Une histoire anagrammatisée
J’ai enfin trouvé un titre ! Ne me reste que l'histoire à écrire.
Allez, je me lance : « Il était une fois... » Mais une fois ne suffira pas.
Je reprends donc : « Il était une soif d'un soir
qui rêvait de durer toute une vie... »
C'est une autre façon de débuter, vaine ou nécessaire, scénarisée ou volontairement naïve.
Je dois fonder
un espoir dans le temps et d'ici là tenter de ne pas fondre d'impatience.
Comment
lui avouer ce qu’Elle sait
déjà ? Elle a su deviner ce que
j’allais devenir, pour le reste,
elle se vouera encore à son intuition.
Je
continue : « Cette histoire
commence alors qu’elle est déjà terminée… »
Je
ne suis pas sûr de devoir révéler ce
secret tout de suite. J’hésite…
Est-il
bien utile de relever des indices dès le départ ? Je suis indécis.
Si
je débute par cette phrase, d’aucuns qualifieront rapidement mon histoire de déprimante.
De plus, si dès le début le lecteur apprend la fin, alors aucun intérêt ne le retient. Même un débutant sait que tout le talent d’un écrivain réside dans le fait de savoir teinter habilement la note de départ ;
retenir le lecteur afin qu’il
veuille continuer la lecture.
Or, ai-je du talent ? Si oui, il est pour l’instant latent. Je vais attendre qu’il se manifeste, mais j’ai plutôt l’âme et l’humeur méfiantes…
Je
recommence : « C’est l’histoire
d’un désir qui rêvait de se poser sur celle qui l’inspire pour
enfin trouver la douceur du repos et
gommer les rides creusées par le désespoir… »
N’est-ce
pas un peu trop emphatique tout
ça ? Dans la forme oui, je le reconnais,
mais dans le fond, ce sont des vérités qui ne peuvent être éternellement récusées. Et si je renonçais ?
Elle…
Elle et son super pouvoir empathique.
Je suis prisonnier de sa spirale :
Elle est mon idée fixe.
Je poursuis : « Là-bas elle rit, ailleurs elle vit. Ici, Elle me contente d’un sourire lénifiant et infantile, déposé pour me dépasser. Je l’aspire avidement pour m’aider à continuer de respirer, je m’en repais… »
Dans
cette histoire, la mienne, « Elle »
est une image entêtante.
Elle
est le fil ennemi qui m’éconduit, je
sombre et par magie me ranime.
J’aime
ses contours, tous ses reflets, ses ombres
surtout.
En
dehors de cette histoire, Elle… Non, je préfère revenir à mon histoire qui n’en finit pas de commencer, de m’enivrer, et bientôt de m’achever.
Je
reprends tout depuis le début : « Il
était un soir pas comme les autres. Alors
qu’à peine attablés dans ce restau,
je cherche à prendre sa main, Elle
l’éloigne de la mienne. Elle revient vers moi, puis se reprend.
Ce fut le début de ma
fin, de la faim de tous nos débuts, de son
étreinte.
Et je compris aussitôt
que j’avais là, devant moi, toute une éternité
à remplir sans Elle.
Je perds à être connu. Voilà ce que je me dis quand nous avons quitté le restaurant ce soir-là. Il fallait que je dorme, ou qu’elle me morde afin de réaliser que je rêvais, qu’il était impossible qu’elle m’abandonne. Et pourtant non... mes impressions étaient bien vraies.
Le monde est petit. Partout où je me rends, je la rencontre. Elle
me poursuit.
Le démon permanent de mes courtes nuits veille sur mes
jours interminables.
Il est méprenant d’être à ce point à la merci d’une obsession qui
s’éternise. Il se pourrait même qu’elle fût accusée de crime de lèse-sérénité ! »
Après relecture, je constate que rien ne va. Je
recommence : « Notre histoire a
commencé… »
J’aimerais tant la recommencer ! Même si je redoute
de revivre sa fin et son inextinguible déroute.
Elle m’a dit un jour : « Tout a un début,
un déroulement et une fin. » Je n’ai pas eu assez d’égards pour cette simple phrase, j’aurais dû me tenir davantage sur mes gardes.
Certains pointent l’importance du mot
« déroulement », me font part de leurs craintes au sujet de ma
peur de la fin. D’autres m’encouragent à me battre pour tenter un nouveau début.
Tous ses avis me délivrent un visa pour poursuivre. Je vais me
pencher sur tout cela – sans chavirer – peut-être réussirais-je à
terminer cette histoire et enfin l’archiver dans un dossier baptisé à son
nom, ou à mon nom.
Mais j’en suis encore loin ; je n’ai qu’un maigre
titre, idée maîtresse pour imager cet exercice.
Elle. À lui seul, ce mot me permet de mieux
respirer. Aurais-je la trempe de remplacer « Oser aimer » par
« Elle » ?
J’ai aussitôt reconnu ses parfums, comme si je les
avais déjà respirés à plusieurs reprises. J’en étais déjà empreint.
Afin de pimenter ses attraits, elle dispensait une senteur aux teneurs
entêtantes, de celles qui toute une vie nous poursuivent.
Un
dernier essai et j’abandonne :
« La première fois qu’elle m’a vu…
– Cela change dans ce sens-là, non ? – j’en fus époustouflé.
Je réalisais
très vite que, pour Elle, je laisserai
tout. » –
Je sais, pour le verbe « réaliser » j’aurais dû utiliser le
passé-simple et non l’imparfait, mais, ici, cela m’arrange.
Je me
demande pourquoi j’ai écrit tout cela,
pourquoi faire le récit de cette
histoire. Peut-être afin de ranimer
ma peine, ou pour m’éviter d’y mariner encore longtemps.
Je dois
cependant être réaliste et me
confronter aux réalités de la
situation. L’histoire « Oser
aimer » ne verra jamais le jour. Elle, ma Rose-Marie, n’existe pas.
Moi non
plus.
💬 Commentaires 21
J'aime beaucoup.
D'autant plus que l'histoire en filigrane est jolie.
Puis j'aime beaucoup la toute fin : "ma Rose-Marie n'existe pas. Moi non plus."
Bravo ! :)
(J'ai failli coller une annot parce que je ne lisais pas assez vite ^^)