Les Adieux de T'Malka
Sorenn sautillait sur les rochers, soulevant à chaque pas le sable et la poussière en nuages jaunâtres, que le vent du désert emportait au loin. Ses mouvements étaient précis, sa démarche assurée. Il était presque un grand, maintenant.
T’Malka le suivait de son mieux, glissant sur les pierres, s’écorchant les genoux. Le vent lui fouettait le visage. Elle haletait. Elle était plus petite que lui, malingre.
— Ralentis, Sorenn ! toussota-t-elle.
Il n’en fit rien, accélérant même, jusqu’à arriver en haut de la pente. Elle trébucha et se vautra dans la terre poudreuse. Sorenn se retourna et, sans un mot, saisit son poignet pour l’aider à se relever. Elle croisa son regard, pensa dire quelque chose, puis se résigna.
De là où ils étaient, on pouvait voir jusqu’à Shi’Kahr quand le temps était paisible. Ce jour-là, sous les bourrasques, la vallée avait pris l’air d’une mer de feu tourbillonnant. Seules en émergeaient les plus hautes tours de la ville, dressées comme des lances.
Ils restèrent là debout, pour quelques longues, longues minutes, à écouter rugir la tempête. Puis Sorenn posa son sac sur le sol et en tira quelque chose. Le craquement d’un papier d’emballage et le parfum des krei’la volés dans les cuisines achevèrent de ramener T’Malka à l’instant présent.
*****
Le lieutenant Diane Tilbury, fébrile, serrait la longue main fine de Sevek si fort que ses jointures en étaient blanches. Après les jours de voyage en fond de cale dans cet épouvantable vaisseau de fret, après les heures passées dans la navette, ballotée par les vents violents, où elle avait failli vomir dans la tunique de son fiancé, la chaleur et l’air léger l’avaient achevée.
— Presse le pas. Nous sommes déjà en retard.
Sevek la traînait presque derrière lui, maintenant. Il avançait à grandes enjambées, comme insensible à la forte gravité qui entravait les mouvements de Tilbury. Elle n’avait pas l’habitude de le voir comme ça. S’il n’était pas Vulcain, il lui aurait presque paru anxieux.
Quand la silhouette du sanctuaire de T’Vakiel apparut au loin, Diane ne put dissimuler son soulagement. Il fallut encore marcher dix longues minutes, sous un soleil de plomb, avant d’en atteindre le porche. L’ouverture des portes libéra une bouffée d’air frais, au grand plaisir de Tilbury. C’est seulement à ce moment-là, dans la lumière tamisée du monastère, qu’elle remarqua que Sevek était livide. Il échangea quelques phrases en bas vulcain avec une intendante toute vêtue de rouge et d’ocre, aux mains habiles et au regard dur, trop vite pour que le lieutenant puisse comprendre. Puis, sans un mot, les deux Vulcains entraînèrent Tilbury dans le dédale de couloirs du monastère.
On frappa trois coups à la porte. T’Malka s’interrompit dans la contemplation des feuilles de thé qui tournoyaient au fond de sa tasse. Se retournant dans un mouvement brusque, elle fut déçue de ne voir qu’une intendante.
— Vous avez de la visite, madame.
T’Malka quitta sa place sur la banquette au bord de la fenêtre et, s’asseyant sur le lit, fit signe d’entrer. L’intendante s’éclipsa. Entra alors un jeune homme, grand et pâle, aux traits ciselés.
— Paix et longue vie, dit-il, en lui adressant le salut traditionnel.
— Qui êtes-vous ?
Il s’assit juste à côté d’elle, les mains croisées sur ses genoux. Elle l’observa quelques instants. Cette figure altière, ces pommettes saillantes…
— Sorenn ? s’étonna-t-elle, dans un souffle.
— Sorenn est mort il y a trois ans.
— Vous mentez. Sorenn n’est pas mort. Je l’ai vu, à l’instant, de mes yeux.
— Je suis vulcain. Je ne mens jamais.
D’un ton plus dur, T’Malka demanda :
— Si vous n’êtes pas mon frère, qui êtes-vous ?
— Mon nom est Sevek.
— Sevek… répéta T’Malka, comme si elle entendait ce nom pour la première fois.
Elle tendit une main pour effleurer son visage, mais il la repoussa d’un geste brusque.
— Ne me touchez pas, mère.
*****
Ce n’est qu’un contrôle ordinaire, se disait T’Malka. Ce n’était pas logique, mais l’idée de voir un guérisseur lui déplaisait.
— Vous avez donc fait état de maux de tête, de pertes de mémoire et de difficultés à la concentration, est-ce juste ?
— Cela fait une semaine que je suis incapable de méditer.
L’homme assis en face d’elle écarquilla légèrement les yeux.
— Si vous me le permettez, je souhaiterais procéder à un examen mental de routine, juste pour écarter certaines hypothèses.
— Faites.
Le médecin posa sa main sur la joue gauche de T’Malka, cherchant ses points de contact. Elle se demanda s’il percevait déjà ses pensées.
— Je ressens encore vos défenses mentales. Ne résistez pas.
T’Malka n’opposait aucune résistance. Elle attendait, simplement.
— Abaissez vos barrières télépathiques. Je ne parviens pas à-
Les mots du guérisseur moururent dans un sursaut. Il gémit et tomba en arrière, agité de spasmes. T’Malka paniqua. La fatigue et le manque de méditation avaient émoussé son contrôle. Elle hurla.
Deux infirmières débarquèrent en trombe dans la salle, pour la trouver recroquevillée sur elle-même, la tête appuyée sur ses genoux, et le médecin secoué de convulsions. Une minute plus tard, il était mort.
*****
Appuyée contre le mur de pierre jaune, Tilbury patientait. Elle ignorait ce qu’on attendait d’elle. Devait-elle entrer ? Elle savait bien l’importance que les Vulcains accordaient à la vie privée. Ç’aurait été bien maladroit de sa part de pénétrer dans le jardin secret de Sevek, de marcher sur ses platebandes et d’en écraser les fleurs. Mais un cri fit voler en éclat ses bons sentiments. Elle se redressa et entra dans la pièce, sans prendre le temps de réfléchir.
Ce n’était pas Sevek qui avait hurlé, mais l’autre personne assise sur le lit, la Vulcaine la plus âgée que Diane ait jamais rencontrée. Son visage ridé dégageait l’impression nette et étrange de quelque chose d’éteint, d’oublié, et de sa crinière blanche dépassaient deux longues oreilles en pointe, presque couvertes de métal et de perles.
Ce fut cependant son regard qui frappa la jeune femme, des yeux d’un bleu froid, intense. Un regard triste et fou, qui semblait voir à travers les choses et les gens, sans parvenir à les observer vraiment.
— Tilbury, grommela-t-elle.
Diane fit un mouvement pour s’asseoir sur le lit, aux côtés de Sevek. Avant qu’elle ait le temps de s’y laisser tomber, T’Malka se releva, comme un félin bondissant sur sa proie, et agrippa le bras du lieutenant.
— Tilbury, répéta-t-elle. Je me souviens de vous.
Du bout des doigts de sa main libre, elle caressa l’avant-bras de Diane, remontant doucement jusqu’au coude. Elle expira par le nez, un souffle calme, et la lueur dans ses yeux parut s’apaiser.
— Vous n’êtes pas comme les autres, n’est-ce pas ?
Elle poussa plus loin son esprit, tentant d’effleurer celui de Diane, mais ne rencontra que le vide. Il lui fallut se contenter de la tiédeur de la peau de l’humaine contre la sienne, de quelques émotions fugaces — surprise, peur, curiosité.
Cela faisait presque dix ans que tout contact physique et mental lui était interdit.
Sevek ne disait rien. Diane était psi-négative. Il savait que l’esprit dérangé de la vieille femme ne présentait pour elle aucun danger.
— Pourquoi venir me voir maintenant ?
Mais elle, elle ne pouvait pas le savoir.
— Mère, vous auriez pu la tuer !
— Pourquoi maintenant ?! aboya T’Malka.
Elle resserra sa prise, enfonçant ses ongles dans le bras de Tilbury. Le jeune homme prit un moment à répondre.
— L’Affirmation de la Continuité. Voilà pourquoi.
Un instant, il crut qu’elle allait comprendre. Mais son regard, jusque-là fixé sur le lieutenant Tilbury, se riva soudainement sur son fils.
— Vous êtes un fou et un menteur, Selek.
— Sevek.
— Vous mentez. Vous mentez depuis le début. Sorenn est en vie, en vie, je l’ai vu. Tilbury. Tilbury est en vie. L’heure de l’Affirmation n’est pas venue, et je n’ai pas de fils.
— Vous n’êtes pas bien, mère.
— Taisez-vous. Je ne saurais entendre plus de vos histoires. Le mensonge vous poursuit, il flotte dans votre sillage, comme la mort accompagne un le’matya en chasse. Je peux presque le sentir sur vous.
Tilbury ne parvenait pas à échapper à la poigne de fer de la vieille femme. Malgré son grand âge, la force de la Vulcaine dépassait celle de n’importe quel être humain. Elle serrait plus fort, toujours plus fort, au risque de broyer les os fragiles de Tilbury, et sa respiration calme semblait presque un ronronnement.
*****
Le diagnostic était tombé comme un couperet, comme une condamnation. Syndrome de Shetik. Héréditaire, dégénératif, et incurable.
D’abord apparaissaient les insomnies, les difficultés à se concentrer, les maux de tête. Puis venaient les pertes de mémoire, les tremblements, la disparition totale du contrôle émotionnel. Au dernier stade, le malade perdait toute notion de temps ou d’identité.
À tous les stades de la maladie, le contact avec l’esprit du patient était létal.
Tenir la main de Sirak n’apportait plus aucun soulagement à T’Malka. La prêtresse de Seleya qui était venue au coucher du soleil pour rompre leur lien était morte aux premières lueurs de l’aube.
Le médecin qu’ils étaient allés trouver lui avait donné des cachets contre les maux de tête et une lettre qui lui permettrait d’être accueillie dans une pension ou un monastère quand la maladie deviendrait trop grave, et l’avait renvoyé chez elle.
*****
Sevek marchait encore plus vite au retour qu’à l’aller, les mains dans le dos, les dents serrées. Tilbury devait presque courir pour rester à sa hauteur.
— Je n’aurais pas dû te forcer à m’accompagner, dit-il.
Diane ne répondit pas.
— Ma mère est malade. J’espérais pouvoir lui parler avant l’Affirmation, mais de toute évidence, il est déjà trop tard.
*****
— Intendante ?
T’Shali releva la tête du manuscrit posé sur ses genoux. T’Malka la regardait, sans oser bouger, sa cuillère de soupe à mi-chemin entre son assiette et sa bouche.
— J’aimerais parler à Sirak.
— Sirak est mort.
— Vous mentez. Mon mari n’est pas mort.
T’Shali avait pris l’habitude de ce genre de discussions.
— Sirak est mort de la Fièvre il y a neuf ans de cela.
T’Malka secoua la tête, comme pour se débarrasser de quelque chose.
— Sirak est en vie, Sorenn est en vie, Tilbury est en vie !
Elle avait presque hurlé ces derniers mots, attirant sur elle le regard désapprobateur des cinquante-six autres Vulcains qui dînaient au réfectoire.
— Laissez-moi voir Tilbury. S’il vous plaît.
*****
Les secouristes avaient couché Sirak sur une civière pour l’emmener à l’hôpital et fait asseoir Sevek sur la banquette d’une navette. Le soleil se levait à peine. On lui avait donné du thé chaud et une infirmière vêtue de blanc lui avait expliqué ce qui se passait.
Son père, en proie à la Fièvre du pon farr, avait tenté par réflexe de recontacter l’esprit de T’Malka. On lui expliqua, en quelques mots compliqués, que les chances de survie de Sirak étaient basses. Les intendantes du monastère de T’Velik, où la mère du garçon avait été transférée, faisaient de leur mieux pour empêcher la Fièvre de Sirak de passer de l’autre côté du lien et de condamner les deux parents de Sevek.
Il n’écoutait pas vraiment. Il pouvait entendre la respiration difficile de son père, à l’arrière de la navette, même s’il ne le voyait pas. Il écouta, en silence, pour quelques minutes. Puis il y eut un cri aigu, et plus rien.
Avant même l’annonce des infirmières, il avait compris que tout était fini.
*****
Ils étaient cinquante-sept réunis dans le réfectoire. Elle était la seule à manger. Puis entra Sevek, et alors seulement elle comprit.
Il ne lui arrivait pas souvent d’être lucide comme elle l’était ce matin-là. Peut-être était-ce l’énergie singulière du rassemblement qui l’avait ramenée à terre un instant, ou peut-être n’était-ce que le fruit d’un hasard cruel.
— Il n’a jamais été question de me faire affirmer la continuité, n’est-ce pas ?
Il n’y avait personne pour lui répondre. Les intendantes s’affairaient à préparer la cérémonie.
Elle se demanda ce qui se passerait alors. Serait-elle mise à la porte, étrangère parmi les siens, avant même d’être Désaffirmée ? La laisserait-on faire semblant, jouer comme une enfant, se complaire d’illusions ? Devrait-elle attendre dans un coin de la salle, comptant les dernières secondes de sa vie ?
Au fond, que lui restait-il à perdre ? Était-elle même encore Vulcaine, si ce n’est par le sang vert qui coulait dans ses veines ? Elle ne méditait plus, pleurait sans retenue, et son esprit errait entre quatre murs.
Un instant, un bref instant de folie, elle se demanda ce qui se passerait si l’un des cinquante-sept participants à l’Affirmation disparaissait. Pourrait-elle participer au rituel ? Les emporterait-elle dans sa chute ?
D’abord tomba la cuillère, un tintement de métal contre les dalles de pierre. Puis le bol de plomeek explosa en un millier de fragments, et la soupe se déversa sur le sol, rouge comme un soleil qui meurt. Elle ne pouvait s’y résoudre.
En se levant, elle renversa la table, qui bascula avec un bruit sourd.
*****
Cela faisait deux jours que Tilbury se nourrissait de nouilles au beurre et de soupe en sachet. Sevek ne cuisinait plus — il ne mangeait plus — et Tilbury aurait été capable de faire brûler une casserole d’eau.
Elle s’était assise sur un banc en pierre, dans le jardin du monastère, attendant la fin de la cérémonie. Un vent léger sifflait dans les branches des arbres, rendant la température plus supportable pour l’humaine.
— Tilbury ?
Elle faillit sursauter. Elle avait entendu cette voix jusque dans son sommeil.
—Holly? Professeur Holly Tilbury ?
Diane se retourna. Elle ne l’avait pas hallucinée. T’Malka avançait dans sa direction, appuyée sur une canne, sa longue tunique orange couverte de poussière et maculée de liquide rougeâtre, le regard aussi fou qu’à leur dernière rencontre, mais réelle.
— Professeur Tilbury ?
Elle ne se souvenait plus vraiment d’où venait ce nom. L’avait-elle lu quelque part ?
— Je ne suis pas le professeur Tilbury. Holly Tilbury était ma mère.
La vieille femme, arrivée à la hauteur de Diane, s’était assise sur le banc.
— Qu’allez-vous me dire, alors ? Qu’elle est morte ? Vous êtes là, je vous vois.
Il y eut un long silence. Même le vent dans les feuilles se tut pour un instant. T’Malka leva une main tremblante pour effleurer le visage de Tilbury.
— Il fait tellement froid…
De son autre main, elle tira sa demi-cape sur ses épaules, comme pour se protéger d’un courant d’air glacial que Diane regrettait de ne pas sentir.
— Pourquoi n’êtes-vous pas à l’Affirmation ? interrogea Tilbury, plus pour remplir l’espace.
Elle ne reçut pas de réponse. T’Malka, la tête appuyée contre sa poitrine, ne semblait pas se soucier de ses mots.
— Où est… où est Sevek ? Où est mon fils ?
— Sevek est à l’Affirmation, avec les autres, les gens du monastère.
— Maudite soit l’Affirmation.
Elle pleurait maintenant, tout doucement, dans la chemise bleue de Tilbury.
— Dites-leur au revoir de ma part… s’il vous plaît…
Elle n’était pas bien, Tilbury le savait. Mais elle ne pipa mot. Qu’est-ce que cela aurait changé, de toute façon ? Elle n’osait plus bouger, respirait à peine.
Elles restèrent ainsi pour un long, long moment. Le soleil était déjà caché derrière les montagnes quand T’Malka releva enfin la tête. Alors elle parla, d’une voix éraillée, tremblante.
— Où est Sirak ?
Elle pouvait presque le voir maintenant, en images hallucinées. Il lui tendait la main, comme pour l’emmener avec lui.
Tilbury vit la lumière dans les yeux de la vieille Vulcaine s’éteindre doucement.
— Cela faisait si longtemps… Laissez-moi m’en aller, je vous en prie… Je veux rentrer chez moi…
💬 Commentaires 1
J'aime beaucoup ta narration, les petits encarts successifs dans des époques différentes.
Bravo ❤️