, un siège en cuir, et des étagères vides qui attendaient des livres. Les murs portaient des ornements en bas-relief que Sylvie reconnut : les armoiries de Sylvaria, la licorne et la couronne, répétées en frise le long du plafond. Ces armoiries, dans ses anciens quartiers, n'apparaissaient nulle part. Ses appartements d'enfant n'avaient pas besoin d'armoiries. Ils étaient à elle, point. Ils portaient ses tapis à licornes, ses coussins, ses posters de c-dramas, ses étagères de babioles. Ils ne portaient pas le royaume.

Ici, le royaume était partout. Dans la frise du plafond, dans la gravité du chêne ou de l’acajou, dans la sobriété des lignes, dans les hautes croisées d’ogives. Ce bureau disait : la personne qui travaillera ici ne sera plus seulement une princesse qui regarde des séries sur son smartphone. Ce sera une femme qui dirige, qui décide, qui signe. Le mariage approchait, le statut changeait, les appartements princiers qui seraient bâtis au deux cent troisième étage seraient ceux d'un couple souverain, pas d'une enfant unique avec ses dragons et ses peluches.

En ressortant du bureau, elle vit, discrète, une porte qu'elle n'avait d'abord pas remarquée, dissimulée dans le pan de mur entre deux boiseries. Elle l'ouvrit et découvrit un couloir plus étroit, plus bas, dont l'atmosphère changeait immédiatement : moins de marbre, de bois ciré et cette odeur particulière, chaude et rassurante, des lieux où l'on vit vraiment. Quelques pas, deux autres portes, une petite pièce déjà garnie de rayonnages et la dernière porte qui s'ouvrit sur une pièce dont la baie vitrée s’ouvrait sur les jardins, à la fois bureau et chambre, parfaitement rangée : un lit au couvre-lit assorti aux couleurs de la livrée des De la Tour, une table de nuit avec une photo encadrée d'elle et de son amie, bien des années plus jeunes, deux chaises tapissières revêtues de tissu et une table en bois sombre sur laquelle se trouvait le pad de service de Margot. Les quartiers de Margot. Bien sûr, songea Sylvie avec une chaleur qui lui mouilla les paupières. Margot n'était pas simplement venue préparer ces appartements et repartie chaque soir. Margot habitait ici. Margot était comprise dans ces appartements comme l'air qu’ils contenaient. Depuis son enfance, Margot avait toujours dormi à quelques pas d'elle, et Sylvie réalisa soudain qu'elle n'aurait pas su dire si cette continuité était un service ou la normalité des choses. Elle referma doucement la porte, en souriant. Au moins y avait-il une chambre dans ces lieux qui sentait déjà la maison.

Elle poussa une autre porte et découvrit une salle plus petite, presque intime, avec un fauteuil unique placé près d'une porte fenêtre latérale qui ouvrait sur un angle des jardins où poussaient des rosiers blancs. La lumière y était différente, plus douce, plus oblique, filtrée par les branches d'un arbre dont les feuilles dansaient dans le vent matinal.

Margot avait placé là le grand panier des dragons. Celui qu'elle leur avait offert pour leur première année ensemble, celui dans lequel Flamme et Long dormaient en boule depuis trois ans. Il était posé sur un grand et profond coussin rempli de plumes, et à côté, posé sur une sorte de guéridon ouvragé, leurs deux vénérables colliers connectés reposaient dans leur boîte de bois de rose, comme des reliques dans un écrin. C’était leur pièce à eux, avec accès privé aux immenses jardins suspendus de l’Aile Royale.

Sylvie s'agenouilla et caressa le bord du panier. La soie pourpre, leur couleur préférée, était un peu usée par endroits, effilochée aux coutures, et elle portait, à l'intérieur, ces petites traces de griffes que les dragons laissaient en s'y blottissant. C'était un objet vivant, un objet qui avait contenu du sommeil, de la chaleur, du rêve. Mais il était vide et froid maintenant. Sans Flamme, sans Long, sans cette douce chaleur écailleuse qu'elle connaissait depuis toutes ces années.

Elle ferma la boîte des colliers et resta agenouillée un moment, respirant cette odeur de soie et d'écaille tiède qui était l'odeur du bonheur simple.

« Flamme, » pensa-t-elle, « quand tu reviendras, tu vas regarder tout ça avec ton air sérieux. Tu vas tout renifler parce que tu n’aimes pas le changement. Et puis tu viendras finalement passer ta première nuit dans mon lit, sur mes pieds, parce que c'est là ta place à toi, et que tout le reste n'est qu'un décor. »

« Et toi, Long, tu vas faire trois fois le tour de votre vieux panier avant d'accepter de te coucher. Tu vas inspecter chaque coin, chaque recoin, et tu vas critiquer les coussins, les rideaux, les fenêtres et faire ton Grooo insatisfait que je connais bien. »

Elle sourit dans la pénombre de la pièce. Elle imaginait leur retour, Long la suivant partout, reniflant chaque nouveau meuble, chaque nouvelle surface, comme un explorateur qui cartographiait un territoire inconnu.

Margot les attendait aussi. Margot savait quand ils rentreraient. Margot leur avait tout préparé pour qu'ils aient l'impression de revenir, même si tout était différent. Margot savait que la maison, c'était avant tout le panier où l'on dort, les colliers qu'on porte, les plumes dans les coussins.

Sylvie se leva, et laissa sa main reposer sur le bord du panier un instant de plus. Puis elle reprit son inspection.

Vers le fond du couloir, qui se terminait par une grande porte-fenêtre sur jardins, elle poussa une autre porte. Celle-ci s’ouvrit sur une enfilade de trois grandes pièces qui avaient probablement servi d'armurerie ou de réserve, car les murs portaient encore des crochets de fer et des traces de fixation. Elles étaient occupées par des caisses de toutes sortes et de toutes tailles. Margot les avait fait empiler le long des murs et regrouper en îlots, scellées mais non verrouillées, avec des étiquettes manuscrites sur chaque côté. Elle reconnut, placée à part, plus loin, une large et lourde malle en bois sculpté, ornée de motifs complexes. La malle au trésor de la lointaine Cathay. Sylvie lut les étiquettes sans ouvrir les caisses.

Robes de bal — catégorie A. Robes de cérémonie — catégorie B. Tapisseries — salon est. Peluches et coussins — divers. Smartphones — collection complète. Colliers connectés — archives. Et sur la malle : Goodies et babioles collector — c-dramas.

Chaque étiquette était un petit mémorial. Chaque caisse était une cargaison de souvenirs qui devrait trouver sa place dans un nouveau monde. Sylvie posa la main sur la caisse des smartphones et laissa ses doigts reposer là un moment, sur le bois, sentant sous ses doigts cent trente-sept vies miniatures, cent trente-sept versions d'elle-même qui avaient tenu chacun de ces appareils et qui avaient envoyé des messages et pleuré devant des écrans et ri devant des acteurs et aimé, aimé, aimé.

Elle retira sa main.

Plus tard. Tout cela viendrait plus tard. Les caisses ne s'enfuiraient pas. Les souvenirs ne se perdraient pas. Ils étaient là, dans le bois et le papier bulle, attendant que la Princesse ait le courage de les rouvrir, un par un, à son rythme, en son temps. Ou pas.

 

***

Un nouvel Horizon

Elle revint dans le salon aux deux fauteuils en velours bleu, et s'y laissa couler, respirant un moment, les mains posées sur les accoudoirs de velours. La lumière du matin avait changé, elle était plus haute maintenant, plus franche, et elle entrait par les baies vitrées et les portes-fenêtres avec une intensité qui rendait tout net, tout clair, tout visible. Les murs, les meubles, les coussins empilés, l’écran géant, le jasmin nain sur le rebord de la fenêtre, tout cela brillait dans la lumière du premier matin.

Et Sylvie, assise là, fit le bilan de son petit tour, comme on compte ses pas après une longue marche.

Elle avait dénombré, en tout et pour tout, plus d'une trentaine de pièces. Des chambres, dont la sienne, des salons, dont celui-ci, le bureau solennel, la salle intime des dragons, les trois salles de stockage remplies de caisses, des corridors secondaires qu'elle n'avait pas encore tous explorés, des salles d'eau aux dimensions généreuses, des espaces vides encore sans destination qui attendaient, patients, qu'elle décide d'eux. Elle ne savait pas encore si cela la rassurait ou l'épuisait.

Elle se leva en soupirant, fit quelques pas, ouvrit une des portes-fenêtres et descendit les trois marches qui donnaient accès aux jardins.

Ses nouveaux appartements étaient posés sur l'immense surface plane du sommet même de l'Aile Royale, tout comme les anciens occupaient le sommet de la tour de l'Aile Résidentielle. L'Aile Royale, cet immense bâtiment arqué, ceinturait l'hémicycle de la Grande Salle des Trônes dont le dôme monumental dominait l'horizon Nord-Ouest, de l’autre côté du bâtiment. Sa coupole reflétait à la fin de chaque journée les lueurs du soleil couchant.

Des jardins paysagers, auxquels on pouvait accéder d’à peu près chacune des pièces qu’elle avait visitées, s'étendaient partout à la ronde. Ils étaient dessinés avec ce mélange de rigueur et de fantaisie qui était la marque des maîtres paysagers sylvariens. Bien plus vastes que ceux du sommet de la tour de l’Aile Résidentielle, ils étaient plantés d'arbres et parcourus d'allées ombragées qui serpentaient entre des parterres de fleurs, des bosquets et des haies, des pièces d’eau et leurs fontaines, offrant des recoins qu'elle n'avait pas encore explorés et qu'elle se promettait déjà de faire siens, un par un, au fil des quatre prochains mois. Ils s’étendaient jusqu’au pied même des immenses tours Sud et Sud-Est de l’Aile Royale qui s’élançaient vers le ciel de part et d’autre et à bonne distance de son nouveau chez-elle.

Cependant, le sommet de l’Aile Royale était situé seulement au quart de la hauteur de celui de la tour de l’Aile Résidentielle. Elle n’avait plus la même sensation de domination sur les toits, les terrasses et les jardins. Ni celle d’habiter le ciel du palais. De là où elle se trouvait, elle en voyait les nombreuses et majestueuses tours s’élever vers le ciel.

Sauf sur l’horizon Sud-Est. Là, il y avait la vue. Elle le mesura quand elle parcourut la distance invraisemblable qui la séparait de la balustrade qui faisait face à ses appartements, tout au bout. L'horizon Sud-Est s'ouvrait, dégagé, immense, presque violent de clarté. Rien ne le barrait. Pas de tour, pas d'Aile, pas de toit. Juste la ligne du monde, les plaines lointaines, et la lumière, franche et pleine. Il n'y avait que les deux tours géantes, une à sa droite et l’autre à sa gauche, qui interrompaient le cercle lorsqu’elle se tournait d’un côté ou de l’autre, telles deux colonnes placées là pour soutenir les cieux.

Une trentaine de pièces. Des jardins magnifiques. Un horizon dégagé. Voilà ce que ses parents, Margot, et toutes les mains anonymes qui avaient travaillé depuis ses fiançailles, lui avaient préparé. Un cadeau d'adieu à son ancienne vie, et un pont vers la nouvelle. La tendresse parentale avait ici des proportions d'État.

Sylvie laissa ses yeux se fermer un instant, attentive à la brise qui caressait son visage, puis les rouvrit.

Et là-bas, au loin, vers cet horizon Sud-Est qui s’ouvrait à elle, se trouvait la Caserne Principale où Flamme et Long étaient en train d'apprendre à contrôler le feu qui couvait en eux. Ce lieu où ils devenaient ce qu'ils étaient destinés à être, ce lieu où elle ne pouvait pas les rejoindre.

Et elle pensa à Olivier. Qui était quelque part, à superviser leur entraînement avec Sven qui se remettait de ses blessures et à préparer leur monde.

Mais en attendant, peut-être qu'il suffisait d'un tapis à licornes, d'un panier de soie pourpre vide, d'un jasmin nain sur un rebord de fenêtre, et de la certitude que ses dragons reviendraient.

 

***

Pensées

Ainsi que Margot l'avait annoncé, la Reine était venue.

Elle était montée par l’escalier de marbre blanc qui aboutissait sous le dôme du hall central, sans s’annoncer, sans dames de compagnie. Comme elle le faisait lorsqu'elle se déplaçait dans l'intimité du palais et que toutes, absolument toutes les portes s'ouvraient devant elle, seules et silencieusement, parce qu'elle était la Reine. Elle avait traversé le vestibule circulaire, et s'était arrêtée un instant au seuil de la chambre de sa fille.

Elle y était entrée. Elle avait vu le lit à colonnes de licornes, dressé avec ces draps de soie que sa fille affectionnait, elle avait vu le tapis usé déroulé au pied, elle avait vu l'empreinte du corps de Sylvie, la marque d'une présence qui avait quitté les draps. Elle avait souri, de ce sourire qu'elle avait pour elle-même, jamais offert aux regards, et qui était celui des mères.

Elle n'avait pas appelé. Elle avait simplement, du seuil de la chambre, par les hautes croisées, aperçu au loin, tout au bout des jardins, la silhouette fine de sa fille accoudée à la balustrade qui se découpait sur la lumière de l’horizon, immobile.

Et elle était restée un moment là, sur le seuil, à la regarder.

Elle pensa à la petite fille qui courait pieds nus dans les couloirs. Elle pensa à ce qu'ils avaient fait, le Roi et elle, avec d'autres, avec tous les autres, depuis quinze ans. Aux arrangements patients, aux silences coûteux, aux vérités mesurées, aux recherches dangereuses, aux protections mises en place. Les seules armes dont ils disposaient contre ce qui venait du dehors ou du fond des âges de ce monde, englouti dans ses profondeurs.

Elle pensa à sa fille qui se tenait là-bas, appuyée à la balustrade, dans le vent.

La petite fille était encore là, elle le savait, elle avait les preuves tangibles de sa survie. Un tapis à licornes refusé aux entrepôts, des smartphones roses, un dragon nain nommé Flamme. Mais elle cohabitait désormais avec autre chose. Avec une femme qui avait vu les cryptes. Qui avait lu le Livre des Origines. Qui avait contemplé tous les fils de la machinerie complexe qui avait entouré sa vie et qui les avait suivis un à un jusque dans la nuit où tout avait éclaté. Une femme blessée, relevée, fiancée, qui dans quatre mois serait la Princesse Consort et dans quelques années deviendrait ce que le monde n'avait connu que deux cent quarante-deux fois depuis quarante-quatre siècles.

La Reine en elle n’était plus très loin de la surface.

Elle pensa à ce que le Livre disait du pouvoir et de la corruption, à l'amour comme antidote, à ce serment que toutes avaient prêté depuis la Sainte Sylvie et au Nom que toutes avaient porté, l'une après l'autre, comme on porte une lumière qu'on ne doit ni cacher ni laisser vaciller.

Elle pensa à l'Empereur de Cathay, là-bas, aux antipodes du monde, lui aussi gardien d'un héritage, lui aussi tenu par ce qui les dépassait lui et elle.

Car elle n'était pas dupe, elle savait qu'il en était de même pour eux deux : tous deux ne régnaient pas. Tous deux étaient chacun l’une des deux mains d’une même Volonté, d'une Volonté qui habitait ce monde comme l'eau habite les profondeurs, invisible, omniprésente, mais vitale, et qui avait besoin de l'Empereur et d’elle, comme la lumière a besoin des lampes pour se répandre.

Deux souverains sur un monde, deux moitiés d'un même office. Et un jour, Sylvie, sa fille, qui serait choisie par la Couronne incorruptible, et qui, après elle, présiderait aux destinées de la moitié du monde. Qui devrait, elle aussi, apprendre que la Volonté qui l'avait fait naître chose unique en ce monde, elle et son égal de l’Empire de Cathay, était la même Volonté qui avait placé depuis plus de deux siècles sur le trône de Sylvaria la lointaine branche de sa lignée de la grande Famille Royale.

Elle pensa à tout cela en descendant les trois marches qui menaient aux jardins, puis en avançant dans l’allée de graviers et elle ne pensa à rien de tout cela, car pendant que sa pensée se déployait dans ces vastes territoires, son cœur, lui, ne disait qu'une chose, obstinée, minuscule, totale : ma fille. Ma fille. Ma fille.

Ses pas faisaient ce léger bruit de crissement que fait le gravier sous une semelle souple, régulier, paisible, un bruit de promenade. Le bruit d’une pensée.

 

***

La Reine et l’Héritière

Sylvie l'entendit avant de la voir.

Elle était encore accoudée à la balustrade, le regard perdu sur la ligne du monde, dans un moment d'équilibre fragile. Le vent du matin lui portait l'odeur des rosiers en fleurs. Et dans ce vent, à distance, un bruit de pas dans les graviers.

Elle se retourna.

Au bout de l'allée, entre les parterres, s'avançait une femme en blanc à la peau sombre.

Blanche comme l'aube sur les montagnes de l'Est. Blanche comme la pierre des cryptes avant qu'on l’extraie. Un tailleur d'une sobriété souveraine, dont les pans de tissu larges et souples accompagnaient la marche au lieu de l'entraver, des pans qui flottaient au vent et retombaient avec cette grâce qu'on ne trouve que dans les étoffes qui n’ont pas de prix mais qui n'ont d'autre ambition que de l’oublier. Pas de couronne, pas d'orfroi, pas de brocart d'apparat. Rien que du blanc, une ceinture nouée, et à chaque enjambée, l'ouverture du pan avant qui laissait voir l'esprit du vêtement : la liberté. C'était une tenue de marche, une tenue de femme qui va vers quelqu'un, vers elle, Sylvie, toujours dans sa chemise de nuit couleur lavande, translucide dans la lumière vive du matin sur sa peau brune et pieds nus. La Reine ne s'était pas habillée pour paraître. Elle s'était habillée pour venir à elle.

Sa mère. La Reine, était là.

Le soleil du matin frappait de biais, et Sylvie vit, dans cette lumière franche, le teint profond de sa mère prendre des reflets d'ambre et de bronze. Elle vit les cheveux, noirs semés d'argent, rassemblés avec une négligence parfaitement calculée. Elle vit le port de tête qu'aucun protocole n'avait jamais eu besoin d'enseigner à celle qui détenait l'autorité suprême et n'avait jamais eu à la démontrer. Elle avançait sur le gravier comme d'autres marchent sur l'Histoire.

La femme qui venait vers elle n'était pas seulement la mère qui lui avait appris à marcher, à lire, à se tenir, à dire non, à dire pardon. C'était l'Architecte. Celle qui, depuis plus de quinze ans, avait pris sa vie entière dans ses mains et l'avait façonnée, jour après jour, conviction après conviction, innocemment et délibérément, comme on façonne un jardin qu'on veut préserver du soleil trop chaud, de la pluie battante, des vents trop forts, des gelées et de la grêle.

Toutes les vérités, toutes les apparences, tous les bonheurs de sa vie avaient été choisis par elle. Les licornes. Le tournage. Les dragons. Le sourire de sa mère le soir au bord du lit, dans sa chambre d'enfant, quand elles parlaient de rien et de tout, cela avait été trié, pesé, dosé, par cette femme, pendant des années, pour qu'elle, petite princesse, puisse continuer à rire pour tout et pleurer pour rien.

Elle aurait dû, à ce moment-là, sentir la colère. Elle chercha la colère. Elle la chercha au fond d'elle, l'interrogea, la convoqua même.

Elle ne trouva qu'une gratitude immense et muette, effrayante par son ampleur, qui lui monta dans la gorge comme une marée.

Elle ne dit rien. Elle ne dit pas Majesté. Elle ne dit pas Mère. Elle attendit, droite, au bord de la balustrade, pendant que les pas se rapprochaient, pendant que la lumière du blanc de sa tenue dans le soleil bas du matin s’approchait. Le visage de sa mère se précisait. Ce visage grave et doux, aux mêmes yeux que les siens, une génération plus tôt.

Le vent cueillait les pans du tailleur et les étendait comme des ailes.

Et lorsque sa mère fut là, à un pas d'elle, elle s’arrêta.

Elles se regardèrent.

Il y avait dans le regard de Sylvie une question ancienne. Il y avait quinze années de mise en scène.

Et dans celui de sa mère il y avait une réponse plus ancienne encore. Il y avait l'amour qui les avait motivées. Il y avait une poupée raccommodée. Il y avait la femme qui avait veillé sur une petite fille qui avait trouvé un dragonneau dans un buisson. Il y avait une crypte effondrée, de la poussière et du sang sur une robe lavande. Et il y avait l'aveu silencieux, offert ici, dans ce jardin, par cette femme en blanc qui, en n’ayant jamais cessé de tout organiser, n’avait jamais cessé d’aimer.

Sylvie lut dans les yeux de sa mère ce qu'elle n'avait pas tout à fait entendu dans les paroles de son père, ce qui avait manqué à toutes les explications d'Olivier : non pas nous t'avons menti, non pas nous avons cru bien faire, mais je t'ai aimée d'un amour si entier que j'ai passé la moitié de ma vie à protéger la tienne.

Sylvie ouvrit les bras.

Ce fut tout. Ce fut assez. Ce fut un sacre.

Elles s'étreignirent sur les graviers de l'allée, la Reine et la Princesse. La Reine et l’Héritière. La porteuse du Nom et celle qui porterait le Nom. Comme deux femmes ordinaires. Avec la confusion des pardons, la douceur des recommencements, et quelque chose de charnel et d'enfoui qui ne doit rien au rang et que les mots de ce monde ne savent pas nommer.

Sylvie enfouit son visage un instant dans l'épaule de sa mère, comme lorsqu'elle était petite et que le monde était trop grand. Les pans blancs du tailleur vinrent l'entourer, la couvrir presque, comme un voile, comme une aile. Elle sentit la main de sa mère se poser sur sa nuque, pesante et légère à la fois, cette main qui tenait les rênes d'un royaume et qui ne pesait, en cet instant, que sur sa nuque à elle.

Aucune ne pleura, ou peut-être pleurèrent-elles toutes les deux.

Puis elles se séparèrent. Doucement. Le vent entre elles faisant onduler les pans blancs et le bord de la chemise de nuit lavande, deux tissus, deux générations, face à l'horizon dégagé.

La Reine, sans un mot, leva la main, ce signe si humble : viens. Elle désigna, à quelque distance dans les jardins, au pied d'un bouquet d'arbres, une tonnelle ombragée. Sous la charpente de verdure, on voyait, posés en cercle comme pour une conversation qui attendait, trois bancs et une table de pierre blanche ouvragée.

Sylvie hocha la tête, et se mit à marcher à côté de sa mère.

Deux femmes en marche sous le soleil du matin. La première portait en elle plus de quatre mille ans. La seconde apprenait, pas à pas, sur les graviers crissants, à en accepter le poids.

 

 

* Une Unité sylvarienne équivaut à un mètre.


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