Mon enfant n'est pas mon fils ! [⚠️] (anticipation)

– Monsieur K., désirez-vous ajouter quelque chose ?
Je me lève
– Oui, Madame le juge
– Allez-y. Nous vous écoutons.
Mes paupières baissent d’un cran, me détachant du brouhaha du tribunal, à la fin de concentrer mes pensées sur ce que je veux faire passer. Ma parole ne sera probablement pas entendue mais je tiens à ce que ma part de vérité s’inscrive dans le procès-verbal.
J’inspire un bon coup
– Tout d’abord, je vais commencer par ce qui a été dit à propos de mes parents, qu’on a allègrement salis en les évoquant. J’ai eu des parents merveilleux, attentifs, ni trop permissifs, ni trop stricts. J’ai su très tôt que j’avais été adopté et pourquoi ils avaient cherché à adopter. Ils avaient beaucoup d’amour à donner. Ils auraient pu le réserver à des œuvres, ou à des animaux, mais ils ont préféré en faire bénéficier quelqu’un qu’ils pourraient véritablement épauler sur de longues années. On a parlé de ma sœur décédée, dans ce tribunal, que mes parents avaient voulu remplacer, comme on s’empresse de remplacer le vieux compagnon qui vient de mourir par un jeune chiot. Ce n’était pas cela du tout. Vous êtes passés bien vite sur le calvaire qu’a enduré ma sœur, calvaire que mes parents ont vécu dans leur chair, car si pour vous elle n’était qu’une petite fille adoptée, pour eux, elle était leur enfant chérie avant tout. Les hôpitaux, les crises d’absence, les traumatismes, les comas, les cris de souffrance, pour tout ça, eux étaient là, à ses côtés. Ils ont tenu jusqu’au bout. Ils se sont endettés sur de nombreuses années pour essayer tout ce qu’il était humainement possible d’essayer afin de la sauver. Ça, c’est la vérité. Vous auriez pu interroger ceux qui les avaient connus à cette époque, au lieu de les enterrer un peu vite sous les infamies. Parce que, oui, peu après son décès, ils ont à nouveau déposé une demande d’adoption, et que, oui, par un coup du sort exceptionnel, ils m’ont eu dans les bras dans les mois qui ont suivis. J’avais tout juste deux semaines. Je n’ai pas remplacé ma sœur, j’ai eu une nouvelle chance dans la vie avec pour seule mission, vis-à-vis de ma sœur, un devoir de mémoire. Mes parents me parlaient d’elle, c’était naturel. Pas comme on parle d’un disparu, mais comme d’un enfant qui serait parti voler ailleurs. Tiens, ta sœur faisait la même chose ! disaient-ils parfois, comme si nous avions eu véritablement les mêmes gènes. Il n’y avait rien de pesant dans ces évocations. Parfois aussi, ils souriaient, comme on sourit à un souvenir heureux. Elle était pleine de vie avant de tomber malade, elle faisait beaucoup de bêtises, bien plus que moi. Elle avait laissé une trace et ils estimaient de leur devoir de faire en sorte que cette trace mette le plus longtemps possible à s’effacer. Petit à petit, j’ai pris le relai. C’était comme si je l’avais un peu connue. Je ne la ressentais pas comme un poids, mais comme un ange qui m’encourageait. J’ai toujours eu l’impression que nous étions d’accord sur le fait qu’il était merveilleux d’avoir été adoptés. Que c’était une vraie chance, que nous n’aurions pas été aussi épanouis avec des parents qui n’auraient pas autant voulu de nous.
La tension se relâche un peu
Je reprends une nouvelle inspiration
– Je n’ai jamais cherché à retrouver mes parents biologiques. Si eux avaient été contents de se débarrasser de moi, alors j’étais content pour eux de ne plus les embarrasser. Je me disais aussi qu’ils m’avaient peut-être abandonné pour m’offrir une vie meilleure, mais que je n’avais pas besoin de les remercier pour ça. De toute façon, je n’étais pas leur fils. La seule chose qui m’importait était d’avoir des parents qui m’aiment et me soutiennent. Je savais très bien que je n’en trouverais pas de meilleurs ailleurs. On dit que le respect se mérite, alors je pense que le respect filial ne s’accorde qu’à ceux qui ont été présents quand on avait besoin de soutien.
Je fais à nouveau une pause sans regarder personne
Puis, avant de perdre tout courage, je me dépêche d’enchaîner
– J’ai tué Gatien, je l’ai reconnu. La véritable raison est à chercher dans le manque de respect. Parce que la loi n’en a pas eu pour moi et que, de fait, je n’avais plus à en avoir pour elle. La loi de 2018, parue juste avant la naissance de l’enfant, a autorisé la communication des informations concernant les donneurs de sperme, et sa mère a sauté sur l’occasion. Sa volonté n’a été que vénale : me soutirer une pension, retenir une part d’héritage, me presser au maximum. C’était du chantage pur et simple. J’ai beaucoup travaillé pour ma famille, pour ma femme, pour nos enfants, pour mes parents, pour leur assurer un avenir correct. Je ne vois pas pourquoi je devrais en plus me saigner pour des profiteurs qui me sont étrangers. À cette femme qui m’a harcelé, j’ai clairement fait comprendre qu’elle n’aurait rien. Elle s’est entêtée. Depuis la loi de 2017 qui autorise toute femme à utiliser la PMA pour obtenir un enfant, les femmes se gaussent des sentiments des hommes. Elles ne doutent plus de rien. Alors quand j’ai reçu la convocation pour qu’on me fasse un prélèvement d’ADN afin d’établir une filiation que je refusais, j’ai appliqué la sentence. Ma sentence. La loi ne me protégeait plus. Elle ne protégeait plus ma famille. Elle ne me reconnait plus le droit à avoir une sensibilité. J’ai été traité comme un objet, comme ce que les femmes ont fini par faire de nous, des objets à la soumission de leur bon plaisir. Les chiens, depuis 2015, sont mieux protégés par la loi que les hommes. Je me suis retrouvé seul pour résoudre un problème et j’ai pris mes responsabilités : j’ai tué ce bébé. Dans un sens, je lui ai rendu service. Parce qu’il était condamné à ne devenir qu’un objet, un crache-billets pour dames en mal d’argent, un crache-sperme pour dames en mal de sexe, un crache-muscles pour dames en mal d’outils, et vu le chemin que ça prend, les décisions égoïstes de se faire un enfant sans amour, de vampiriser la vie des gens qui vous ont rendu service, il n’aurait pas été heureux. Je sais ce qu’est une mère, une véritable mère, et la femme qui lui avait donné le jour n’était pas de cette race. Et puis, il était peut-être mon enfant, au sens biologique du terme, mais en aucun cas il n’était mon fils.
juin 2017
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