L'heure bleue
L’histoire
était arrivée à sa fin ; cette courte nouvelle l’avait captivée, à tel
point qu’Ève n’avait pu la lâcher avant d’en découvrir le dénouement.
Elle
referma le livre, demeura un moment à observer la couverture, comme pour rester
encore un peu avec les personnages, les lieux, ne pas les abandonner trop vite,
trop brutalement. Elle ressentait ce besoin, toujours, d’un dernier contact ;
relire le résumé, la biographie de l’auteur, s’attacher à des détails,
s’attarder sur les lettres et les chiffres imprimés, les combiner afin d’en tirer
une symbolique ou y déceler un signe.
Pour
la lectrice invétérée, pénétrer dans une histoire, c’est franchir le seuil d’un
univers inconnu, se déplacer sur un échiquier dont on ignore tout des règles :
jouer des rôles différents. Être tour à tour une dame à l’allure digne et
respectée, le fou du roi, bouffon prompt à amuser la cour, un cavalier hautain
et cynique, ou un pion à peine remarqué.
Elle
désirait explorer d’autres vies à condition de toujours garder la main sur la
sienne.
Lire,
pensait-elle, est un luxe qui exige peu d’investissement, sinon celui de son
temps. Aussi, ne fallait-il pas le perdre en commettant l’impair de miser sur
des écrits ennuyeux.
Non
sans avoir hésité sur la place la mieux adaptée, Ève se résolut à ranger Le Joueur d’échecs de Zweig dans son immense bibliothèque. Les
rayonnages croulaient sous le poids des ouvrages, tous serrés les uns aux
autres ; elle paria toutefois qu’il était possible d’en insérer un de plus.
Il suffisait de repenser l’organisation de ceux déjà présents, certains depuis fort
longtemps, et ce serait gagné.
Elle
vida le tiers d’une étagère et rassembla onze exemplaires sur ses bras, pas
moins, pas davantage ; le onze était son chiffre fétiche. Au moment de les
poser sur le secrétaire, celui du haut de la pile glissa et tomba à terre en
s’ouvrant, libérant de ses entrailles une photo. Ève la ramassa, s’assit dans
son fauteuil et chaussa ses lunettes de lecture.
Le
cliché représentait un coucher de soleil sur la mer, à moins que ce ne fût
l’aurore. Comment, sur une simple image, sait-on différencier le moment où le soleil
s’apprête à disparaître derrière l'horizon de celui où il surgit ? Elle s’efforça
de repérer des indices en examinant avec attention l’intensité de la lumière et
la palette des couleurs : les touches de jaune et de parme, la dominance
du bleu pâle. Enfin certaine qu’il s’agissait d’un paysage de fin du jour, Ève
tourna la photographie.
Dans
un autre contexte, l’amatrice de graphologie se serait amusée à analyser les
formes de cette écriture aux lettres harmonieuses dépourvues de fioritures
inutiles. Elle aurait sans doute tenté de deviner le sexe, le caractère et la
personnalité de celui ou celle qui avait rédigé ces mots à l’encre bleu marine.
Or là, rien ne servait de chercher à découvrir l’auteur caché derrière le
message qui lui était personnellement adressé. Sans qu’il eût besoin de le
signer, Ève le reconnut.
Ève,
Tu as décidé que ta vie toute entière devait reposer sur un jeu où le hasard n’existe pas. Toutes les cartes, du Magicien au Fou en passant par l’Amoureux et le Diable, ont prédit ton avenir. Tu as choisi de les croire puisque, selon toi, elles détiennent les clés de ton histoire et en tracent le chemin. Ce chemin t’a amenée à comprendre très tôt qu’il était inutile de prendre ce monde au sérieux et encore moins ta propre existence. Tu en as fait un jeu et tu auras joué ta partie, jusqu’à ton tout dernier souffle. La partie est désormais terminée. En déplaçant le onzième livre, tu as pioché ton ultime carte, celle dite de « L’heure bleue ». Ton crépuscule est arrivé.
💬 Commentaires 22
Superbe ambiance et on ne quitte pas le texte aussitôt, l'histoire trotte un temps dans la tête, et ça, j'aime beaucoup !
Jolie heure bleue... ^^
Bravo pour ton texte.
Tant de livres, tant d'histoires dans lesquelles se plonger, se perdre.
La fin est cryptique, mais ça parle de crépuscule donc je ne peux que bien aimer :)
Le crépuscule risque d'être long et intéressant ^^
Très belle nouvelle ! :)
Personnellement, je ne crois pas au hasard, donc je dirais que c'était écrit.
Encore une nouvelle très réussie, servie avec de jolis mots et de belles tournures de phrases. C'est toujours un ravissement de te lire ! Dommage que cela reste si rare...