Ceci n’est pas une déclaration
Périgueux, printemps 1992. Loreleï, 15 ans. Vivian, 18 ans.
Loreleï évoluait en plein paradoxe et s’en fichait complètement. Car pour elle, il n’y avait aucune contradiction, juste des évidences. Vivian lui plaisait physiquement, mais il était bête. Vivian la faisait rire. Ça, c’était dangereux, alors elle veillait à ne pas oublier qu’il était drôle parce qu’il ne prenait rien au sérieux. La peau de Vivian sur la sienne provoquait en elle des réactions nucléaires. Elle n’y pouvait rien, elle avait abdiqué. Elle n’aimait pas Vivian et elle ferait l’amour avec lui.
On ne pouvait pas l’accuser de mentir : elle l’avait prévenu dès le début. Après la fête foraine et leurs premiers baisers, après que les doigts et les lèvres de Vivian aient redessiné les frontières de son corps, il lui avait demandé :
— Pourquoi tu dis jamais que tu m’aimes ?
Elle l’avait regardé, surprise :
— Parce que je t’aime pas ! On sort ensemble. Tu me plais. C’est tout.
— Les autres filles, elles disent toujours qu’elles m’aiment.
— Je suis pas « les autres filles ».
Il n’avait pas cherché à savoir si elle avait changé d’avis depuis.
Au printemps, les troisièmes du collège se mobilisèrent pour organiser une soirée. Ils voulaient absolument qu’elle ait lieu avant le BEPC, pour que les parents ne punissent pas ceux qui le rateraient. Ou qui n’avaient pas eu une assez bonne note. Qui sait l’excuse que les adultes auraient pu inventer ?
Vivian avait demandé à venir. Loreleï avait refusé :
— Je sors avec mes copines !
— Y aura qui ?
— Tout le monde ! C’est la première fois que je vais à une grosse fête !
Il proposa donc une soirée foot et pizza à Thomas.
Pendant la boum, Loreleï croisa son premier flirt, Guillaume, maintenant étudiant. Il était venu avec un ami de la fac. Guillaume… lui en terminale, elle en quatrième. La rumeur : « Elle sort avec lui juste parce qu’il est plus vieux. » La réalité ? Elle était flattée et pourtant… dès qu’il approchait ses lèvres des siennes, elle gloussait. Dès qu’il lui parlait, elle rougissait et bafouillait. Alors il en avait eu marre. C’était il y a un an, c'était une autre vie.
Loreleï dansait avec ses copines, quand elle capta les regards de son ex et de son copain. Ils discutaient en la fixant. Dans les flashs du stroboscope, Loreleï prit conscience de tout. « Rhythm is a dancer » frappait dans les ventres, les corps moites de sueur appelaient la langue, sa queue de cheval se balançait sur ses épaules, son body se plaquait sur ses seins…
À ce moment précis, elle sut : ce qu’ils voyaient, ce qu’ils avaient dit d’elle, ce qu’ils désiraient. Désormais, elle savait.
« Je ne suis plus une gamine… et je vais le lui prouver », pensa-t-elle, en avançant vers eux.
Guillaume lui présenta son ami. Elle ne retint pas son prénom. Ils s’isolèrent dans un recoin de la cour, sans pour autant être seuls.
« Je lui laisse toucher mes seins. Pas de soutif, pratique. C’est pas trop mal. Mais moins bien qu’avec Vivian. Sa main sur ma cuisse remonte sous ma jupe. Hop là ! Je le bloque. J’ai juste un message à faire passer. J’ai pas envie de plus. »
Le lendemain de la soirée, elle balança à Vivian :
« Avant que tu l’apprennes par quelqu’un d’autre, je suis sortie avec un mec à la fête.
— Mais je croyais qu’on était ensemble ?
— Oh ça va ! Tu te souviens quand tu as embrassé la fille dans le bus ?
— C’était il y a super longtemps ! Entre nous, ça a changé !
— J’étais pas au courant. On a qu’à dire qu’on est fidèles à partir de maintenant ! »
*****
Quinze jours plus tard, 13 avril 1992, Pau. Dortoirs du centre de formation omnisport.
Loreleï,
J’espère que t’es contente que je t’écrive, mais moi je n’ai qu’une parole. Et pourtant, tu sais pas ce que j’endure avec un bic qui crie pitié.
- Je peux pas faire mon travail, car moi je suis un élève sérieux !!!
- Je suis dans la cordonnerie, là où tout le monde fout ses merdes, je te raconte pas l’odeur.
Enfin bref, ça me permet de rêver, alors…
Normalement, je serais là samedi soir pour aller au cinéma avec toi, si tu veux bien, car tu désires peut-être y aller avec un ou deux « copains ». Je délire, excuse-moi. Enfin j’espère quand même que c’est qu’un délire.
Est-ce que mon petit, mignon et adorable suçon est toujours là ? C’est peut-être la seule chose qui te reste de moi et peut-être même que je suis cocu. J’arrête de dire des conneries en espérant que ça en est. Je vais être sérieux.
Il est tard, je sais pas quelle heure, car j’ai pas de montre, mais il est tard ! Tous les mecs qui sont dans ma situation dorment, récupèrent des forces, alors que moi je surmonte l’effort avec l’énergie du désespoir, en me disant que ça te fera plaisir d’avoir un petit quelque chose de moi. Après, tu douteras de la sincérité de mes sentiments.
Même si je baratine beaucoup, au fond il y a quelque chose et je tiens à toi. Tu crois peut-être que tout ce que je veux, c’est tirer mon coup avec toi, mais il n’y a pas que ça. C’est sûr que j’aimerai faire l’amour avec toi, particulièrement avec toi, car je me sens bien quand t’es là. Je trouve aussi qu’on s’entend bien. C’est sûr qu’on n’a pas les mêmes amis et pas toujours le même humour, mais c’est pas catastrophique, je crois que ça marche.
Je vais encore m’endormir en pensant à toi.
Vivian
💬 Commentaires 10
Un chapitre capital pour comprendre la suite !
Cependant, j'ai eu l'impression (par moment) que la première partie allait un peu vite, comme si plusieurs scènes étaient traversées plutôt que pleinement vécues. À l'inverse, la lettre ralentit le récit et lui donne une vraie épaisseur. Et puis, ton écriture gagne encore en naturel ici, je trouve.
Quel argumentaire choc!
Avec une telle crise de jalousie, il risque de devoir traverser une longue période de travaux manuels.