L'Aube d'Auréline

📖 L'Aube d'Auréline ✍️ Océ 📝 1415 mots

C'était l'heure qu'elle préférait.

Quand le ciel était d'encre délavée, tirant vers le jaune puis vers un rose tendre. C'était l'heure de tous les possibles, nonchalante. Encore endormie.


Le soleil de midi brillait trop pour elle, sa lumière noyait toutes les autres dans son intensité. À l'aube, les mondes étaient doux et délicats, comme les ailes d'un papillon.

C'était l'heure des rêves, et pendant un court instant, elle aurait presque pu frôler le sien du bout des doigts.


Les paysages défilaient derrière la vitre – prairies, immeubles, entrepôts – mais elle les voyait à peine. Le menton dans la paume de la main, elle dédaignait même le livre à peine entamé et posé négligemment sur la tablette du train.

Elle était dans un état de flottement, la béatitude que lui avait laissé son rêve lui donnait presque l'impression de dormir encore. Auréline ne se souvenait pourtant pas de tous les détails. À son réveil, tout était devenu flou. Un regard, un sourire, une main qui tenait tenait la sienne, voilà tout ce qui émergeait du brouillard. Ce n'était presque rien, mais pourtant assez pour que l’euphorie soit teintée de mélancolie ; la tristesse d'avoir connu un immense bonheur et de l'avoir perdu, sans pouvoir jamais y retourner.


- Bonjour, titre de transport s'il-vous-plaît.


Elle sursauta, ramenée brutalement à la réalité. À sa réalité. Mais l'était-ce vraiment ? Son rêve lui semblait encore si vivace qu'elle se demanda si ce n'était pas l'existence qu'elle vivait le jour le véritable rêve.

Le contrôleur arriva à son siège et le dépassa, sans lui demander son ticket. Peut-être ne l'avait-il pas vu. Elle observa ses gestes bien rodés, presque mécaniques, avant de se retourner vers la fenêtre, mais la magie était rompue. Un soupir au bord du cœur, Auréline attrapa son livre et se plongea dans la lecture d'une de ses trilogies favorites, Le Cycle de Néméas. Elle adorait particulièrement l'histoire de ces deux reines que tout semble opposer, dont l'une porte le nom d'Aubéline. Outre le fait que ce nom lui évoque l'aube, la ressemblance entre leurs deux prénoms – à une lettre de différence – la ravissait. Cela créait un lien entre elle et son histoire qui était cher à son cœur.


Auréline avait hérité de son prénom en raison de la fascination de sa mère pour la lumière dorée du soleil. Liviana aimait tout particulièrement l'éclat des rayons à peine levés, qui venaient caresser la terre d'une lumière douce et chaude. Elle avait transmis cet amour de la lumière à sa fille, ainsi que sa tignasse de cheveux blonds, très clairs, presque blancs selon la luminosité ambiante, mais qui semblaient se teindre de roux et d'or lorsque le soleil tombait directement dessus. Comme si la Lune, peinée d'être délaissée de la sorte, avait voulu laissé sa marque sur les deux femmes.

Le train ralentit et s'arrêta. Auréline leva brièvement les yeux pour voir à quelle gare elle en était, mais au lieu du panneau terne, elle capta un regard clair, lumineux. Vif. La file des voyageurs avança et le regard se détourna.

Le cœur de la jeune fille battait très vite. Pendant un bref instant, elle avait cru reconnaître les prunelles de son rêve. Mais cela n'avait aucun sens bien sûr. Les rêves ne prenaient pas corps de cette façon. Ou bien était-ce elle le rêve ?

Auréline se redressa sur son siège, à la fois pour dégager le plus de place possible que pour tenter de voir si l'inconnu allait s'installer dans son wagon. Elle l'espérait. Elle serait évidemment trop timide pour lancer la moindre conversation mais croiser de nouveau son regard lui suffirait amplement. Il serait peut-être plus courageux qu'elle sur ce point.

Du coin de l’œil, elle observait le flot des personnes qui prenaient place. Personne ne s'asseyait près d'elle, mais plus le temps passait, plus elle se sentit idiote. L'aiguille de la déception tenta de se frayer passage à travers sa poitrine mais alors qu'elle commençait à se dire qu'elle avait sûrement imaginer ses yeux verts, une voix suave la fit se retourner à moitié.


- Je peux ? demanda-t-il en désignant le siège libre opposé.


- Bien sûr, oui.


En souriant, la jeune fille acquiesça et tenta de réprimer le rouge qui lui montait aux joues.

Elle ne se souvenait pas de son visage, et pourtant il lui sembla le reconnaître, comme si sa vue venait de s'ajuster et de lever le brouillard de ses paupières. Comme si enfin elle s'éveillait.

Son sourire ne quittait pas ses lèvres, ni les siennes.


- Qu'est-ce que vous lisez ?


La conversation était lancée. Ils discutèrent de tout et de rien, à l'instar de deux amis qui se retrouvent après une période d'absence. Leurs mots étaient fluides, chaleureux comme les rayons qui tapaient sur leur vitre. Dans leur bulle, ils étaient oublieux du monde et des voyageurs qui remplissaient peu à peu la voiture. Par une curieuse chance, les deux places libres à leur côtés restèrent inoccupées.


- C'est étrange, dit-il, mais j'ai comme l'impression de vous connaître. Ça peut paraître fou, mais c'est comme si nous nous étions déjà rencontrés. Ailleurs.


Le sourire d'Auréline grandit encore. Il ne s'en doutait pas mais elle avait le même sentiment. Elle n'allait cependant pas lui avouer qu'elle pensait avoir rêvé de lui la nuit précédente. Pas tout de suite du moins. Elle ouvrit la bouche pour lui répondre mais une autre personne l'interrompit dans son élan.


- Monsieur, vous vous sentez bien ?


- S'il-vous-plaît ?


Un homme s'était approché avec le contrôleur, une expression soucieuse et contrariée sur leurs visages.


- Je suis désolé, monsieur. Vous inquiétez les autres voyageurs. Je vais devoir vous demander de quitter le train à la prochaine gare. Monsieur est médecin et se propose de vous accompagner, termina-t-il en désignant l'homme devant lui.


- Qu'est ce qu'il se passe ? demanda Auréline.


Mais personne ne sembla l'entendre ou faire attention à elle. Un silence de plomb régnait dans le wagon.


- S'il-vous-plaît, monsieur. Ne causez pas de difficultés, reprit le contrôleur.


- Je n'en ai pas l'intention. Je descendrai s'il le faut, heureusement c'est mon arrêt habituel. Mais tout ceci est ridicule.


Il jeta un coup d’œil désolé à Auréline, qui lui sourit d'un air rassurant.


- Ce n'est rien. Nous reprendrons notre conversation un autre jour.


L'assurance qu'elle voulait faire transparaître se noya dans la question muette qu'elle lui posa sans en avoir l'air.


- Je ne prends pas souvent le train, souffla-t-il. Attendez.


De son sac il sortit un bout de papier froissé et un stylo et griffonna quelque chose avant de le poser sur la table juste devant elle, tandis que le train amorçait son arrivée en gare. Puis il se leva. Le médecin le rejoignit presque directement, prudent et un peu trop sollicitant selon Auréline.


- Je vous accompagne.


- Ce n'est vraiment pas la peine, je vous assure. Je vais parfaitement bien. À bientôt, j'espère, lança-t-il à l'intention de la jeune fille avant de sortir du wagon, puis du train.


Elle le suivit du regard sur le quai jusqu'à ce que le train s'ébranle de nouveau et reparte. La rumeur des conversations reprit lentement. Elle jeta un coup d’œil au papier froissé sur la table.


Auden

00715187200


Elle tendit la main pour l'attraper mais suspendit son geste en entendant la conversation d'une mère et de son fils sur les sièges de l'autre côté de l'allée.


- Pourquoi le monsieur parlait tout seul maman ? Il a un ami imaginaire ?


- Les adultes n'ont pas d'amis imaginaires mon chat.


- C'était un fantôme alors ?


- Les fantômes n'existent pas. Tu vois bien qu'il n'y a personne sur les sièges à côté. Le monsieur était un peu malade ou fatigué, c'est tout. Le docteur va le soigner. Termine ton jus maintenant.


Le souffle d'Auréline se bloqua dans sa gorge. Ses doigts tendus retombèrent sur la tablette sans toucher le bout de papier. Ils passèrent à travers, comme si elle n'était qu'un souffle d'air sans consistance. Un rêve. 

💬 Commentaires 9

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klodik • 2 semaines
Un texte particulièrement bien mené ! On doit le lire, le relire pour en jouir pleinement. C'est vraiment habile. Chapeau !
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Océ Auteur • 2 semaines
Merci beaucoup, ça me fait vraiment plaisir :) et merci pour tes petites notes et corrections ^^
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Jean-MichelPalacios • 2 semaines, 2 jours
Une suite peut-être...
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Océ Auteur • 2 semaines, 2 jours
C'est en réflexion ! Merci pour le temps consacré :)
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Jean-MichelPalacios • 2 semaines, 2 jours
Cadratin Alt + 0151
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SeekerTruth 🛡️ Modérateur • 2 semaines, 2 jours
Un joli texte, doux, mélancolique et triste.
Bien joué ;)
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Océ Auteur • 2 semaines, 2 jours
Merci d'avoir lu ^^
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Sad_Nessy • 2 semaines, 2 jours
Certains souvenirs ne s’estompent jamais, ils bousculent le présent.
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Océ Auteur • 2 semaines, 2 jours
C'est une belle interprétation, merci d'avoir lu ^^
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