L'heure bleue

📖 L’heure bleue ✍️ Anne-C. 📝 664 mots

L’histoire était arrivée à sa fin ; cette courte nouvelle l’avait captivée, à tel point qu’Ève n’avait pu la lâcher avant d’en découvrir le dénouement.  
Elle referma le livre, demeura un moment à observer la couverture, comme pour rester encore un peu avec les personnages, les lieux, ne pas les abandonner trop vite, trop brutalement. Elle ressentait ce besoin, toujours, d’un dernier contact ; relire le résumé, la biographie de l’auteur, s’attacher à des détails, s’attarder sur les lettres et les chiffres imprimés, les combiner afin d’en tirer une symbolique ou y déceler un signe.

Pour la lectrice invétérée, pénétrer dans une histoire, c’est franchir le seuil d’un univers inconnu, se déplacer sur un échiquier dont on ignore tout des règles : jouer des rôles différents. Être tour à tour une dame à l’allure digne et respectée, le fou du roi, bouffon prompt à amuser la cour, un cavalier hautain et cynique, ou un pion à peine remarqué.
Elle désirait explorer d’autres vies à condition de toujours garder la main sur la sienne.
Lire, pensait-elle, est un luxe qui exige peu d’investissement, sinon celui de son temps. Aussi, ne fallait-il pas le perdre en commettant l’impair de miser sur des écrits ennuyeux.

Non sans avoir hésité sur la place la mieux adaptée, Ève se résolut à ranger Le Joueur d’échecs de Zweig dans son immense bibliothèque. Les rayonnages croulaient sous le poids des ouvrages, tous serrés les uns aux autres ; elle paria toutefois qu’il était possible d’en insérer un de plus. Il suffisait de repenser l’organisation de ceux déjà présents, certains depuis fort longtemps, et ce serait gagné.
Elle vida le tiers d’une étagère et rassembla onze exemplaires sur ses bras, pas moins, pas davantage ; le onze était son chiffre fétiche. Au moment de les poser sur le secrétaire, celui du haut de la pile glissa et tomba à terre en s’ouvrant, libérant de ses entrailles une photo. Ève la ramassa, s’assit dans son fauteuil et chaussa ses lunettes de lecture.

Le cliché représentait un coucher de soleil sur la mer, à moins que ce ne fût l’aurore. Comment, sur une simple image, sait-on différencier le moment où le soleil s’apprête à disparaître derrière l'horizon de celui où il surgit ? Elle s’efforça de repérer des indices en examinant avec attention l’intensité de la lumière et la palette des couleurs : les touches de jaune et de parme, la dominance du bleu pâle. Enfin certaine qu’il s’agissait d’un paysage de fin du jour, Ève tourna la photographie.
Dans un autre contexte, l’amatrice de graphologie se serait amusée à analyser les formes de cette écriture aux lettres harmonieuses dépourvues de fioritures inutiles. Elle aurait sans doute tenté de deviner le sexe, le caractère et la personnalité de celui ou celle qui avait rédigé ces mots à l’encre bleu marine. Or là, rien ne servait de chercher à découvrir l’auteur caché derrière le message qui lui était personnellement adressé. Sans qu’il eût besoin de le signer, Ève le reconnut.

Ève,

Tu as décidé que ta vie toute entière devait reposer sur un jeu où le hasard n’existe pas. Toutes les cartes, du Magicien au Fou en passant par l’Amoureux et le Diable, ont prédit ton avenir. Tu as choisi de les croire puisque, selon toi, elles détiennent les clés de ton histoire et en tracent le chemin. Ce chemin t’a amenée à comprendre très tôt qu’il était inutile de prendre ce monde au sérieux et encore moins ta propre existence. Tu en as fait un jeu et tu auras joué ta partie, jusqu’à ton tout dernier souffle. La partie est désormais terminée. En déplaçant le onzième livre, tu as pioché ton ultime carte, celle dite de « L’heure bleue ». Ton crépuscule est arrivé.

💬 Commentaires 22

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MacAroni • 1 semaine, 4 jours
"jusqu’à ton tout dernier souffle"... Sa fin est donc toute proche et j'imagine qu'elle aura à peine le temps de reposer la carte postale ;)
Superbe ambiance et on ne quitte pas le texte aussitôt, l'histoire trotte un temps dans la tête, et ça, j'aime beaucoup !
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 3 jours
J'ai imaginé ça aussi comme ça, une sorte de mort subite, comme foudroyée après avoir lu la carte qui lui annonçait la fin de sa vie :)
Merci !
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Pepito • 1 semaine, 4 jours
Et couic ? Ben dis donc, moi qui voulait ranger ma demi-étagère de livre, j'hésite. Tu vois pas qu'un Enid Blyton s'ouvre et m'envoyé ad patres ?! (ou plus loin encore...) ;-))
Jolie heure bleue... ^^
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 3 jours
On n'est jamais assez prudent quand on range des livres, qui sait ce qu'ils peuvent renfermer ;)
Merci Pepito, et merci aussi pour le conseil de non-lecture :D
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CatherineDomin • 1 semaine, 5 jours
L'heure bleue est l'un de mes moments préférés, lorsque la nuit est sur le point de basculer vers l'aube, ou lorsque, à l'inverse, le crépuscule cédant la place à l'obscurité, est propice à la rêverie.
Bravo pour ton texte.
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 4 jours
Merci à toi :)
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lesecritsdambre • 1 semaine, 5 jours
Très jolie, j'ai été prise dans ma lecture :)
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 4 jours
Merci :)
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SeekerTruth 🛡️ Modérateur • 1 semaine, 6 jours
Un joli texte, un peu plus ça aurait été appréciable :p
Tant de livres, tant d'histoires dans lesquelles se plonger, se perdre.
La fin est cryptique, mais ça parle de crépuscule donc je ne peux que bien aimer :)
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 6 jours
Lorsque j'ai une idée, j'ai la fâcheuse manie de vouloir vite m'en débarrasser ;)
Je savais que la tombée de la nuit te plairait...

Merci beaucoup !
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korinne • 1 semaine, 6 jours
Très belle idée, j'aime beaucoup, mais je reste sur ma faim : il me manque le ressenti d'Eve... C'est toujours trop court ! Comme la vie, finalement :))
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 6 jours
Ève sait que sa fin est arrivée, elle va mourir, elle le sait. Son destin...
Mais oui, c'est trop court, comme la vie d'Ève, comme toutes les vies !
Merci korinne :)
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vis9vies • 1 semaine, 6 jours
Une fin très énigmatique ^^ Puis, si on cherche la petite bête, en notant que "le onze était son chiffre fétiche", on se dit que la partie va continuer à se jouer, car la carte 11 est La Force, et on sait qu'Eve n'a alors pas dit son dernier mot.
Le crépuscule risque d'être long et intéressant ^^
Très belle nouvelle ! :)
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 6 jours
Le onze bien sûr, la Force. Mais justement, elle se trouve face à son destin avec cette carte qui se trouvait dans le livre, et elle sait qu'elle ne peut pas lutter. Sa fin est arrivée, c'est écrit, rien ne peut l'entraver ;)
Merci ! :)
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brunoJouanne • 1 semaine, 6 jours
J'aime beaucoup ce texte et tes références. ;-)
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 6 jours
Merci Bruno :) Et, comme toi, je trouve que "Le joueur d'échecs" est bien trop court.
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Sad_Nessy • 1 semaine, 6 jours
Ne jamais avoir de chiffre fétiche !
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 6 jours
Dans son cas, oui ;)
Merci pour ta lecture !
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Sad_Nessy • 1 semaine, 6 jours
Avec plaisir !
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Epitaph • 1 semaine, 6 jours modifié
Eh bien, Eve aurait mieux fait de s'abstenir de vouloir ajouter un autre livre sur ses étagères... a-t-elle ainsi précipité sa fin ? Ou était-elle déjà écrite ?
Personnellement, je ne crois pas au hasard, donc je dirais que c'était écrit.

Encore une nouvelle très réussie, servie avec de jolis mots et de belles tournures de phrases. C'est toujours un ravissement de te lire ! Dommage que cela reste si rare...
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Anne-C. Auteur • 1 semaine, 6 jours
Le destin, bien sûr, sa fin était arrivée, tout comme celle de l'histoire du livre, tout au début.
Au contraire de toi, je crois, moi, que tout n'est que hasard, voilà pourquoi j'aime autant jouer ;)

Un grand merci, Aspho, tes compliments m'encouragent !
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Epitaph • 1 semaine, 5 jours
C'est ce qu'il y a de plus beau, c'est que nous avons tous notre façon de voir et d'amener les choses et qui en fait la diversité de nos écrits.

Ils sont mérités. J'aime énormément te lire. Je sais en venant que le moment sera trop court et qu'il me faudra encore patienter longtemps pour lire un autre texte, mais c'est toujours un plaisir.
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