[2-2] L'impératrice Sentia

📖 [SERA RÉÉCRIT] Une Cage de Rêve - Prologue ✍️ Ety 📝 1708 mots

— Es-tu contente, Maman ? questionna Vayne en s’asseyant sur le lit maternel.

Devant lui, le mur tapissé d’étagères jusqu’au plafond lui donnait une atmosphère de protection, celle de la chambre rose dont presque tout le monde avait entendu parler et où presque personne n’était entré.

L’Impératrice adorait entreposer des vases et sculptures qu’elle ramenait des contrées visitées ou qu’on lui envoyait. Chaque objet avait pour elle une signification particulière, que Vayne avait souvent partagée.

Mais il en restait beaucoup qui restaient empreints de mystère, qu’elle avait dû obtenir avant sa naissance, comme les treize pendentifs multicolores et les katanas croisés qui ne quittaient jamais sa tête de lit et le mur au-dessus. La pièce avait un côté agressif, mais c’était davantage un côté de sécurité et de puissance que de violence désordonnée.

Sentia, immobile, scrutait les tentures qui semblaient l’accueillir.

— Vayne, enchaîna-t-elle sans répondre, comment as-tu su que c’étaient celles-ci qui allaient me plaire ?

— L’autre soir… je vous ai entendus discuter, avec Père, dans son bureau, à travers la porte… Pardon.

On disait dans le Palais que si l’épouse de l’Empereur ne pardonnait pas à son enfant chéri, alors elle ne pardonnerait à personne.

Elle adressa à Vayne un long regard qui signifiait peut-être : « Et qu’entends-tu d’autre, quand je discute avec Père ? », mais ses lèvres restèrent closes.

— Je suis bien aise qu’elles te plaisent, ajouta-t-il sur un ton un peu plus heureux.

— Tu ne pouvais pas mieux choisir, mon petit.

Vayne, tout à coup frappé par un souvenir important, s’excusa et se retira rapidement de la pièce. Quand il revint, une minute plus tard, le sourire de sa mère ne l’avait pas quittée ; elle était restée immobile, et il tenait à la main une longue feuille blanche et une splendide fleur.

— Ce sont celles que tu aimes, celles que tu as mises dans la salle de réception et dans celle des juges, expliqua-t-il en lui tendant la petite fleur rouge. Je l’avais faite pousser dans mon balcon ; je l’ai cueillie pour toi, elle est à toi, maintenant.

Sentia saisit le rare ornement et demanda avec curiosité :

— Sais-tu qu’elle possède des pouvoirs ?

— Oui, répondit Vayne précipitamment, elles peuvent guérir. Elles me rendent aussi joyeux, quand tu n’es pas là. Je l’ai cueillie à temps, afin que toutes ses ressources soient préservées, comme tu me l’avais dit.

— Nous allons voir ça, fit-elle avec un petit rire.

Elle parut se concentrer un instant, comme si toute son âme devait se répandre à travers la tige de la fleur magique, qu’elle tenait dans sa main droite. Ouvrant les yeux, elle parut satisfaite.

— Regarde aussi la feuille, Maman, la pressa son fils avec vivacité.

La mère déposa la fleur dans un petit vase de porcelaine, décoré de motifs semblables à ceux dessinés sur sa robe. Retournée vers Vayne, elle saisit délicatement le long parchemin et y découvrit une bien étrange image.

De trop lourds traits gris et des taches blanches laissaient penser qu’elle avait été dessinée ; pourtant de profondes couleurs et un mystérieux air de réalisme pouvaient aisément faire croire qu’il s’agissait d’une peinture. Il était très difficile de distinguer exactement ce qui était représenté : ce n’étaient ni des personnages, ni des objets, ni un paysage naturel. Sans doute un lieu ou une époque…

Quelques plates-formes verdâtres se rejoignaient en une sorte de colonne lointaine. De longues gravures régulières y faisaient figure, très belle figure, et semblaient faire du chemin lisse et désert une route infinie. A chaque extrémité du carrefour nébuleux, une minuscule parcelle magique luisait faiblement dans l’ombre qui émanait du singulier tableau, telle un accès vers un monde caché.

Le long plancher artificiel, vu sous un certain angle, paraissait plus bleu que vert ; et les gravures, très légèrement surélevées, semblaient alors dures comme du marbre. A l’arrière-plan, tout un autre spectacle s’offrait : des bâtiments élevés, d’une constitution nuageuse, laissaient échapper une dense fumée tantôt grise, tantôt dorée. Certains ressemblaient aux gratte-ciels que l’on construisait à Archadès, d’autres plutôt à de larges édifices religieux ou des structures administratives.

Ces monuments, à cause de la nappe de sable mystique qui les enveloppait, n’étaient qu’à peine distincts. Une architecture similaire était plus visible, il s’agissait de celle des énormes portiques qui encadraient la voie bleu-vert : en effet, vers le centre de l’image, une très haute arcade aux reproductions confuses décorait le passage ténébreux ; de même que des murs et statues de pierre, sur les côtés, beaucoup moins imposants, qui terminaient l’allée.

Tout cela reposait inexplicablement au-dessus d’une version incommensurable de marécage obscur, sur lequel on voyait pourtant de petits nénuphars flotter et une couche de mousse couler ; comme si cet environnement antique permettait, ou avait permis, la vie. Pour finir, l’atmosphère pure de cette nature dissimulée recelait une couronne de motifs rouges qui entourait et surplombait l’embranchement de sols verts et translucides.

Au loin, les silhouettes floues d’effrayantes et sombres créatures se mêlaient à la poussière jaune argentée qui semblait vouloir s’étendre. A la place de leurs yeux, Vayne avait choisi de reproduire deux ignobles fentes de lumière, si vives qu’elles semblaient vouloir percer l’air et le papier pour s’attaquer à leur observateur.

— Pourquoi, demanda Sentia Solidor avant toute chose, un portrait si triste ?

— Parce que je le suis, répondit son fils en toute simplicité. J’ai réalisé cette toile alors que tu n’étais pas là.

Sentia palpa le parchemin de ses longs doigts et s’aperçut que sa consistance était plus solide que celle habituellement utilisée pour écrire ou dessiner.

— Où as-tu trouvé cette feuille ?

— Je… je l’ai prise d’ici. Tu étais sortie un moment…

L’attention de la mère restait fixée sur le curieux tableau ; seul un soupir l’interrompit.

— Vayne, mon petit mulet…tu sais bien que ce papier est très recherché à Archadès…

— Oui, Maman.

— … mais ce que je vois l’est davantage. Il aurait fallu le faire sur de plus respectables dimensions, fit-elle remarquer en relevant son imposant nez sur son fils.

— Je n’aurais pas pu, répondit Vayne embarrassé ; je n’aurais jamais su accentuer davantage tous les détails, je n’ai pas… la main pour cela.

Sentia sourit.

— Ce travail est pourtant d’une très grande qualité. Je n’aurais jamais cru que tu en connaîtrais autant que moi en vingt ans, durant seulement les quelques années de cours que t’a fait vivre ton professeur.

— Oh, je ne peignais pas seulement pendant ces cours… Je peins souvent des choses différentes de ce que j’y apprenais. J’ai réalisé beaucoup de tableaux, que j’ai accrochés sur les murs de ma chambre – certains sont plus grands que celui-ci – mais… tu n’es pas souvent là.

— Et je ne risque pas non plus d’être souvent là à l’avenir… mais je crois que tu n’as plus besoin que je reste continuellement avec toi, maintenant.

La tendre figure de Vayne s’offusqua.

Il n’aurait pas réagi autrement si le juge Drace, celle qu’il adorait et méprisait le plus, avait répété pour la centième fois qu’il était un fils indigne et égoïste, et qu’elle avait ponctué sa réplique par un magnifique soufflet, chose qu’elle aurait alors commise pour la première fois. Le jeune garçon n’avait jamais imaginé une telle parole cinglante sortir des lèvres qui lui avaient toujours souri.

Pendant quinze ans, il avait pensé au contraire que les choses étaient assez bien comprises de celle qui l’avait mis au monde ; jamais il ne se serait imaginé sa propre mère lui exprimer l’inquiétude de son autonomie, encore moins son allégeance à ce mot qu’elle croyait déjà installé et que tout le Palais crachait à Vayne sans qu’il en eût jamais saisi le sens.

— Tu te trompes… murmura-t-il en baissant les yeux, tandis que sa mère s’était levée et ôtait ses bijoux devant son majestueux miroir.

Sentia revint, s’assit de nouveau sur ses couvertures mauves.

— Oui, dit-elle d’un air intéressé en contemplant une nouvelle fois ce qu’elle considérait comme une œuvre d’art, c’est vraiment une merveille artistique ; et malgré sa petite taille, elle fera grande impression dans une des galeries de la ville. Je connais justement un gentilhomme qui se ferait un plaisir de l’exposer à ses visiteurs. Qu’en dis-tu ?

— Ce n’est peut-être pas correct, mais… je ne comptais pas faire don de mon dessin à Archadès. Je voulais te l’offrir, à toi seulement…

Elle eut un nouveau sourire reconnaissant puis se remit à l’examen de l’ouvrage. Après de longues secondes d’investigation, elle entra brusquement dans un grand éclat de rire.

— Quelle mouche bruissante[1] t’a donc piqué, pour que tu te mettes en tête de placer les Occurias[2] dans cette situation ?

— Tu m’avais pourtant dit qu’ils étaient à cet endroit, assura Vayne de sa voix calme. Tu avais dit que ce n’était qu’une supposition… mais tes suppositions sont toujours vérifiées.

Sentia rit encore, son rire était clair et résonnait comme la mélodie agréable des petits oiseaux qui voltigeaient dans les jardins du Palais.

— Rappelle-moi la dernière fois qu’une de mes prédictions s’est réalisée, dit-elle au milieu de sa joie, que je rigole un peu…

Vayne réfléchit, puis répondit :

— C’était retombé sur un pauvre cuisinier dalmascan, qui doit être bien loin, à l’heure qu’il est. Lors du déjeuner de la semaine dernière que nous avons pris au vingtième, il avait concocté une énorme soupière d’un potage spécial, que tu avais abhorré dès la première bouffée de fumée qu’il dégageait. Tu avais dit qu’il y avait mis des épices, dont je ne me souviens pas, en parfaite disharmonie, et qu’il était tombé sur la tête. Tu avais traité cela de « camelote de Mussul[3] », je crois. Le juge Bergan avait tout de même insisté pour goûter à la mixture incertaine et il en a été si retourné qu’il n’a plus jamais écouté sa faim de la même façon, depuis.

Sentia riait toujours, sous le voile de l’insouciance, le regard tendu vers l’horizon et ses grandes dents blanches luisant à la faible lumière de la salle nocturne.

L’air nerveux, pas même attendri, son fils la regardait sourire et se rappeler les seuls moments heureux de sa vie, pensait-il. Lorsqu’elle baissa les yeux vers lui, elle parut surprise de sa figure de marbre.





[1] Butin dans Final Fantasy XII, mouche posée sur le corps d’un monstre dans un phare lugubre

[2] Divinités ayant créé des invocations légendaires surpuissantes (chacune associée à un signe du zodiaque) et écrit l’histoire d’Ivalice selon leur volonté, depuis des millénaires

[3] Marché populaire du royaume de Dalmasca

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