Le ventre de l'océan
Allens Avenue, Providence, Rhode Island.
La neige tombait à gros flocons, virevoltants au gré du souffle marin. Les routes s’étaient rapidement recouvertes d’une épaisse fourrure insolente de blancheur, malgré la pâleur stérile, légèrement verdâtre de l’éclairage public. Cela faisait longtemps que l’hiver ne s’était plus abattu avec tant d’insistance sur Providence. Un souffle glacial, chargé d’effluves saumâtres de la vase, de l’odeur âcre de poissons en décomposition, de fioul et de mazout, si typiques du port, s’épanouissait langoureusement sur la ville.
La neige crissait sous mes semelles de cuir, dont les traces disparaissaient rapidement sous les nouveaux flocons. J’avais abandonné ma Chevrolet Impala au milieu de l’avenue, à quelques pas de l’entrée du port, alors que son moteur avait calé, refusant de redémarrer, comme soudainement gelé. La panne tombait pile au pire moment, à quelques miles du motel que j’avais réservé et à une heure tardive. J’étais aussi fatigué que mon costume et la faim me tiraillait depuis quelques heures. Or, je désespérais déjà de trouver un téléphone et une issue à cette mésaventure lorsque j’aperçus, un peu plus loin, une enseigne lumineuse.
J’arrivai ainsi devant le Hush Hush, le genre de troquet dans lequel je n’aurais, en d’autres circonstances, jamais mis les pieds. Pourtant, au moment d’en pousser la porte, une bouffée d’air chaud, chargée d’un subtil reliquat de tabac, d’alcool rance et de friture, me revigora.
Hormis les deux grands gaillards aux visages fermés qui se tenaient immobiles derrière la porte, me toisant sans un mot, il n’y avait guère de monde en cette heure avancée. Un barman à l’air patibulaire, aux yeux vairons, portant un vieux costume rayé aux larges épaules, taillé à la mode d’une autre époque, et un nœud papillon, essuyait de la vaisselle en fumant. À une table, deux joueurs de cartes semblaient bouger tels des automates. Une cigarette se consumait entre les doigts de l’un, tandis que l’autre secouait la tête avant de replonger dans leur jeu, au milieu d’une grande quantité de bouteilles de bière, toutes parfaitement ordonnées.
Un petit homme aux longs cheveux gris était attablé à l’écart, au fond de la salle. Il portait un bleu de travail, une grosse veste de toile orange, marquée de l’inscription « Port of Providence », tachée de graisse et de mazout. Le col de son pull de laine grise remontait jusque sous sa mâchoire ; son bonnet épais de laine noire reposait négligemment sur la table devant une assiette sur laquelle traînait un sandwich entamé. Il sirotait ce qui paraissait être un whisky.
Enfin mon regard se figea sur ce vieil homme, attablé à l’angle opposé de la salle. Il avait une allure, on ne peut plus étrange qui me parut presque anachronique. Il était coiffé d’une casquette de marin usée par le sel et revêtait un chandail de laine épaisse à grosses mailles, qui laissait apparaître au niveau de son large cou, le col sale d’une chemise de flanelle à carreaux. Un pantalon de toile, large, usé et maculé de crasse, disparaissait dans des bottes de cuir épaisses aux larges semelles cloutées. Son visage, tanné et ridé, était encadré de favoris argentés et de cheveux bouclés. Il avait les sourcils fournis et noirs, des yeux ténébreux et un nez en pied de marmite, large et écrasé à la racine. Il demeurait taciturne, les yeux perdus dans le vide, comme noyés au fond de son whisky.
Mais je n’eus guère le temps de m’attarder plus longtemps sur ce mystérieux personnage. Je devais téléphoner et me dirigeai d’un pas franc vers le barman et lui demandai si je pouvais passer un coup de fil. J’appelai d’abord vainement l’AAA, dont j’espérais, en qualité de membre, profiter du service de dépannage. Je laissai le téléphone sonner longtemps avant qu’une secrétaire ne décroche enfin.
— Oui, Monsieur, nous allons voir ce que nous pouvons faire.
Ensuite, je m’excusai auprès du motel de mon retard. On s’engagea à consigner la clé de ma chambre, quel que soit mon horaire d’arrivée, puis j’en profitai pour donner de brèves nouvelles à mon épouse et lui souhaiter une bonne nuit. Enfin, sentant quelques pièces rouler entre mes doigts au fond de la poche de mon pantalon, je commandai une bière et un sandwich au barman. Tout au long de mes conversations téléphoniques, j’eus l’impression d’être une curiosité de cirque, tant des yeux inquisiteurs semblaient m’épier et des oreilles discrètes m’écouter. Derrière son comptoir, le serveur, qui avait dû sentir ma gêne, brisa aussitôt la glace en me tendant une chope débordante de mousse.
— Ne vous inquiétez pas, si quelques zonards devaient venir semer la panique dans le quartier, les frères Russo, là-bas devant la porte, sauront s’occuper du calme de notre maison. Même en panne, la voiture d’un client sera traitée comme telle, car le client est roi.
À ces mots, les deux armoires à glace ricanèrent niaisement, sans plus me prêter d’attention. Les deux joueurs de cartes étaient restés imperturbables, alors que je vis le vieil homme anachronique s’agiter et se parler à lui-même, bredouillant des mots qui me parurent, de prime abord, incompréhensibles, comme s’il s’était agi d’une langue étrangère, aux sonorités brutes et gutturales. Finalement dans tout ce brouhaha, je crus entendre, autant que je m’en souvienne : « les anciens », « ceux du fond », « naufrage », « maison ».
Dans le fond, près du bar, le marin riait et me fit un clin d’œil, m’invitant à le rejoindre. Le barman avait observé la scène et s’avançait déjà vers la table avec ma commande. Le club-sandwich avait une mine bien plus gaie que l’assiette sur laquelle il me fut présenté, chichement constitué de quelques frugaux ingrédients encore consommables, coincés entre deux tranches épaisses et rassies de pain de mie grassement toastées.
Ayant bu d’une seule gorgée une bonne moitié de ma pinte et avalé une portion de mon sandwich, apaisant par la même occasion un estomac criant famine, j’engageai enfin, la conversation avec mon voisin de table. Gustaf avait longtemps été matelot sur la marchande avant de s’engager sur les docks après la guerre. J’imaginais les gens de la mer bien avares de paroles et taciturnes. Mon interlocuteur fit montre de tout le contraire ! Nous discutâmes de choses sans importance, tandis que j’attendais vainement le dépanneur. Durant cette conversation, Gustaf dirigeait de temps à autre les yeux vers cet homme au nez aplati qui me paraissait si anachronique. J’observai bientôt, que les deux se surveillaient discrètement d’une méfiance presque complice. Baissant la voix, presque chuchotant et bredouillant, probablement en raison de mon ébriété montante, je me décidai donc à interroger franchement Gustaf.
— Il me semble venir d’un autre temps.
— Qui donc ?
— Cet homme que vous surveillez, certes discrètement, mais intensément depuis que nous bavardons, pardi !
— Ha ! Lui ? Jethro ?
— C’est son prénom ?
— Oui. Capitaine Jethro. Un sacré bonhomme, entouré de mille mystères et malheureusement égaré quelque part entre la raison et la folie.
Je ne saurais dire à quel moment notre conversation quitta les banalités de comptoir pour s’engager sur la vie de cet étrange capitaine Jethro. Gustaf se révéla un conteur intarissable. Alors que les verres de bière et de whisky se succédaient sur la table, Il me livra par bribes l’histoire de Jethro, même si je la suspectais d’inventions et d’affabulations. Pourtant, je l’écoutai avec attention, d’abord pour tuer le temps, par courtoisie certainement, puis parce que le récit avait fini par éveiller ma curiosité.
Il ne me reste que des souvenirs imparfaits de tout ce que mon compagnon de table me raconta ce soir-là. Pour autant que ma mémoire le permette, je vais tenter de rapporter ici ce récit, bien que certains détails se sont effacés et que la chronologie des événements ne soit probablement pas fidèle non plus.
Jethro commandait en ces temps-là un schooner marchand qui faisait habituellement du cabotage sur la côte Est. D’après Gustaf, le capitaine était né au siècle précédent le récit et que le capitaine avait déjà pas mal bourlingué sur les océans avant de prendre le commandement de son navire. Ce qui me frappa, et je m’en souviens fort bien, c’est que Jethro aurait dû être presque centenaire lorsque je pénétrai le Hush Hush, alors que je ne lui en aurais pas donné plus de soixante.
Alors que le schooner était à quai à Charleston, Jethro et son équipage acceptèrent, pour des raisons financières, de prendre une cargaison de sucre à Cuba. Or, octobre était déjà bien avancé et d’aucuns savait que les traversées vers les Antilles pouvaient s’avérer périlleuses en raison des fortes tempêtes automnales. Le temps était alors déjà mauvais lorsque l’équipage quitta sa dernière escale de Floride, sans pour autant paraître particulièrement menaçant. Mais le capitaine était expérimenté. Quelques pêcheurs zélés étaient encore de sortie, ramenant leurs filets chargés, pourchassés par des bandes de goélands hurlants. Cependant, la nuit leur fut fatale. Le grain qui les surprit ne fut que les prémices de l’ouragan qui s’abattit ensuite. Le vent dépassa bientôt ce que le schooner pouvait supporter. Les vagues se creusèrent. La goélette était trop frêle pour résister. La tempête emporta une voile et brisa un espar. Incapable de maintenir le cap, Jethro ne put empêcher son embarcation de dériver plusieurs heures durant, secoué et balloté dans le creux de vagues menaçantes haute de plusieurs pieds. Bientôt le vent se tarit, les creux des vagues laissèrent place à une houle légère, le ciel rosit. Nul ne sait combien de temps la tempête avait sévi, poussant le schooner vers le nord-est.
Mais l’équipage, endormi, était sauf. Lorsqu’il se réveilla, la mer était d’huile. Trop calme. Trop silencieuse. Autour du schooner, la mer turquoise s’étendait à perte de vue. Pourtant, sous sa coque, l’eau formait un cercle d’un bleu profond, presque noir, aussi lisse qu’une plaque de verre. Au loin, Jethro reconnut les côtes d’un paysage qu’il crut après calculs, être celui des Bahamas. Le capitaine et ses hommes s’égayèrent dans l’espoir de réparer leur embarcation.
Cependant, quelques instants plus tard, les marins sentirent un léger courant circuler sous la carène. Peu à peu, ils comprirent que le cercle d’eau s’était mis en mouvement, d’abord avec une lenteur quasiment imperceptible, puis avec vitesse croissante. Jethro crut d’abord avoir pénétré dans l’œil de l’ouragan et se prépara à affronter une nouvelle fois la tempête. Mais aucun vent ne se leva. Au contraire, le silence se fit encore plus profond. Autour du schooner, l’eau turquoise se mit à tournoyer avec une force prodigieuse, tandis que le cercle bleu s’élargissait et son centre se creusait. Les hommes tentèrent en vain de manœuvrer, mais quelque chose aspirait inexorablement le bateau vers les profondeurs. Happés et aspirés dans une colonne d’eau bouillonnante, jusque dans le ventre de l’océan, Jethro et ses hommes n’attendaient plus que la mort au moment de s’échouer dans la vase des fonds marins.
Le capitaine se réveilla sur le pont de sa goélette, brûlé par les reflets du soleil sur sa peau salé et desséchée, marqué du vague souvenir d’avoir flotté sous les flots luminescents entourés de formes indistinctes et de sons étranges. De son équipage, il ne restait à Jethro que deux compagnons d’infortune, terrifiés par leur aventure. Le souffle puissant d’un cor retenti. Ils ne comprirent pas immédiatement. Une machine d’acier flottante, aussi impressionnante que le légendaire SS Great Eastern, crachant d’épaisses fumées noires, croisait au loin. Les naufragés sursautèrent lorsque des marins les hélèrent depuis leur barque. Le capitaine ne saisit l’incongruité de la situation qu’à son arrivée au port de Valparaiso. Les grues portuaires gigantesques, les rues électrifiées, les enseignes lumineuses, le bruit et la puanteur des automobiles l’effrayaient. Le capitaine et ses deux compagnons vivaient un terrible cauchemar éveillé qui n’en finissait plus.
Le capitaine a toujours prétendu qu’ils avaient tous, lui y compris, été touchés par la folie à divers degrés, que cela avait été le prix à payer au contact de Ceux du Fond. Des deux compagnons, l’un mourut écrasé par une automobile quelques semaines après leur sauvetage. Jethro avait toujours pensé à un suicide, même si la presse locale évoqua alors l’ébriété avancée du malheureux marin. Le deuxième fut interné en Bolivie après une épreuve au cœur d’une vallée reculée des Andes, que Jethro n’évoquait qu’évasivement, sous peine de fondre dans une colère mélancolique profonde. Il prétendait avoir pénétré dans des contrées qu’aucun découvreur n’avait jamais foulées. Ils auraient alors découvert les restes d’une civilisation plus ancienne que celles connues de Christophe Colomb et que, gravés dans la pierre, ils auraient alors reconnu des formes et des signes identiques à ceux entrevus sous l’océan. Son dernier compagnon sombra définitivement dans la folie à cet instant. Par la suite, Jethro aurait mis près d’une dizaine d’années à regagner l’Amérique du Nord. Gustaf prétendit qu’il avait traversé le continent à pied, en trains et parfois à bord de pirogues, affrontant les peuples autochtones, les insectes, les animaux sauvages et la civilisation moderne qu’il croisait. Il aurait finalement gagné Panama, avant de trouver un navire, qui le ramena vers les États-Unis.
Gustaf insista sur le fait que le capitaine avait voyagé dans le temps. Lui-même, longtemps ne l’avait pas cru. Pourtant, selon mon interlocuteur, les histoires de navires disparus dans les Bermudes et retrouvés des années plus tard, comme si de rien n’était, n’étaient pas nouvelles. Il en avait entendu parler dans les nombreux ports qu’il avait fréquentés jusque-là. Jethro ne faisait apparemment pas exception à la règle, si ce n’était par la durée improbable du saut intemporel.
Je fus tiré du sommeil par un petit homme maigrichon, le visage rougi par le froid, portant une grosse veste matelassée par-dessus une salopette bleu, les doigts et les ongles couverts de cambouis : le dépanneur de l’AAA. Le Hush Hush me sembla très différent de celui dans lequel je m’étais installé la veille. Néanmoins, le décor, la couleur des murs, la position du mobilier, tout semblait encore à sa place, bien ordonné, si ce n’était la table sur laquelle je m’étais endormi au milieu de verres puant l’alcool.
L’atmosphère était différente. Derrière le comptoir, une femme d’âge mûr, soigneusement arrangée sous sa blouse immaculée, les yeux cernés, cuisait du café et des beignets. Les deux joueurs de cartes avaient été remplacés par des quelques journaliers prenant un dernier café avant d’embaucher. Derrière la porte, à la place des deux frères Russo, il n’y avait plus que le va-et-vient de quelques ouvriers portuaires, reconnaissables à leur veste orange marquée du logo du port, entraînant avec eux un vent glacial. Mon compagnon de table, Gustav avait disparu. À la table, dans le coin opposé, Jethro également.
Je me levai le dos endolori, la mine fatiguée et grise. J’arrangeai péniblement ma chemise sous mon trois-pièces avant d’enfiler mon manteau et mon chapeau et de me diriger vers le comptoir où une tasse de café brûlant m’attendait déjà, ainsi que la note salée des consommations. J’observai une dernière fois l’espace qui m’entourait et arrêtai, presque nostalgiquement, mon regard sur cette table à laquelle j’avais écouté les histoires du vieux Gustaf. Puis j’aperçus un peu plus haut, entourée de quelques vieilles photographies encadrées et de cartes postales et illustrations représentant les métiers de la mer, une horloge empoussiérée. Il était un peu plus de cinq heures du matin.
Le dépanneur me pressa, cependant, mon regard fut retenu par l’un de ces clichés, particulièrement ancien, terni par les années. Je m’en approchai. Il s’agissait de la photographie d’un schooner à quai, devant laquelle posait fièrement un équipage aux allures de contrebandiers. Malgré la maigre qualité de l’image derrière le verre crasseux, un des visages me sembla pourtant familier : trait pour trait, l’homme ressemblait à Jethro. En bas à droite, je déchiffrai la mention manuscrite « yr 1897 ».
Puis un autre cliché me parut particulièrement étrange.
Une masse sombre de nuages couvrait un paysage de vagues énormes et déferlantes. Il ne s’agissait que de la photographie d’une tempête. Toutefois, j’eus l’impression que mon esprit me jouait un tour. Le bouillonnement des vagues sembla s’animer et l’écume se mit à gicler, emportée par la bourrasque. Soudain, une masse d’eau sombre de l’océan sembla se mettre lentement en mouvement et tournoyer sur elle-même. J’aurais juré que les flots s’enroulaient, aspirés par un gouffre invisible au milieu de la photographie. Je sentais le souffle humide et iodé sur la peau de mon index tendu qui s’en approchait prudemment. Pourtant, au contact de la vitre qui le protégeait, le cliché paraissait plus immobile que jamais.
Le dépanneur me héla, impatient.
Dehors, l’hiver s’était abattu avec résolution. Allen’s Avenue était recouverte d’un épais manteau blanc, pourtant la vie reprenait son rythme normal. Une grande bouffée d’air glacial emplit mes poumons. Attelée au camion-dépanneur, ma Chevrolet attendait. Je ne désirais plus qu’une seule chose, trouver mon motel et un vrai lit.
Je quittai le Hush Hush sans me retourner.
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