Süße
Dans la Forêt-Noire, où tout est vie, végétation, ruissellement, parfum, pistil frémissant, corolle ouverte, pétale peint, la paysanne est habillée comme une fleur.
Victor Hugo, En voyage
La Forêt-Noire, der Schwarzwald, accueillait toujours Loreleï par vagues. D’abord l’odeur. Résineuse et fraîche. Puis la lumière, morcelée sous les frondaisons. Pollens et poussières voletant en pluie d’or. Enfin, la dernière vague. La forêt, qui avait semblé silencieuse jusque-là, explosait en bourdonnements et pépiements. Le cœur de Loreleï se serrait puis débordait, comme lorsqu’elle apercevait l’océan en arrivant en Bretagne.
À Périgueux, elle était une sirène sans océan, une louve sans forêt. Ici, au milieu des sapins de Schönwald, dans la chaleur de la meute, elle revivait. Ici, elle n’était plus Loreleï Lannef, mais Loreleï Wolf. Une louve. Pendant quatre jours, le temps passerait en balades, jeux, danses et grandes tablées. À Fribourg, la maison d’Oma Hannah accueillait quelques-uns de ses enfants et petits-enfants. Au chalet, c’est toute la famille qui était réunie. Les oncles et tantes, les cousins et cousines, Oma Hannah qui présidait la grande tablée.
— Ein Wolf bleibt nie allein ! lança Onkel Ulrich en levant son verre. Un loup n’est jamais seul !
— Ein Wolf bleibt nie allein ! répétèrent les autres en chœur.
Loreleï trinqua avec ses cousines.
— Loreleï, meine Süße, ma jolie, tu peux apporter d’autres bouteilles ? demanda Onkel Ulrich.
Elle bondit, heureuse de se rendre utile.
Plus tard, Jördis la rejoignit. Il était venu avec ses parents, des amis de la famille. Il avait changé. Plus grand, plus carré, une ombre de barbe sur les joues. Quand leurs regards s’étaient croisés au cours du repas, il avait souri. Ce sourire qu’elle n’avait pas oublié.
Le premier soir, ils discutèrent dehors, sur les marches du perron. Du lycée : rentrée en seconde pour elle, année de l’Abitur – l’équivalent du bac, pour lui – de la musique qu’ils écoutaient — entre Nirvana et Mozart pour Loreleï, Dr Alban et Enigma pour Jördis… Les souvenirs de l'été dernier flottaient entre eux. Les deux ados hésitaient, gestes timides. Un baiser pour se dire à demain, pense à moi cette nuit.
Le lendemain, ils se retrouvèrent dans la même cabane que l’été précédent, avec les mêmes couvertures, la même odeur de bois et de terre. Les lèvres de Jördis frôlèrent lentement le cou de Loreleï, descendirent vers son épaule.
— So süß, si douce, murmura-t-il contre sa peau.
Elle frissonna. Ils s’embrassèrent pendant des heures. Leurs mains exploraient, plus audacieuses qu’avant. Loreleï eut envie de lui, songeant que si ça avait été bien avec Vivian, ce serait sûrement bien là, à Schönwald. Les caresses lui suffirent, elle ne dit rien.
La troisième nuit, il glissa sa main entre ses cuisses. Le plaisir montait, elle retenait ses gémissements. Il était allongé sur elle, leurs corps presque nus, le souffle court. Elle sentait le sexe dur de Jördis contre sa cuisse.
— Je pars demain, lui rappela-t-il.
Puis, il s’écarta légèrement. Attrapa quelque chose dans la poche arrière de son jean. Elle entendit un froissement. Il tenait un préservatif, souriant. Elle se figea.
Tout ce qu’ils avaient fait menait à ça, forcément. Elle voulut dire quelque chose. « Attends. » « Je ne suis pas sûre. » « On peut continuer comme avant ? »
Il prit son silence pour un oui.
Il déroula le préservatif sur son sexe. Elle le regarda faire, détachée. Jördis respira sourdement en faisant glisser sa culotte. Sans plus faire attention à elle, entièrement absorbé par la vision de l’intérieur de ses cuisses. Il les écarta. Impatient, il pesa sur elle. En elle. Elle ferma les yeux, chercha le plaisir qu’elle avait connu avec Vivian. Mais rien ne venait. Elle essaya de bouger son bassin, mais Jördis ne suivait pas. Ses mains sur les fesses du garçon, Loreleï tenta encore d’impulser un rythme différent. Il ne comprit pas. Ne sentit pas. Rien ne s’accordait. Que des fausses notes. Alors, elle pensa aux draps froissés dans sa chambre à Périgueux. À la peau de Vivian. À cette évidence.
Elle regardait une araignée dans sa toile. L’arachnide se balançait doucement dans une brise invisible. Jördis gémissait dans son cou, accélérait. Un bruit de claquement humide et discordant. Elle attendait que ça finisse. Soudain, il s’arrêta. La regarda dans les yeux pour la première fois. Loreleï était gênée : elle ne pouvait plus se cacher.
— Retourne-toi.
Elle mit quelques secondes à comprendre, puis un mélange de mépris et de détermination la figea.
— Non.
Jördis ne s’en formalisa pas. Les claquements reprirent.
Quand il poussa des cris et des grognements plus forts, elle ressentit du soulagement et du dégoût – trop de bruit pour rien.
Il s’écroula sur elle. Elle le poussa pour qu’il roule sur le côté.
— C’était bien, dit-il, essoufflé, souriant.
— Hum.
Elle se tourna, cachant son visage, pour qu’il ne voie pas sa déception.
Elle
regagna la chambre qu’elle partageait avec ses cousines. Sans un
bruit, elle grimpa sur son lit superposé. En dessous, Charlotte
marmonna dans son sommeil.
Sous les couvertures, la colère l’envahit. Contre elle-même. Elle s’était sentie obligée. Elle avait dit oui pour ne pas lui faire de la peine. Parce qu’elle c'était sentie obligée. Par son propre plaisir à elle, son désir à lui.
« J’ai voulu être gentille, süße », pensa-t-elle avec amertume. « J’ai fait l’amour par politesse. »
Elle se jura que c’était la dernière fois.
💬 Commentaires 11
La notion de consentement...
A moins qu'il ne réponde en écho à celui de la discothèque, où le NON, pourtant clair n'empeche pas Lorelei de subir,.. une aggression intime?