Chapitre 13 : Fantôme - Octobre 2024.
Juozas acceptait toujours volontiers de rendre service au père Den Algirdas, mais cette fois, la demande du vieux prêtre le laissa pantois.
Les Kazlauskas terminèrent leur dîner dans la joie et la bonne humeur. Juozas étira ses bras et fit craquer ses épaules :
- Bon, je vais vous laisser. Le devoir m’appelle. Je vais assister le père Den Algirdas dans un exorcisme.
Bien que cela ne soit pas son attention, il capta toute l’attention de son auditoire.
- Beata Saltis est persuadé qu’un fantôme hante l’appartement au-dessus de chez elle, expliqua-t-il.
Anastasia fronça les sourcils :
- La folle au chat, c’est ça ?
- Ah, Ona, soupira Danius avec un sourire, nous nous ennuierions sans ton franc-parler. Disons que certaines personnes sont… particulières.
- Particulière ? fronça encore plus des sourcils la jeune fille. Elle lui met un ruban au cou et parle de lui comme si c’était la huitième merveille du monde ou son enfant. Alors qu’il a une tête de fourbe et de vicieux. Je ne sais pas qui est le plus fou entre le chat et elle.
Juozas explosa de rire tandis que Rozalija plaça, avec un regard malicieux :
- Ce que veut dire Danius : c’est que nous n’avons pas tous la lumière à tous les étages. Mais il est trop gentil pour l’énoncer à haute voix.
- C’est vous qui le dites, pas moi, protesta le père de famille. Je ne me joindrais pas à vos médisances.
- Mais papa, renchérit Juozas. Ona a raison. Tu as vu comme il est gras ? Si tu voyais ce qu’elle m’achète au marché noir pour cette bête. Il est bien mieux nourri que certains humains, c’est honteux. Et franchement, on est enfermé ici et elle perd son temps avec ce chat. Non, ce n’est pas possible.
- Eh bien, ma chérie, Juozas est d’accord avec Ona, quel jour merveilleux.
- Ça va, râla Juozas, ça fait longtemps qu’on ne se dispute plus.
- Est-ce que je peux venir à l’ex… exor… exorcisme ? peina à prononcer Anastasia. Ça a l’air marrant.
***
- Tu es sûre de vouloir venir, répéta à nouveau Juozas ? Ça pourrait être dangereux.
- Qu’est-ce qui pourrait être dangereux, pouffa Anastasia. La seule possédée, c’est elle. Possédée par la folie des chats. Je suis sûre que ce qu’elle entend en haut c’est une chouette, le craquement du parquet ou je ne sais quoi d’autre. Même le père Den Algirdas n’y croit pas.
- Mais imagine que ce soit un délinquant ?
- Eh bien je vérifierai si tu as bien travaillé nos cours de combat.
- Je trouve que ça fait longtemps qu’on ne s’est pas entraîné tous les deux.
Anastasia haussa un sourcil en voyant son sourire en coin.
- Vraiment ? J’ai pourtant le souvenir d’être allée avec toi à la salle de sport la semaine dernière.
- Oui, vraiment.
La jeune fille gloussa lorsqu’elle se retrouva dos au mur avec les bras de Juozas autour de son visage.
- Je pense que j’ai besoin à nouveau de ta science.
Anastasia retint un rire et ferma les yeux lorsque Juozas commença à déposer des baisers dans son cou.
- Hum, hum.
Les deux amoureux sursautèrent et se séparèrent précipitamment. Ils rougirent comme des écrevisses en apercevant le prêtre. Les mains dans le dos, celui-ci semblait bien s’amuser.
- Mon père…, l’accueillit Juozas avec une voix éraillée. Comment allez-vous ?
- Très bien, presque autant que vous.
Les deux jeunes rougirent de plus belle.
- Je ne vous retiendrai pas longtemps. Allons « exorciser » ce fantôme.
- Vous croyez que c’est un voleur, mon père ? demanda Anastasia en espérant changer de sujet.
- Cela serait fort plus probable qu’un fantôme. Oh, bien sûr, il existe des esprits maléfiques et des vrais cas de possessions. Je me suis retrouvé quelque fois à devoir pratiquer des exorcismes, mais je ne ressens rien de mauvais dans cet endroit.
Mystérieusement, ces explications semblaient passionner Anastasia. Beata Saltis accueillit l’homme d’église avec empressement et gravité.
- Mon père, enfin vous voilà. Depuis tant de nuit je peine. Je ferme à peine l’œil. Je sens ses doigts autour de mon cou durant mon sommeil. J’entends ses pas à l’étage.
- Vous entendez ses pas à l’étage et le sentez en même temps ? récapitula doucement Den Algirdas.
- Oui ! s’exclama Beata les yeux grands ouverts. Aidez-moi ! Renvoyez-le dans l’au-delà !
- Voilà qui est bien embêtant, conclut le prêtre en adressant un sourire malicieux aux deux jeunes.
La folle au chat nota enfin leur présence. Ses lèvres se pincèrent lorsque le religieux les présenta comme ses assistants. La quinquagénaire fit la moue et redressa le menton :
- Je doute que ces deux… amateurs, chercha-t-elle ses mots, puissent vous être d’une grande aide. Mais soit, soyons charitable.
***
Tapis dans le noir derrière une montagne de valises, Juozas maugréait :
- Amateurs, amateurs… elle s’est vue, cette folle. Et « soyons charitables ». C’est nous qui sommes charitables de perdre notre temps ! Je travaille moi, demain ! Pauvre tarée, oui ! Elle rira moins lorsque je lui ferai bouffer son chat !
Malgré la pénombre, Anastasia et le prêtre arrivèrent à échanger un regard amusé. Un lourd craquement mit fin aux récriminations de Juozas. Ils sursautèrent lorsqu’une pile de livres dégringola sur le sol à leur gauche. Avant qu’il n’ait pu apercevoir une ombre ou une silhouette, un vieux vase fut propulsé d’une étagère sur leur droite et s’écrasa dans une mer de verre sur le sol. « Le fantôme » sautait si vite que la lampe de poche d’Anastasia n’arrivait pas à le suivre.
- Vous pensez que c’est un démon, mon père ? interrogea Juozas.
Le vieil homme secoua la tête. « L’esprit frappeur » continuait sa destruction folle. Le jeune homme tendit ses muscles, tous les sens en aguets et, suivant son intuition, bondit de derrière sa cachette.
- Ha ! Je t’ai !
La « chose » se débattait, griffait, miaulait et mordait avec une force insoupçonnée. Tellement que le Lituanien s’écrasa par terre. Juozas fronça les sourcils, comprenant la cause de tout ce charivari. Anastasia avait raison : ce chat était aussi fou que sa maîtresse !
- Juozas ! Ne bouge pas ! Je m’en occupe !
- Nastya, non !
Trop tard… Armée d’une batte de base-ball, la jeune fille cogna de toutes ses forces dans ce qu’elle croyait être un délinquant.
- Miaou !!
La bête s’envola. Les trois protagonistes hurlèrent lorsque, propulsé par la vitesse, il traversa la vitre dans un sinistre bruit de verre brisé. Un dernière « miaou » puis un choc dur sur le sol.
Son arme toujours levée en l’air, Anastasia se rendit compte de sa boulette.
- …Bordel… J’ai tué le chat…
- Je crains que oui, mon enfant…
Les exorcistes se dirigèrent vers la fenêtre. Après tout, un chat retombait toujours sur ses pattes, n’est-ce pas ? Sauf celui-ci qui avait atterri sur son crâne. Du moins, ce qu’il en restait…
***
Avec la plus grande patience et gentillesse du monde, père Den Algirdas avait tapoté la main de Beata et écouté ses plaintes et ses gémissements.
- Je sais, ma fille, je sais. Hélas, l’esprit était si puissant qu’avant de disparaître il a entraîné votre chat dans la mort. Mais soyez rassuré, je suis sûr que maintenant il heureux au paradis.
Dans leurs petits souliers, Anastasia et Juozas fixaient obstinément leurs genoux.
Avec soulagement, ils quittèrent l’appartement de madame Saltis et ses pleurs.
- Dîtes, osa demander Anastasia. Je pensais que ce n’était pas bien de mentir dans votre religion ?
Le prêtre sourit.
- Dans notre cas, je pense qu’un pieu mensonge est mieux pour tout le monde. Vous imaginez si elle venait à apprendre la vérité ?
« Pitié ! » prièrent les deux jeunes, « Faites que jamais ça ne se sache ! »
Cependant, ils durent bien narrer la vérité à Danius et Rozalija. Et Juozas ne se souvenaient pas avoir vu ses parents rire d’aussi bon cœur aussi longtemps. En essayant d’essuyer ses larmes, Danius plaça :
- Ona et toi faites une fine équipe.
💬 Commentaires 2
Vivant et drôle. Un peu d'humour dans le quotidien de Juozas et Anastasia fait du bien ;)