Nelyo tchagui !

📖 Le chant de Loreleï ✍️ Enattendantlapluie 📝 1875 mots

Novembre 1996, Bordeaux. Loreleï, 19 ans. Vivian, 22 ans.

Le dojo de la fac était calme. Comme les lignes d’eau de la piscine, avant l’arrivée des nageurs. Une surface lisse qui attend l’impact.


Loreleï parvint au gymnase plus tard qu’elle ne l’aurait voulu. Elle appréciait d’être suffisamment en avance pour se préparer tranquillement. Ce rituel lui permettait de prendre le temps de passer d’un univers à l’autre.


En traversant le hall du gymnase, elle croisa trois étudiants. Elle ne les avait jamais rencontrés. Quand elle grimpa les escaliers menant aux vestiaires, elle sentit leurs regards la suivre. Elle ne manqua rien non plus de leurs commentaires :

— Putain, les mecs ! Matez les jambes !

— C’est quoi ? Une meuf qui a oublié son tapis de yoga ?

Rires étouffés.


Loreleï enfila son dobok à toute vitesse, noua sa ceinture jaune avec précision. Ce geste l’aida à calmer sa respiration. Ils ne méritaient pas sa colère. Elle aurait dû être habituée. Elle attacha ses cheveux en queue de cheval bien serrée, puis mit une goutte de collyre dans ses yeux : elle supportait mal les lentilles, mais le taekwondo avec des lunettes, ce n’était vraiment pas pratique.
Elle dévala les escaliers pour rejoindre le dojo, puis enleva ses chaussons à l’entrée. Quentin était déjà là, installant le matériel. Il lui sourit et lui désigna du menton les cibles de frappe. Il savait qu’elle anticipait le plaisir de les faire claquer lorsqu’elle les disposait sur le tatami.

Cédric, le maître, entra, discutant avec les trois nouveaux. Quentin et Loreleï le saluèrent.

Le reste du groupe arriva peu après. Un mois seulement après la rentrée, comme chaque année, leurs rangs s’étaient éclaircis. Ils n’étaient plus que quinze, novices et pratiquants expérimentés, réunis le vendredi après-midi. Loreleï était l’unique fille. Il y en avait eu d’autres, le temps d’une seule séance. Mais Loreleï n’était plus déçue, car elle faisait désormais partie du groupe.



Elle pensa avec amusement à ses premiers entraînements. Elle aussi avait voulu abandonner. Après 1 heure 15 d’échauffement extrême et 45 minutes de taekwondo, elle avait eu les pieds en sang, des bleus partout et des courbatures qui lui faisaient envisager chaque escalier avec appréhension pendant quatre jours. Vivian l’avait incitée à arrêter quand il avait appris qu’elle était la seule fille. Mais Loreleï s’était rendu compte qu’elle lui avait trop souvent cédé. Parce qu’elle voulait éviter le conflit, parce qu’il était touchant dans sa peur qu’elle prenne le large. Cependant, sur ce point, elle avait répondu : non.

Elle ne lui avait pas avoué la vraie raison de sa persévérance, car elle la jugeait ridicule. Vivian aurait souri, dit quelque chose comme : « C’est tellement toi ». Et ça l’aurait agacée. Malgré la douleur, elle avait décidé de poursuivre, car si elle avait abandonné, ça se serait vu. On aurait dit : « Tu te souviens de la grande brune ? Elle a tenu une séance. Les filles ne sont pas faites pour les sports de combat. Elle a dû aller s’inscrire à la gym. » Les garçons pouvaient baisser les bras : on ne les remarquait pas dans le flux des départs et des arrivées. Alors elle s’était accrochée.

Elle avait compris qu’elle avait franchi un cap quand elle avait entendu deux nouveaux se plaindre dans son dos pendant l’échauffement :

— C’est trop dur ! Je vais crever !

— On se tire discrètement à la pause.

— Tu crois qu’il y a une pause ?

— Merde… J’en sais rien.

Non, il n’y avait pas de pause. Ils n’étaient jamais revenus. Elle était restée, rassurée : elle n’était pas faible, c’est le cours qui était éprouvant. À présent, la transpiration de Loreleï gouttant sur le sol signalait son dépassement.

Puis, Quentin lui avait montré comment protéger ses pieds avec un pansement épais. Et sa fierté, quand Cédric leur avait appris qu’ils étaient prêts à passer leur ceinture, que leur poomsé était beau ! Cette énergie du groupe : un seul geste, un seul souffle, un seul cri. Démultiplié.


Le maître annonça le début de l’entraînement et présenta les trois nouveaux.

« En ligne ! »

Quentin, le plus gradé après Cédric, donna le commandement de salut. Le maître enchaîna :

« Échauffement. Course, saute-mouton, puis étirements. »

Pour la dernière étape, Quentin et Loreleï s’associèrent, comme à leur habitude. C’était le seul qui savait comment pousser ses jambes : fermement, progressivement, sans avoir peur de lui faire mal. Elle se mit dos au mur et leva sa jambe droite, tendue. Quentin la saisit par le mollet et souleva sa jambe. Tandis que celle des autres pratiquants atteignait péniblement leurs bassins, celle de Loreleï se rapprochait déjà de son buste.


Un des nouveaux, celui aux cheveux courts, la fixa et murmura à son partenaire : « C’est chaud comme position non ? » Cheveux longs ricana : « Chaud comment ? »

Quentin leva un sourcil interrogatif. Loreleï répondit en haussant les épaules. Elle n’avait rien à prouver, depuis ce jour où elle avait balancé sa jambe d’avant en arrière, de plus en plus haut, pour tenter son premier nelyo tchagui (coup de pied sur la tête). Son adversaire, Malik, l’avait regardée d’un air désabusé :

— Tu ne forces même pas.

— Ce n’est rien. Je suis souple. Mes poings, c’est de la guimauve.

— Ne te dévalorise pas. Le faire, c’est dévaloriser ton adversaire.

Elle avait goûté cette phrase pendant longtemps.

Elle avait alors réalisé son nelyo tchagui. Touché la tête de Malik. Impeccable.


Quentin continuait à pousser sa cheville. Plus haut. Jusqu’à ce qu’elle soit presque à la verticale, sa cheville près de son oreille. Loreleï inspirait. Expirait. Laissait le muscle s’étirer.

Il y avait un temps pour souffler et un temps pour crier. Les premiers cours, elle n’avait pas osé. Puis, pendant une série particulièrement intense, Cédric avait beuglé : « Criez, sinon vous allez étouffer ! Poussez votre kihap, sortez votre puissance ! » Le premier kihap de Loreleï ? Une délivrance ! Elle avait appris ensuite à en jouer, pour déstabiliser son adversaire, feinter, ou encore influencer l’arbitre pour qu’il ne manque pas le point.


Fin des échauffements. Ils restèrent par deux. Loreleï alla chercher une cible de frappe et se positionna avec Malik, pendant que Quentin s’occupait du trio avec le maître, qui lança :

— Jambes, par deux. Un tient, l’autre frappe. On alterne.

Loreleï indiqua :

— Vas-y. Dix circulaires. Puis dix retournés.

Loreleï absorbait les chocs, tout en observant les nouveaux, qui ne riaient plus.

À son tour de frapper. Son grand plaisir : faire claquer la cible. Preuve de la perfection de son coup de pied. Impact, cri, impact, cri. Elle sentit la rage monter. Malik l’encouragea :

— Tu enchaînes, t’arrêtes pas ! T’es chaude là ! Tu pousses jusqu’au bout ! Alterne avec les retournés, je suis !

Malik anticipait. Voir bouger les muscles, percevoir les infimes déplacements, suivre les yeux, le souffle. Elle atteignit cet état de conscience où ses pensées se taisaient. Il n’y avait plus que le rythme des claquements et des kihap, rejoignant celui des autres. Impact, cri, impact, cri.

— Maintenant, combats légers. Pas de protections. Vous retenez les coups.

Le maître désigna les paires :

— Loreleï, tu prends… — Il regarda les nouveaux, désigna cheveux courts — Toi.

Le type se redressa. Sourire en coin.

— D’accord.

Ils se placèrent face à face, Cédric au milieu.

— Règles. Touches légères. Pas de puissance. C’est un exercice. Pas un combat de rue. Compris ?

Loreleï et le type acquiescèrent.

— Salut, dit Loreleï en s’inclinant.

Il s’inclina aussi, moins soigneusement.

— Sijak ! Commencez.


Le type avance. Trop vite. Trop confiant. Lance son poing. Téléphoné.

Loreleï esquive. Pas de difficulté.

Il essaie encore. Coup de pied bas. Maladroit.

Elle bloque. Contre immédiatement. Dolyo tchagui, circulaire, touche le buste un peu plus fort que d’habitude. Pas trop, mais précise.

Le type recule, surpris.

— Point Loreleï, annonce Cédric.


Ils recommencent.

Cheveux courts est plus prudent maintenant, il observe.

Loreleï ne le laisse pas respirer. Elle avance à petits bonds. Contrôle la distance. Feinte basse.

Il mord.

Elle frappe haut. Ap tchagui, frontal. Talon sur le torse.

Il vacille.

— Point Loreleï.

Troisième échange.

Le type est énervé maintenant. Elle le voit dans ses yeux.

Il charge. Trop agressif.

Erreur.
Loreleï pivote. Esquive. Contre. Nelyo tchagui. Sa jambe monte. Haut. Puis redescend, comme une hache, sur la tête. Elle pousse un cri. La vibration jusque dans sa hanche.

Le type tombe sur un genou.

— Stop !

Le maître lève la main. Loreleï recule immédiatement et s’incline.

— Désolée. Trop fort ?

Le type se relève. Secoue la tête, sonné.

— Ça va.

— Combat terminé. Loreleï gagne.



Les autres combats continuèrent pendant que Loreleï buvait. Les trois nouveaux s’étaient regroupés et parlaient à voix basse. Elle les entendit quand même.

— Elle t’a démonté !

— Ferme-la.

— Sérieux, mec. Elle t’a mis au tapis.

— J’ai dit : ferme-la.

Loreleï s’approcha. Calmement. Ils se turent. Elle les regarda, un par un, puis dit d’une voix claire :

— Mes jambes servent aussi à frapper. Pas que pour la déco.

Silence.

L’un d’eux — le plus jeune — osa parler.

— Désolé.

Loreleï l’évalua.

— Merci.

Elle repartit s’entraîner.


Fin. Salut collectif. Tout le monde s’inclina vers le maître, qui leur rappela ensuite la date du passage de ceinture. Et que, sauf en cas de décès, personne ne devait manquer un seul cours.

Loreleï rejoignit les vestiaires. Se doucha, remit sa mini-jupe en jean et ses tennis rouges.

En sortant, elle croisa Quentin dans le hall. Ils discutèrent tout en marchant vers la station de bus.

— Bien joué tout à l’heure.

— Merci.

— Ils ont compris.

— J’espère.

— Tu leur as fait peur.

Loreleï resta songeuse.

— Tu crois qu’ils vont me détester ?

— On s’en fout. Et s’ils n’ont pas compris… Nelyo tchagui ! — Il esquissa un coup de pied dans le vide — Tu viens à la soirée de Malik ?

— Non, Vivian a prévu autre chose.

— Tiens, en parlant du loup…

Loreleï se retourna. Vivian marchait vers eux, démarche assurée, sourire légèrement crispé. Elle sentit son ventre se nouer. Elle était presque déçue qu’il soit déjà là.

Arrivé à leur hauteur, Vivian salua Quentin. Bras de fer perpétuel auquel il ne réagissait plus. Quentin la salua avant de les laisser à l’arrêt de bus.

— À mardi, Loreleï !

— Bon week-end, Quentin ! Nelyo tchagui !

Vivian interrogea :

— Ça veut dire quoi ?

— Rien, un truc de taekwondo. Le coup de pied sur la tête.

Vivian se referma immédiatement. Loreleï ressentit de la lassitude. Devoir le ménager tout le temps commençait à lui coûter. Dans le bus, elle se blottit contre lui et ils se racontèrent leur semaine pendant le trajet les menant à l’appartement de Loreleï.

Ils finirent par regarder les maisons défiler, en silence. Loreleï pensa à la séance. L’impact, le cri, la précision. La peur de prendre des coups s’était dissoute.

💬 Commentaires 7

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Lahire • 2 semaines, 5 jours
Tous les combats n'ont pas la même valeur.
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Enattendantlapluie Auteur • 2 semaines, 5 jours
Tu parles de quels combats ?
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Lahire • 2 semaines, 4 jours
Les combats au taekwondo lui permettent de grandir en confiance pour affronter des combats plus personnels et plus importants.
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Enattendantlapluie Auteur • 2 semaines, 4 jours
Tout à fait, ce n'est pas qu'ils n'ont pas la même valeur, mais qu'ils s'imbriquent.
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robert_dubois • 2 semaines, 6 jours
On avait déjà compris, qu'elle aimait se battre...
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Enattendantlapluie Auteur • 2 semaines, 6 jours
La dernière phrase est de trop ou toute la scène ?
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robert_dubois • 2 semaines, 6 jours
C'est bien comme ça. Ca met les points sur les i.
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