Troisième Acte
“C’est en haut de la plus haute colline de Mürelaison, que notre héros Aymeric, dit le Tâché, avait choisit de se rendre pour finir sa journée, assis contre un pommier face au soleil couchant.”
Le conteur, placé au devant de la scène, coiffé d’un chapeau à plume, face au public, clamait son texte avec une ardeur qui faisait presque oublier les perturbations de l’acte précédent. Pendant les quelques instants de pause, les décors de château fort avaient été remplacés par quelques buissons, un soleil, et un pommier qui n’étaient en réalité que des planches découpées et grossièrement repeintes. Assis contre “le pommier”, le Tâché contemplait une pomme en bois qu’on lui avait confiée. Il aurait préféré que ce soit une vraie, convaincu que cela couterait moins cher à la troupe de nourrir ses acteurs avec une pomme de temps en temps, que d’en construire une fausse. Mais, qui était-il pour juger, après tout ? S’il avait été un fin gestionnaire financier, il ne serait pas ici.
“Repus et fatigué, il contemplait l’horizon, songeant aux sages paroles du Roi d’Emeraude.”
Quelques rires gênés se firent entendre dans le public, qui n’avait apparemment pas jugé les paroles du Roi si sages. Le Tâché savait qu’il était sorti du script en demandant au Roi d’Emeraude s’il allait bien, mais putain, tout le monde la connaît cette pièce. C’est l’histoire la plus connue et la plus jouée des quatre pays verts. Elle se laisse entendre une fois, deux fois, trois fois à la limite… Mais à un moment c’est bon quoi, on s’ennuie à mourir. Un peu de nouveauté, bordel.
— Ô destin, Ô grands dieux, récita t-il pourtant, aurais-jeuh un jour la chance de poser mon regard au delà de cet horizon lointain, comme le fit un jour notreuh bon Roi ?
Il avait décidé d’écouter le souffleur, cette fois. C’est ce qui paraissait le plus avisé s’il voulait avoir une chance de voir le vrai coucher de soleil ce soir.
— Non, je rêve… Tout cela est impossibleuh pour un paysan de ma condition…
Le tâché parierait son unique culotte que ces putains de répliques avaient été écrites par un sale con avec une cuillère en argent bien profondément enfoncée dans son cul, qui n’avait jamais mis les pieds plus loin que son domaine familial.
“Mais ce dont notre héros était loin de se douter, c’était que ce soir, il aurait un visiteur pour le moins… inattendu.”
C’était sûrement le signal pour l’entrée en scène du chouineur. Il avait l’air bien en colère dans les coulisses, tout comme cette furie de metteuse en scène. Le Tâché comprenait leur émotion, mais il leur avait sauvé la mise, bordel, c’était pas l’autre couillon avec sa ch’touille qui allait monter à sa place. Un petit “merci”, ça leur trouerait le cul ? Il avait de toute façon appris depuis bien longtemps qu’il ne fallait rien attendre de ces bourgeois d’acteurs. Tous des merdes.
Le silence régnait sur scène. Jérémie n’avait toujours pas fait son entrée. Le poids des innombrables paires d’yeux posés sur le sans-abri lui écrasait drôlement les épaules. À mesure qu’il s’habituait à l’obscurité, les gradins se dévoilaient devant lui, remplis à craquer par les culs des Opalins, s’agglutinant si haut qu’on ne pouvait plus apercevoir les derniers, sans oublier les balcons.
“Un visiteur Royal…” relança le conteur pour combler le vide.
Et si Jérémie avait tenu tête à sa patronne ? Et s’il avait pris ses jambes à son cou pour se barrer le plus loin possible avant que le Roi ne lui colle un avis de recherche sur le dos ? L’attente des spectateurs criait désormais plus fort que le silence. Le tâché fit mine de croquer dans sa pomme, une fois de plus, se demandant bien comment il allait réussir à faire vivre cette pauvre scène, tout seul, avec cette couille de conteur qui commençait à se chier dessus. En poussant la chansonnette peut-être ?
Au grand soulagement de tout le monde, ils n’eurent pas à en arriver là. A sa gauche, le rideau des coulisses s’ouvrit pour laisser passer la silhouette sacrément en retard de ce couillon de Jérémie.
— Voilà quelqu’un qui monte la colline, clama le Tâché sans trop de conviction, je me demandeuh bien qui vient me rendre visite en cetteuh belleuh soirée de printemps…
Le public hoqueta de surprise. Probablement que ces blaireaux n’avaient encore jamais vu la pièce, finalement.
— Mon cher sujet, tonna la voix du nouveau venu, il me semblait bien que je vous trouverais sur cette colline. C’est un véritable paradis pour les rêveurs, et j’en sais quelque chose.
Ce n’était pas du tout la voix de Jérémie. Le Tâché leva la tête vers lui, l’éclairage tapant derrière sa silhouette empêchait de distinguer clairement ses traits, mais il était grand et fin. Ses longues robes vertes n’étaient pas non plus celles de l’acteur, elles avaient pourtant l’air plus soyeuses, les sigles d’or brodés dessus paraissaient plus fins, plus brillants. Sa main ornée d’une grosse bague d’or à chaque doigt gratta doucement sa longue barbe bien taillée. Son visage était encore dans l’ombre, mais en posant les yeux sur sa couronne, sertie de quatre pierres précieuses colorées, et chacune grosse comme un poing, le Tâché sut à qui il avait à faire. Le sans-abri laissa rouler sa pomme en bois par terre, se leva de ses fesses pour se mettre à genoux, joindre ses mains tremblantes, et baisser la tête.
— Mon Roi, souffla-t-il.
— Nul besoin de te prosterner, mon enfant, l’apaisa t-il d’une voix grave et calme en posant une main sur son épaule. Nous sommes entre nous, bien loin des regards obligeants.
Les centaines de personnes qui les fixaient étaient trop consternées pour relever l’ironie. Le tâché releva doucement la tête, et à sa surprise, le véritable Roi des quatre pays verts s’était assis à ses côtés, adossé au pommier.
— Vous avez eu l’audace de poser une question intéressante, poursuivit-il. Il est donc de mon devoir, je le crois, de vous formuler une réponse intéressante.
Toujours caché derrière un décor, le souffleur, livide, s’arrachait les cheveux. D’un geste discret de la main, le Roi lui indiqua de s’en aller.
— La vie d’un souverain est dénuée des grandes difficultés du quotidien, je dois le concéder (son regard s’était perdu au loin, comme s’il contemplait réellement l’horizon) Mes repas sont cueillis, chassés, cuisinés et goûtés à ma place avant d’être servis dans mon assiette, trois fois par jour. Mon lit est fait chaque soir, mes latrines changées, mes épaules massées. Je suis entouré des personnes les plus compétentes du Royaume, et ces braves gens sont entièrement dévoués à ma personne. (il déroulait son monologue sans se soucier des réactions de son interlocuteur, et encore moins en lui laissant l’occasion de répondre) Mais bien sûr, comme vous l’avez brillamment constaté, là n’est pas la recette du bonheur. Croyez-le ou non, très peu de sujets arrivent à le concevoir, avant d’avoir vécu dans l’abondance. Alors, que manque-t-il à ma vie pour qu’elle soit complète, me demanderez-vous ? (le Tâché n’aurait jamais songé à lui demander cela) De l’amour ? Non, mes maitresses s’occupent bien assez de moi, croyez-le. De l’amitié ? Non, (il écarta l’idée d’un geste de la main en fronçant le nez) je n’ai jamais eu d’amis, et c’est bien mieux ainsi.
— Un sens, peut-être ? osa le Tâché.
— Que voulez-vous dire ?
— Emm… (il se racla fort la gorge) Eh bien, vous savez, la prospérité des citoyens du Royaume, toutes ces choses…
— Insinuez-vous que la prospérité ne fleurit pas sous mon règne ? Dois-je vous rappeler que la guerre entre les Royaumes a cessé depuis bien des années, par l’œuvre de mon illustre ancêtre, Armir 1ᵉʳ ?
Le Tâché songea que le Roi venait de mentionner le personnage qu’il devait incarner, sortant donc de son rôle. De toute évidence, personne ne lui reprocherait.
— Les braves gens demandent aussi du pain, Monseigneur, et un toit. Sauf votre respect, regardez ma bouille, j’ai trimé toute ma vie dans les boulots les plus terribles et je n’ai un lit qu’en hiver. Je pue la mort à des kilomètres.
— Premièrement, le Royaume n’est pas responsable de votre ostensible état de dépravation. Ensuite, ce dont vous parlez incombe au cercle des Hauts Sages. Ces vieux loubards s’occupent de l’administration du Royaume, et de toutes ces choses que vous mentionnez… Si je pouvais y mettre mon grain de sel, je l’aurais fait depuis longtemps, croyez-moi.
— Ne le pouvez-vous pas, mon Roi ?
Une grimace d’inconfort passa sur le visage du souverain, qui commençait peut-être à regretter d’être venu.
— Ah, vous testez mes limites, gueux. Ce sont des affaires qui dépassent votre condition. Mais, puisque vous insistez, sachez que le Haut Cercle est tenu et dirigé d’une main de fer depuis trois générations par les quatre grandes familles de noblesse du Royaume, ils servent leurs propres intérêts, et ne laissent personne d’autre y toucher, pas même le souverain. Comment croyez-vous que ma prédécesseure, ma propre sœur, a disparu du jour au lendemain ? D’un rhume, disait-on ! Ah ! Et moi je suis un chaloupier en tutu, peut-être ?
Le Roi serrait nerveusement l’un de ses poings dans son autre main, semblant à deux doigts d’attraper le premier venu par la gorge. Le Tâché déglutit bruyamment, et grommela dans sa barbe, mais son interlocuteur ne le laissa pas s’exprimer.
— La guillotine, voilà mon pouvoir, voilà ce qu’il me reste ! “Le seigneur des couperets” qu’ils m’appellent ! Mais, ce que vous avez devant les yeux, c’est un Roi qui a assez de verve pour exercer sa seule fonction !
— Alors coupez la tête de ces Hauts Singes, mon Roi.
Le public hoqueta de surprise face à l’insolence du sans-abri. Dans une vaine tentative d’apaisement de son humeur, le souverain se releva et fit les cent pas.
— Vous êtes le Roi, mon Roi, marmonna le Tâché en se relevant lui aussi, non sans douleurs. Retirez leur titre, les petits gens vous soutiendront. Vous y trouverez peut-être même du sens…
Le grand homme en robe verte lui fondit dessus avant même qu’il n’ait le temps de réagir, lui attrapant le col de ses deux grosses mains serties d’or.
— Qu'est-ce qu’un déchet humain comme toi sait du sens ?
La situation était hors de contrôle. Le public, cloué à son siège. Les pieds du tâché décollaient presque du sol tandis que les yeux du Roi tressautaient, plongés dans les siens, dévorés par la folie.
— Du vôtre ? Rien. Pour ce qui est du mien : pas grand chose non plus. J’avais une sœur, moi aussi. J’ai jamais eu personne d’autre qu’elle, d’ailleurs. Et, croyez-moi ou pas, mais je ne l’ai jamais vu autant se marrer que quand je me suis fait chier dessus par un piaf. On était des marmots à l’époque… Alors aujourd’hui quand je vois toutes ces merdes sur ma chemise, je l'entends rire. Ça me donne pas trop envie de nettoyer. C’est dégueulasse. J’en pleure, des fois. Mais ça me fait vivre. C’est ça, mon sens.
Les yeux du Seigneur des couperets restèrent plongés dans les siens une seconde. Le Tâché crut y voir une lueur de compassion. Quoi que ce fût, elle s’évanouit bien vite. Le souverain jeta un regard à ses mains, serrées sur la chemise tâchée de fientes. Une grimace de dégoût traversa son visage. Il lâcha le col, et les pieds du sans-abri touchèrent à nouveau le sol.
Au sein du public, le malaise était aussi palpable que les vapeurs d’alcool dans l’haleine du Tâché.
« À bas le Haut Cercle ! » cria timidement quelqu’un dans le public.
« Mort aux Sages ! « Vive le Roi ! » hurla quelqu’un d’autre avec plus d’assurance, rapidement suivi de quelques approbations.
Persuadé qu’il vivait ses derniers instants, le Tâché fut surpris de voir l’expression de dégoût crispée sur le visage du roi se changer lentement en sourire.
« Foutons le Cercle au feu ! »
Le souverain se tourna vers le public.
— Mes amis ! Que diriez-vous d’un avenir dénué de ces vieillards cupides du haut cercle !
Les exclamations fusèrent. Le Roi passa un bras autour des épaules de son sujet, toute considération pour l’hygiène étant passée aux oubliettes. Il n’était plus traversé que par une motivation brutale. Ses yeux pétillaient, sautant en saccades entre les rangs du public.
— Alors débarrassons-nous d’eux ! Ensemble ! Nous les remplacerons par…
— Par vous ! hurla le Tâché sans trop réfléchir.
Le Roi lui jeta un regard en biais foudroyant.
— Oui, par vous… fut-il contraint de poursuivre (il serrait l’épaule du Tâché si fort qu’elle faillit craquer, mais les acclamations du public l’encouragèrent à continuer). Qui de mieux que vous tous, rassemblés ici, ce soir, dans cette salle, pour les remplacer ? Vous êtes paysans, artisans, pêcheurs, marchands. Vous êtes la chair et les os du Royaume. Ce soir, vous n’avez pas acheté de tickets pour une représentation pompeuse, non ! Vous avez trouvé votre place au sein de, de…
— De l’assemblée des quatre pays verts !
L’incompréhension traversa les bancs, puis se changea bien vite en ferveur, les citoyens se levant de leur chaise pour chanter la gloire du Roi. Les cris et les applaudissements s’intensifièrent. Il n’y avait aucun demi-tour possible.
— Vive le Royaume ! grinça le Roi entre ses dents.
— Et vive le Roi ! gueula le tâché.
Puis le rideau tomba.
La cent soixante-dix-huitième grande représentation populaire annuelle d’Opale toucha ainsi à sa fin, marquant le début d’une nouvelle ère politique et sociale. Les bardes racontent encore que les applaudissements ne prirent fin que plusieurs heures après la chute du rideau. Des décennies plus tard, dans les auberges, on fantasme encore sur ce qu’il est advenu du Tâché, une fois les rideaux tombés.
Ils n’approchèrent jamais la vérité.
Et c'est tant mieux.
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