La Présentation

📖 L’Agence ✍️ Yves_Bernard 📝 994 mots

— Non mais sérieux Jean ? Tu vas baiser à la plage et tu tombes sur un collègue ?

— Arrête, Étienne. J’y allais pour bosser, pas pour baiser et…

En coupant mes tomates, j’entends son éclat de rire amplifié par le haut parleur de mon téléphone. J’en souris malgré moi. Qu’il me manque…

— Jean… Pas à moi ! Si c’était vraiment pour bosser, tu serais allé à la plage la plus proche. Pas à la fin d’un chemin de trek où, comme par hasard, il n’y a ni meuf ni maillot de bain… Mais bref ! Alors, il t’a dit quoi le petit Antoine ?

 

Antoine ne m’avait pas dit grand-chose. Il était aussi nu et gêné que moi, ses amis l’attendaient, nous nous étions cantonnés à des banalités. Nous nous étions baignés en alternance si bien qu’il ne m’avait pas reparlé même si j’avais bien noté qu’il jetait assez souvent des regards vers moi depuis sa serviette. Mais je n’avais pas voulu les interpréter.

Malgré ça, mon après-midi avait été étonnamment productif : j’avais noirci une dizaine de pages de mon carnet et, si je n’avais pas été jusqu’à sortir mon ordinateur, j’avais les idées assez claires en remontant dans le bus qui me ramenait à Nice. J’avais filé à la salle de sport pour une séance plutôt intense avant d’appeler Étienne. Nous mangions ensemble, par téléphone.

 

— Bref, Jean. Fais gaffe avec le petit Antoine. Ça t’a pas toujours réussi de coucher avec tes collègues…

— Je n’ai aucune intention de me le taper. Bonne nuit, Étienne. Dors bien, Étienne.

 

Après avoir raccroché, je m’allonge en étoile, sur les draps, face au plafond. Je n’ai pas sommeil. Je pense à la villa, je pense à Antoine, je pense à Étienne. Et à Antoine. Je me relève, rallume mon ordinateur et fais craquer mes doigts au-dessus du clavier.

Un peu après trois heures du matin, la présentation est terminée.

 

Il est à peine neuf heures en ce lundi matin quand je sors de chez moi. Il fait gris, j’appréhende de revoir Antoine, j’appréhende de revoir Marina et Herman, j’appréhende le rendez-vous de l’après-midi avec le banquier du Vésinet.

Hier, j’ai fait quelques ajustements sur la présentation en imaginant la relecture de Michèle, c’est mieux, je suis satisfait. Hors cela, ce fut un dimanche casanier entre lessive, aspirateur, jeux vidéos et une séance de sport, même pas douché. J’avais pensé que ça aurait plu à Étienne.

 

Je trouve Marina à la machine à café qui discute avec Antoine. Il me voit, elle se retourne, ils se taisent.

— Bonjour Marina, bonjour Antoine, vous avez passé un bon week-end ?

Leurs réponses sont des esquives, vagues et polies, trop polies. Pendant que je me sers, Antoine sourit, Marina me fixe. Je sens entre eux une connivence, je sais que je gêne. Je sors de la cuisine aussitôt ma tasse pleine. J’entends, derrière moi, leurs voix plus basses et puis un rire étouffé.

Je n’hésite pas une seconde avant de faire demi-tour. Ils s’arrêtent nets quand je repasse la porte, Antoine est rouge.

— Marina, on peut se voir maintenant pour préparer la réunion de cet après-midi ?

Elle me suit dans la petite salle de réunion vitrée ; elle n’a pas pris de quoi noter.

 

— Vous voyez l’idée du coup ?

Marina ne m’avait pas interrompu pendant que je faisais défiler les planches de la présentation. J’avais essayé de décrypter une réaction sur son visage pendant que je parlais mais elle était restée impassible, complètement fermée. M’avait-elle seulement écouté ?

— Vous avez fait tout ça ce week-end ?

— Oui, j’ai assemblé ça samedi après avoir refait un tour sur place.

— C’est…

Sa phrase reste suspendue, j’attends une suite. Elle ne viendra pas.

 

Quelques minutes plus tard, je contemple l’imprimante qui débite les pages de ma présentation. Cristina vient de me demander un exemplaire pour Herman qui n’aura pas le temps qu’on en parle avant de partir à Beaulieu. Je serai sans filet.

Je songe que je l’ai à peine vu depuis que je suis arrivé. Je me suis présenté seul, j’ai travaillé seul, j’ai mangé seul. Je repense à mes débats avec Michèle, ces heures passées autour d’un plan ou d’une maquette à confronter nos idées, à tester, à douter, à tout changer… Les feuilles s’empilent dans le bac de l’imprimante, je glisse mes doigts sur le papier chaud.

— Il est beau le tatouage de votre torse.

Je me retourne, Antoine est là, juste derrière moi. Il glisse un doigt sur sa petite moustache noire en me dévisageant.

— Vous faites beaucoup de sport non ?

— Euh oui, plusieurs fois par semaine.

— Ça se voit. J’aimerais bien être gaulé comme vous…

Je prends ma pile de feuilles. Antoine ne s’écarte pas si bien que je le frôle en me glissant hors du petit local où se trouvent les imprimantes. Nos yeux se croisent, je détourne le regard en premier. Il a gagné.

 

En marchant vers la gare, je résume la présentation à Herman. Il écoute, opine, pose quelques questions précises.

— Ok, merci Jean. Je vous laisse dérouler. Marina prendra des notes pour faire un compte-rendu.

Dans le train, il s’assoit à côté de moi, Marina s’installe en face de nous, elle regarde par la fenêtre. Aux immeubles de Nice, succèdent les tunnels puis la côte et les plages. La mer scintille. Entre les palmiers, je distingue des baigneurs et au loin, les falaises blanches qui se découpent sur le ciel bleu.

Je me promets de garder cet émerveillement. Ne jamais en être blasé.

Marina me sort de ma rêverie.

— Il y a de jolies petites criques à Eze, paraît-il.

💬 Commentaires 3

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AttrapeRêve • 2 semaines, 5 jours
De charmants petits coins à l'abri des regards
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Enattendantlapluie • 2 semaines, 6 jours
Cette équipe n'est vraiment pas hospitalière, le contraste est grand avec Michèle !
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bcome • 2 semaines, 6 jours
Marina se rattrape peut être de son rire avec Antoine.
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