[1-2] Observations de l'Empereur
Car si l’économie archadienne florissait à la vitesse qu’elle avait, ce n’était pas dû à ses bonnes récoltes. Contrairement à Rozarria, Archadia possédait un territoire ingrat, dont seul le sud était relativement arable. Peu de bétail était élevé et aucune mine de pierres précieuses n’avait été décelée.
Les Archadiens étaient donc contraints de vivre aux dépens des autres nations : les « paysans » pour la nourriture (entendre par là les deux royaumes), Bhujerba pour l’énergie et les produits de luxe, et Rozarria pour son fer, nécessaire pour fabriquer les dix mille vaisseaux privés comme les cinq mille armures.
D’autres accords avaient été signés et beaucoup restaient en cours de rédaction par les juges. De cette manière, on pouvait considérer que la belle vie des citoyens d’Archadia ne tenait pas à grand-chose ; et que si par malheur l’un des pays, particulièrement ceux des « paysans », décidait de cesser les exportations vers l’Empire, le vieux Gramis n’aurait pas trente-six hommes à qui s’adresser : le juge Bergan.
Ainsi, la paix d’Ivalice se résumait à peu de chose, et c’était la raison pour laquelle l’empereur archadien avait très tôt motivé ses magistrats à s’orienter partiellement vers des plans de guerre ; de cette manière, l’Empire était blindé, quoi qu’il arrivât, et particulièrement si le chef des affaires militaires s’appelait Bergan.
Archadès vivait de cette manière, craintive et confiante à la fois.
Sa seule consolation était de voir des savants accourir de toutes parts vers ses écoles, et ses ouvriers travailler activement dans ses usines ; car si l’agriculture et la sidérurgie manquaient de façon alarmante dans l’Empire, les très nombreuses industries de transformation installées un peu partout sur le territoire contribuaient à renflouer les caisses de l’Etat, criblées de dettes par l’achat sans retenue de denrées aux peuples avoisinants.

[Légende de la carte: l'empire d'Archadia (continent de Valendia) est en rouge (provinces historiques), marron (Bó) et rose (Landis). Les "royaumes paysans" de Nabradia et Dalmasca sont en beige et jaune (péninsule centrale de Galtéa). Le continent bleu abrite l'empire rival de Rozarria (continent d'Ordalia). Le continent au sud (majorité de vert), Kerwon, est sauvage. - N'hésitez pas à revenir à cette carte en 1-2, au cours de votre lecture qui vous transportera à chacune de ces entités.]
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Le plus grand nombre d’usines, accompagné des plus grands espaces commerciaux, se trouvait dans la province de l’Argyllshire, au nord d’Opaly où se trouvait la capitale. Les conquêtes du siècle, à savoir le rattachement des provinces de Bò et de Landis, avaient amené plus de main d’œuvre et ouvert l’accès à davantage de ports.
Le travail imposé par la loi chacun des dix jours de la semaine, les trois semaines du mois et les douze mois de l’année, permettait à Archadia de se distinguer économiquement, par rapport aux autres pays d’Ivalice qui tous autorisaient un minimum de repos.
Nobles et paysans étaient logés à la même enseigne sur ce point ; les étudiants, eux, avaient classe un jour sur deux afin de pouvoir réviser leurs leçons, préparer le prestigieux concours final des Académies Impériales, et s’impliquer dans la vie associative et politique du pays.
Malgré des horaires allégés, les ouvriers chargés de construire des bâtiments toujours plus hauts et ardus souffraient particulièrement de leur travail, dont l’excellence était nécessaire pour conserver leurs droits citoyens. Les plus miséreux de ces petites mains de la capitale habitaient tous dans le quartier populaire qu’on appelait la Vieille Archadès, siège de l’antique cité-État à l’origine de l’Empire, situé au pied des édifices ostentatoires de la capitale.
La plupart d’entre eux, d’ailleurs, ne travaillaient plus ; expulsés par les nobles des hauts quartiers de la métropole, fatigués d’avoir servi dans les usines ou les armées sans rente pour finir leurs jours, ils se contentaient de sortir de leurs bicoques, en haillons, et de regarder d’un air hagard tous les étrangers qui se pressaient de traverser le sud d’Archadès afin de regagner le centre-ville.
Les plus curieux d’entre eux, cependant, avaient trouvé depuis l’existence de cette séparation une étrange occupation : la collecte d’informations. Aucune personne résidant au Palais n’était épargnée : on causait indifféremment de l’Empereur, de sa famille, des juges, des soldats, des chiens, des domestiques, des montures, ou encore de l’argenterie servie au repas « familial », cérémonie qui parfois incluait les Solidor et leurs juges lors d’un dîner de cérémonie.
Et, lorsqu’on avait liquidé le sujet du Palais impérial, on passait à un autre groupe de personnes : les commerçants curieusement installés près des célèbres places de la capitale, les nobles retraités qui entretiendraient des relations louches avec Bhujerba, les étudiants qui avaient décidément un regard trop méprisant envers les pauvres gens comme eux, ou encore l’étrange personnage abandonné, d’un blond de poussitrice[1], qui le matin même avait déclaré à différentes personnes être le protecteur d’Archadia et de Dalmasca, en demandant poliment le chemin qui menait au palais de l’Empereur.
Chaque habitant de la Vieille Archadès passait donc ses journées à sa façon, entre les briques, la terre, les tissus déchirés et les restes de pain, pour tuer le temps et ses crampes d’estomac.
Le quartier commerçant se développait, quant à lui, de part et d’autre du centre-ville, ponctué de splendides résidences appartenant aux propriétaires fortunés des principaux magasins qui fournissaient la cité en armes, protections, accessoires, et manuels de techniques ou d’incantations de magies.
Des bibliothèques, des restaurants ainsi que des cabarets servaient de lieux de rencontre entre toutes sortes d’Archadiens, rencontres peu souvent profitables pour leur entourage. C’était le plus souvent de cette manière que l’un des membres d’une noble famille adoptait inopinément une idéologie fixe et captivante qui le conduisait à se séparer définitivement de ses proches.
Tous les Hauts Juges, sans exception, avaient ainsi choisi cette voie suite à des embarras familiaux : Zargabaath et Ghis, à cause d’un mariage arrangé ; Drace à cause de sa fâcheuse tendance à contredire ouvertement et violemment ce qui ne lui convenait pas, qui a eu pour résultat sa rupture de tout contact avec son frère ; Zecht à cause de la perte de sa famille ; Bergan sur les conseils de sa mère gourmande, qui le voyait bien commander une armée et ainsi tenir tête à son père qui détestait les militaires. Peu de jours auparavant, après que Ghis eut pris son poste, une visite inaccoutumée vint perturber la quiétude du Palais : celle de la prétendue promise du jeune juge, une grande fille blonde et niaise qui courait dans tous les couloirs en réclamant « son Ghis adoré ».
Drace, Bergan et Zargabaath, cachant leur hilarité sous leur armure, s’en étaient rapidement allés quérir leur collègue qui, sans vouloir les croire, se risqua tout de même à patrouiller à la zone indiquée et, apercevant avec un masque d’horreur l’affreux personnage pour lequel il avait sacrifié sa carrière de maître artisan en échange de sa disparition de sa vie, s’était posément contenté de l’ignorer d’une manière si peaufinée que la jeune créature avait quitté la pièce, criant à l’outrage, et que plus jamais les juges n’eurent à se plaindre de visites aussi burlesques.
Les institutions officielles, dont l’incommode Sénat, se situaient au nord d’Archadès, et étaient également entourées de commerces. Les plus majestueux immeubles de la ville se trouvaient tout au long de cette ceinture de marchands ; ils avaient été conçus par des architectes de renom, travaillant tous pour le compte de l’Empereur ou de l’un des juges.
On comptait notamment un jeune mog, qui avait pris l’habitude de travailler dans la fraîcheur des jardins du Palais impérial. La majorité des Archadiens étant constituée d’humains, on dénombrait très peu d’autres êtres ; dans les royaumes environnants, la situation était bien plus équilibrée. Cependant, principalement dans certains magasins, on pouvait trouver des mogs à Archadès ; ou, sur les chantiers, des seeqs et vangaas, généralement moins bien payés que les humains. Les viéras étaient quant à elles rarissimes. La seule connue était celle qui travaillait dans le Palais, parmi les valets des Solidor.
L’empereur Gramis était très fier de son pays, il jugeait impeccable le travail réalisé par son équipe « infaillible » de juges. Seul, au milieu de son immense table de travail en bois de hêtre, il se tournait vers la baie vitrée derrière lui, de laquelle on pouvait voir les fameux jardins du Palais, entretenus chaque jour par une centaine de travailleurs.
Son bureau était situé au trentième étage, au-delà de la salle de cérémonies et au-dessous des somptueuses et gigantesques terrasses aménagées. Au pied du Palais, la salle de réception des invités de haute importance, et au vingtième étage, la salle de réunion des juges, comptaient parmi les plus riches et décorées qu’on eût vu à Archadès.
Des dizaines de vases antiques, aux vertus magiques, accueillaient de superbes petites fleurs roses et rouges dont l’origine restait mystique et que la femme de l’Empereur affectionnait particulièrement. Les seuls autres endroits au Palais où l’on pouvait trouver un spécimen de cette espèce étaient la chambre et le bureau du troisième fils de l’Empereur, qui vouait une admiration unique et infinie à sa bien-aimée mère, ainsi qu’à tout ce qui pouvait lui plaire.
Les deux énormes salles du Palais comportaient de plus chacune de très larges tables aux reflets acajou, plusieurs de forme elliptique pour la salle d’accueil et une seule rectangulaire pour celle où se réunissaient les juges, recouvertes d’une nappe de soie et de dentelle beige, et sur lesquelles étaient brodés les motifs traditionnels d’Archadia.
Des tapis de laine fine recouvraient les côtés de ces pièces, et de majestueux lustres de diamant les illuminaient. Ces derniers étaient alimentés par des magilithes[2] de foudre bhujerbans ou des cristaux de foudre selon l’occasion ; ceux-ci servant toutefois davantage pour la salle de réception des invités, en raison de sa surface dix fois supérieure.
Aux sous-sols du Palais dormaient les actives cuisines, qui se trouvaient au-dessus des étages réservés aux apprentis juges. Les Hauts Juges, eux, avaient leurs domaines très dispersés : Zecht et Bergan avaient officiellement leurs chambres juste au-dessous de l’étage réservé à l’Empereur, soit le vingt-neuvième, bien que Bergan passât la plupart de ses nuits hors du Palais, au fond de sa base militaire, époussetant ses canons et buvant en l’honneur de la force de son armée.
Drace et Ghis, quant à eux, dormaient au vingt-sixième étage. Un très sophistiqué ascenseur de verre permettait d’accéder aux différents niveaux du Palais, du quatrième sous-sol aux grandes terrasses. Les corps d’élite de l’Empire étaient donc, en règle générale, logés aux étages supérieurs du Palais, à proximité de l’Empereur et de leurs lieux de réunion ; tandis que les grades inférieurs se contentaient d’étages similaires.
Cependant, on y trouvait des exceptions étonnantes : le juge Zargabaath, ayant refusé vingt-cinq ans auparavant une somptueuse suite au-dessus de celles de ses collègues Ghis et Drace, occupait de tranquilles appartements situés au huitième étage, prétendant vouloir rester proche de ses hommes.
Enfin, l’épouse même de l’empereur Gramis passait ses étranges nuits dans une chambre du treizième étage, depuis plus d’une vingtaine années, sans qu’on n’en sût la raison ni le confort ; en effet la pièce était plus large que celle réservée à un Haut Juge, mais bien étroite par rapport à celle de l’Empereur, qui était deux fois plus étendue.
Personne n’avait jamais réussi entièrement à déceler les secrets de son cloisonnement ni à comprendre la béatitude suprême qu’éprouvait la noble femme dans sa solitude, et tout simplement due à la présence du domaine de son fils à proximité du sien, dans ce paisible et vénérable treizième étage du palais d’Archadès.
Gramis pensait à sa femme, qui avait su fleurir comme les massifs de fleurs jaunes au soleil qui ondulaient le long de l’enceinte des jardins. En revenant à ses dossiers, il se demanda une dernière fois quelle était la qualité principale qu’il pouvait associer à chacun de ses juges. Plaçant sa main droite flétrie devant ses yeux, il replia chacun de ses vieux doigts en répétant : « Ghis, son efficacité ; Bergan, sa rudesse ; Drace, son courage ; Zecht, son sérieux ; Zargabaath, sa loyauté. »
Ce dernier passait justement dans le couloir, son pas lourd et régulier résonnant jusqu’au fond du bureau de l’Empereur. Il l’appela ; le juge se trouva aussitôt devant son souverain, s’inclinant légèrement et attendant les ordres.
— Allez me chercher Sentia, lui dit le vieil homme. J’ai besoin d’elle. Et si vous voyez un valet sur votre chemin, demandez-lui de me préparer cette potion qui apaise le cœur ; je me sens plus faible que d’habitude, cet après-midi.
— Bien.
Zargabaath s’inclina une nouvelle fois et quitta la pièce en direction de l’ascenseur qui, sans attendre ses commandes, entama de lui-même la descente vers le treizième étage.
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[1] Monstre rare dans Final Fantasy XII, équivalent au poussin, et dont la mère est la Poulatrice
[2] Il existe 3 sortes de minerais renfermant l’énergie magique (le myste) dans Final Fantasy XII : les pierres, les magilithes et les cristaux (par ordre croissant de puissance)
💬 Commentaires 2
On est toujours abreuvé de tonnes d'informations, alors je réitère ma remarque : les nombreux détails donnent une cohérence forte à ce que tu racontes. On sent que l'univers est maitrisé et ça donne envie de le découvrir, mais il ne se passe, pour le moment, pas grand chose : une femme "niaise" qui court dans les couloirs et qui se fait répudier ; l'empereur qui appelle un juge. Ce sont ces deux passages qu'on retient naturellement parce qu'ils nous plongent enfin dans l'action.
J'ai peur que cette accumulation de détails ne te fasse perdre beaucoup de lecteurs. Quand on lit un roman / une histoire, on a besoin de savoir où on va, ou au moins avoir une direction. Ici, on n'a pas encore eu de personnage auquel se raccrocher, alors c'est un peu dur. Quand bien même l'univers est excellent, je pense qu'il faut que tu travailles l'action pour y inclure toutes tes descriptions sous le regard d'un personnage.