Saison 3 - Épisode 3 - ALBERTO.
MÉDITERRANÉE — NUIT
L’Obrigado avançait vers le nord.
Depuis Le Pirée, la mer s’était progressivement chargée.
Une houle longue venait maintenant frapper la coque par bâbord. Rien d’inquiétant. Mais suffisamment pour donner au bateau un mouvement lent, presque respiratoire.
Au loin, quelque part derrière la masse noire des nuages, le tonnerre roulait sur la Méditerranée.
Lana dormait.
Sur la petite table près de sa couchette se trouvait une chaîne.
Et au bout de cette chaîne :
le médiator de Gwen.
Un éclair traversa le hublot.
Blanc.
Noir.
Puis…
une radio parlait italien.
LUTHERIE D’ALBERTO — ROME
Lana était debout au milieu de l’atelier.
Elle connaissait cette journée.
Kléo était contre son bras.
Les violons étaient suspendus aux murs recouverts de liège.
Varlopes.
Burins.
Rabots.
Chevalets.
Copeaux.
Térébenthine.
Cette odeur…
Elle aurait pu fermer les yeux et savoir où elle était.
Alberto travaillait.
Puis il se retourna.
Petit sursaut.
Puis son sourire.
— Ciao, Lana. Mademoiselle.
Exactement comme dans son souvenir.
Il attrapa l’étui.
— Bon. Il est prêt.
Et Lana le vit.
Son violon.
Entièrement noir.
Satiné.
Les épis de blé.
Les tournesols.
Douze années de sa vie.
Elle ressentit immédiatement quelque chose qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps.
Le manque.
Kléo s’approcha.
— Ouah… il est trop beau.
Alberto sourit.
Puis commença son explication.
Exactement comme ce jour-là.
— Il n’est pas tout en ébène. Ce serait impossible techniquement.
Il retourna l’instrument.
— Chaque essence de bois a son utilité dans la résonance du son.
Lana regarda Alberto.
Le rêve sembla ralentir.
Résonance.
Une corde vibra.
Très légèrement.
Lana baissa les yeux.
Alberto n’avait rien remarqué.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Alberto continua comme si elle n’avait pas parlé.
— L’épicéa ne travaille pas comme l’érable. L’érable ne travaille pas comme l’ébène.
Il posa un doigt sur la table d’harmonie.
— Aucun ne fait le violon.
Puis sur le fond.
— Aucun ne fait la musique.
Puis sur les cordes.
— Aucun ne fait le son.
Lana fronça les sourcils.
Cette partie-là…
Alberto ne l’avait jamais dite.
— Alberto ?
Il leva les yeux vers elle.
— Oui ?
— Je rêve.
Il sourit.
— Probablement.
Silence.
Lana le regarda.
— Alors t’es pas Alberto.
— Probablement pas.
Le tonnerre gronda.
Les murs de l’atelier tremblèrent légèrement.
Pourtant Alberto continua son travail.
— Mais tu te souviens de ce qu’il t’a appris.
Il désigna le violon.
— Alors regarde.
L’instrument se démonta.
Pas violemment.
Comme un dessin technique.
La table d’harmonie se sépara du fond.
Le manche.
L’âme.
Le chevalet.
Les cordes.
Les chevilles.
Chaque pièce resta suspendue dans l’air.
— Où est le violon, Lana ?
Elle regarda les éléments.
— Là.
— Où ?
Elle désigna l’ensemble.
— Tout ça.
— Non.
Un à un, les éléments s’écartèrent davantage.
— Ça, c’est du bois.
Il montra les cordes.
— Ça, du métal.
Le chevalet.
— Encore du bois.
Puis il regarda Lana.
— Montre-moi le violon.
Elle ne répondit pas.
Alberto rapprocha les éléments.
Ils reprirent leur place.
L’instrument exista de nouveau.
— Maintenant ?
Lana murmura :
— Là.
— Pourtant je n’ai rien ajouté.
Silence.
Cette fois Lana comprit quelque chose.
— C’est leur relation.
Alberto sourit.
— Voilà.
BOUM.
Un éclair.
La lutherie disparut une fraction de seconde.
À sa place :
une salle gigantesque.
Ancienne.
Des silhouettes autour d’un bloc de grenat brut.
Des hommes frappaient quelque chose.
Des forgerons.
Puis immédiatement :
la lutherie.
Lana recula.
— C’était quoi ?
Alberto ne répondit pas.
Il posa le violon sur son établi.
— Tu crois encore que ce sont les objets qui comptent.
Nouvel éclair.
Douze silhouettes.
Autour d’elles, d’autres.
Beaucoup d’autres.
Puis noir.
Retour chez Alberto.
— Pourquoi douze ?
Alberto continua de travailler.
— Je n’ai rien dit sur douze.
Lana se figea.
La radio italienne grésilla.
Une fréquence aiguë traversa l’atelier.
Plusieurs violons suspendus se mirent à vibrer.
Mais pas tous.
Certains répondaient fortement.
D’autres faiblement.
D’autres pas du tout.
Lana les regarda.
— Ils réagissent différemment.
— Bien sûr.
— Pourtant c’est le même son.
Alberto leva les yeux.
— Voilà une meilleure question.
Lana s’approcha.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils ne sont pas les mêmes.
Il prit deux instruments.
— Une fréquence n’impose pas nécessairement sa volonté à ce qu’elle rencontre.
Il posa le premier.
— Elle rencontre quelque chose.
Puis l’autre.
— Et cette rencontre décide de ce qui arrive ensuite.
Lana pensa immédiatement à quelque chose.
Gwen.
— Résonance…
Alberto sourit.
— Maintenant tu écoutes.
Lana sortit soudain quelque chose de sa poche.
Le médiator.
Celui qu’elle possédait réellement.
Elle le regarda.
— Et lui ?
Pour la première fois…
Alberto cessa de sourire.
Il prit le médiator.
L’examina.
Le retourna.
— Ça…
Long silence.
— …ça n’était pas prévu.
Lana sentit son cœur accélérer.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Alberto posa le médiator à côté du violon.
Deux objets.
L’un fabriqué par un luthier.
L’autre banal.
— Celui-ci existait.
Il montra le violon.
— Celui-ci existait.
Il montra le médiator.
Puis il rapprocha les deux.
— Mais ce qui existe maintenant n’était dans aucun des deux.
Lana le fixa.
Et soudain…
CLANG.
Un enfant.
Une fraction de seconde.
Gwen.
Plus jeune.
Le violon tenu maladroitement comme une guitare.
Le médiator toucha une corde.
CLANG.
Retour à l’atelier.
Une onde traversa le violon.
Puis le médiator.
Mais cette fois, Lana la vit.
Une vibration qui entrait dans la matière.
Pas une lumière magique.
Une structure.
Presque géométrique.
Comme si quelque chose cherchait une forme dans laquelle exister.
Lana murmura :
— Il l’a transformé.
— Non.
— Gwen ?
— Non.
— Alors quoi ?
Alberto la regarda.
— Tu cherches encore qui l’a fait.
Silence.
— Cherche plutôt ce qui s’est rencontré.
Lana regarda Gwen.
Le violon.
Le médiator.
Puis nouvel éclair.
Origin.
Des machines.
Un enfant relié à des appareils.
Des courbes.
Des fréquences.
Puis Mu.
Le grenat.
Les forgerons.
Puis le violon.
Puis le médiator.
Tout devint très rapide.
Ancien.
Moderne.
Forgé.
Biologique.
Musical.
Humain.
Et soudain Lana comprit suffisamment pour avoir peur.
— Les artefacts…
Alberto ne répondit pas.
— Ils ont une fréquence.
Il continua de la regarder.
— Gwen aussi.
Silence.
— Non…
Elle se corrigea elle-même.
— Ils lui ont fait quelque chose pour qu’il puisse leur répondre.
Alberto sourit légèrement.
Cette fois, elle approchait.
— Et quand il a touché mon violon avec le médiator…
Elle n’arriva pas à terminer.
Alberto le fit presque pour elle.
— Deux choses se sont rencontrées.
— Et une troisième est apparue.
Alberto ne dit rien.
Lana regarda le médiator.
— Un artefact.
La radio s’éteignit.
Silence absolu.
Puis Alberto posa une dernière question :
— Lana…
Elle leva les yeux.
— Si les hommes ont autrefois appris à fabriquer des objets capables de résonner avec quelque chose…
Il désigna Gwen.
— …qu’est-ce qui te fait croire que quelque chose capable de résonner avec eux ne pourrait pas en créer de nouveaux ?
BOUM.
Lana ouvrit les yeux.
Respiration courte.
La cabine.
L’Obrigado.
La houle.
Le tonnerre.
Elle regarda immédiatement sa main.
Elle serrait quelque chose.
Très fort.
Elle ouvrit les doigts.
Le médiator.
Elle resta assise longtemps.
Puis se leva.
PONT DE L’OBRIGADO
La pluie était fine.
La Méditerranée noire.
Lana sortit.
Manu était là.
Seul.
Accoudé au bastingage.
Comme s’il l’attendait.
Lana s’approcha.
— Tu dors jamais ?
— Si.
— Quand ?
— Ça dépend.
Elle vint à côté de lui.
Silence.
La mer montait et descendait devant eux.
Manu regarda sa main fermée.
— Encore lui ?
Lana ouvrit la paume.
Le médiator.
— J’ai rêvé d’Alberto.
— Ton luthier.
Elle le regarda.
— Tu te rappelles ?
— J’écoute parfois quand les gens parlent.
Lana eut un sourire.
Puis regarda l’horizon.
— Il m’avait expliqué comment fonctionnait un violon.
Manu attendit.
— Des bois différents. Des propriétés différentes. Aucun ne produit ce qu’on appelle réellement le violon tout seul.
— D’accord.
— C’est leur relation qui le fait exister.
Manu tourna légèrement la tête.
Lana continua.
— Et si les artefacts fonctionnaient pareil ?
Cette fois Manu ne plaisanta pas.
— Explique.
— On pense toujours à ce qu’ils font.
Elle montra le médiator.
— Et si on devait plutôt chercher à quoi ils répondent ?
Silence.
Le tonnerre roula au loin.
Manu regarda la mer.
— Une fréquence.
Lana se tourna vers lui.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce qu’on va chercher une lyre.
Lana ne comprit pas immédiatement.
Manu continua.
— Pas une épée. Pas une couronne. Pas une pierre.
Il regarda Lana.
— Un instrument.
Silence.
Et là…
ça percuta.
Orphée.
La lyre.
Les artefacts.
Le violon.
Gwen.
Les fréquences.
Lana murmura :
— Putain.
Manu eut un petit sourire.
— Voilà.
Puis elle lui montra le médiator.
— Et ça ?
Manu le regarda.
Longtemps.
— Ça, c’est beaucoup plus emmerdant.
— Pourquoi ?
— Parce que si tu as raison…
Il prit délicatement le médiator.
— …les cinquante-deux ne sont peut-être pas un catalogue fermé.
Lana le fixa.
Manu lui rendit le médiator.
— Quelqu’un en a peut-être fabriqué un cinquante-troisième.
Lana secoua la tête.
— Non.
— Non ?
Elle referma ses doigts dessus.
— Personne ne l’a fabriqué.
Manu comprit.
Lana :
— Il est né.
Silence.
Un éclair déchira le ciel.
Et là, très loin devant eux…
pendant une fraction de seconde…
les nuages découvrirent la masse immense du continent.
Quelque part derrière.
L’Olympe.
Manu regarda dans cette direction.
— Alors on ferait bien de comprendre comment sont nés les cinquante-deux premiers.
Lana regarda le médiator.
Puis la montagne invisible.
Lana avait refermé ses doigts sur le médiator.
— Personne ne l’a fabriqué.
Manu la regarda.
— Non ?
— Il est né j'en suis sûre et certaine.
Le sourire de Manu disparut.
Pas de surprise.
Autre chose.
Lana le remarqua immédiatement.
— Quoi ?
— Rien.
— Manu.
Il regarda la mer.
— Lana…
— Non. Fais pas ça.
Silence.
La pluie frappait doucement le pont.
— Tu savais.
Manu ne répondit pas.
Lana s’approcha légèrement.
— Tu savais qu’un artefact pouvait apparaître comme ça ?
— Non.
Réponse immédiate.
Trop immédiate.
Lana le fixa.
— Mais tu sais autre chose.
Manu regardait toujours l’horizon.
Un éclair illumina la Méditerranée.
— Depuis combien de temps ?
— Lana…
— Depuis combien de temps tu sais ce que sont ces trucs, et quand je dis savoir....?
Manu souffla lentement.
Puis tourna enfin les yeux vers elle.
— Assez longtemps.
Lana eut un petit rire sans joie.
— Évidemment.
Puis la voix d’Alberto traversa sa mémoire.
Ce qui existe maintenant n’était dans aucun des deux.
Elle s’arrêta.
Regarda le médiator.
Puis Manu.
— Alors celui-là change quelque chose.
Manu ne répondit pas.
— Pourquoi ?
Silence.
Et cette fois, quelque chose dans le regard de Manu suffit.
Lana comprit qu’elle venait de toucher exactement là où il ne voulait pas.
— Combien ?
Manu resta immobile.
— Combien quoi ?
— Combien il y en a exactement bordel et réponds à ma putain de question Manu ?
Long silence.
La houle souleva l’Obrigado.
Manu regarda le médiator.
Puis Lana.
Et enfin :
— Cinquante-deux.
Lana ne bougea plus.
Le tonnerre gronda derrière eux.
Elle ouvrit lentement la main.
Le petit morceau de matière reposait au centre de sa paume.
Puis elle regarda Manu.
— Non.
— Lana…
— Tu viens de me dire qu’il y en a cinquante-deux.
Elle leva le médiator entre eux.
— Et moi, je viens de te dire qu’il y en a cinquante-trois.
Manu fixa le médiator.
Pour la première fois depuis le début de leur conversation…
il n’avait rien à répondre.
Un éclair déchira le ciel.
Très loin devant eux, derrière la pluie et les nuages, la masse sombre des terres grecques apparut une fraction de seconde.
Quelque part au-delà :
l’Olympe.
Puis la voix d’Alberto.
Douce.
Presque amusée.
— Voilà, Lana. Maintenant, tu sais ce qu’Emmanuel sait depuis très longtemps…
— …et lui vient de comprendre de toi qu’il s’était trompé.
💬 Commentaires 9
Tu as su transformer ma vie réelle et mes souvenirs de juin en une histoire fantastique.
Tu y as mêlé Gwen, Kléo et mon luthier. Comme quoi, de simples actes dans une journée peuvent être transformés en une œuvre d'art.
Bravo donc. ❤️