Chapitre XV
Silence. Les gardiennes ne circulent pas. Leurs bottes ne couinent pas tandis qu’elles font demi-tour, pour continuer leur surveillance du même couloir. Les prisonnières ne chuchotent plus entre elles. Leur nombre ? Suffisant pour les enfermer dans trois cellules au lieu de l’entièreté de la prison. L’espoir d’un après loin, très loin, des barreaux est mort. Les lamies ne sifflent pas. Leur corps écailleux ne s’appuie pas aux grilles. Elles ne s’amusent pas non plus à griffer l’air ou à siffler pour effrayer les détenues.
Quelque chose cloche.
Béatrice caresse l’épaule d’Esméralda pour la réveiller. Cette dernière roule sur le côté, couverte de sang. La vie l’a quittée. Non ! Béatrice repousse la couverture. De l’eau. De l’eau jaillit de partout. Non ! Un cri stridant lui échappe. Elle appelle à l’aide, mais personne ne vient à leur secours.
Bam !
Béatrice tombe de son lit. Je suis à Perpignan. Elle se répète en boucle cette réalité. La sueur imprègne son corps, qu’elle essuie avec son t-shirt. Quelques heures sous le joug du Serpent a suffi à la déboussoler. Son âme le maudit à des affres aussi abyssaux que la perte et l’amour d’Esméralda lui font vivre au quotidien. Tout était si réel dans ces illusions.
Sa voix. Sa chaleur. Sa douceur. Et dieu, son sourire ! Si tendre et humain.
« Je t’aime, Beatriz. Et je le dirais pour nous deux aussi longtemps qu’il te le faudra. »
Un sanglot la broie. Béatrice le ravale, loin de la sécurité du logement qu’elle partage avec Reiju. Un poids en travers de ses jambes l’empêche de se lever. Aedan redresse son museau, ses oreilles droites et le regard vif. Sa marque pulse sous les côtes de Béatrice qui cède et l’enlace.
« Merci, Aedan. »
Les épaules affaissées, elle s’écarte avant de chuchoter d’un ton faussement taquin :
« T’as peur des monstres sous ton lit ?
— Hilarant, mon enfant. »
Il bâille et l’invite à se rendormir. L’aube ne se lèvera pas avant plusieurs heures. Le sommeil fuit Béatrice. Son esprit vagabonde. Aro a dû la réveiller pour l’examiner et traiter ses blessures. Marcus restera alité un bout de temps. La nécessité de quitter le QG de la Résistance la pèse.
Plus elle ponce ce sujet, plus l’angoisse augmente. Comment faire ? Quand ? Qui emmener avec eux et où ? Et Marcus, comment le déplacer ? Peuvent-ils seulement prendre ce risque ? Encore une fois : pour aller où ? Sont-ils condamnés à se terrer ici ? À crever d’un champignon ou à être pris au piège ?
Le torse d’Aedan s’élève et s’affaisse sous un soupir bruyant.
« Envie de discuter dans la salle commune ? Murmure-t-il pour ne pas réveiller les autres.
— Oui, s’il te plaît. »
La grande pièce s’avère encore plus lugubre de nuit, éclairée en rouge. Ils naviguent entre les tables et les tabourets. Les griffes d’Aedan cliquettent sur les pierres grossières disséminées çà et là. Béatrice avise des bouteilles d’eau, sur le côté de la cuisine improvisée. Sa gorge se sèche à leur vue. Elles n’ont jamais été ouvertes et le bouchon ne semble pas avoir été trafiqué. Sauf si quelqu’un a utilisé une seringue…
« Les logisticiens les ont amenés pendant que tu dormais.
— Ils travaillent de nuit ? Tu en veux une ?
— Oui et non merci. La nuit, ils peuvent plus facilement voler les réserves du mess. »
Béatrice boit une gorgée amère. Elle écarte la bouteille en plastique. Cette marque n’est pas amère normalement… Une larme roule sur sa joue, qu’elle essuie discrètement avant de reboire. Un courant d’air agite ses cheveux. Par réflexe, elle se penche en avant pour mieux les ramasser en un chignon grossier.
« Quel joli pompon, gata ! »
La voix fantomatique vrille ses entrailles. Son regard affolé cherche le fantôme d’Esmé. Putain de Jeu. Saloperie de Faucheuse. Et enculé de Serpent ! Pour distraire ses pensées, elle termine l’eau. Aedan s’assoie et lui pointe du museau une chaise pliable. Béatrice l’écoute et s’attable en face d’une casserole propre. Un calepin traîne sur le plan de travail. Des dessins et des gribouillis recouvrent les pages jaunis. Appartient-il au garçon qui lui a offert un biscuit ?
Sa vision se trouble. Couleurs, textures et formes : tout se mélange un bref instant. Béatrice cligne des yeux puis les frotte. La fatigue la rattrape sans doute. Le dos voûté, elle fixe le vide. Des questions en désordres s’accumulent à l’intérieur de sa tête. Ses sourcils se froncent : le carnet a disparu.
« Le Serpent garde-t-il encore un contrôle sur moi ?
— Non, Boucles de Sang lui a mis une râclée. »
Une pause, prudente.
« Le penses-tu parce que tu as rêvé de ton amie ? Tu l’appelais dans ton sommeil… »
Il pose sa tête sur sa cuisse, les oreilles basses.
« Elle te manque. Tu as le droit de la pleurer. »
Un son étrange se bloque dans sa trachée. Je dois me concentrer sur la partie, pas sur mes états d’âme… Pourtant, ses yeux la brûlent autant que sa gorge enfle. L’émotion est trop vive, les doutes et les pertes trop nombreux. D’une voix ténue, elle oralise les maux de son être :
« Je l’aime. Et mon amour l’a tué. »
Aedan ne dit rien, lui laissant la place nécessaire.
Les visages de Giulia, Misha et Esméralda envahissent sa conscience. Un bébé pleure au loin. Les cris aigus hérissent les poils de Béatrice, qui plaque ses mains contre ses oreilles. Elle est maudite, non ? Sinon, comment expliquer leur mort aussi brutale l’une que l’autre ?
« Parfois, je rêve d’un monde où ils vivent et elle m’attend… »
Elle revit ce songe, répétée des milliers de fois. Il commence toujours par une carte postale de Rome. La voix de Giulia lui évite de lire l’écriture penchée. Elle respire la joie de vivre, parle de sa petite-amie et de leur boutique de prêt-à-porter. Puis, Béatrice quitte sa boîte aux lettres pour la route. Voitures et motos se côtoient dans un brouhaha de sons et d’odeurs huilées.
Des écoliers croisent son chemin et éveillent la même réflexion : Misha doit être aux anges avec sa ribambelle d’enfants. Son épouse est brave. Béatrice sourit, le pas pressé. Elle ne sait jamais où elle va, sa bonne humeur la guide. Une femme l’attend à côté d’un stand de nourriture. De longs cheveux lisses, noir de jais, cavalent le long d’un corps fin.
Esmé.
Elle se tourne vers elle. Son sourire éblouit le monde. Les yeux brillants comme si leur histoire n’attend que de s’écrire. Esméralda lui tend une main, son rire vibre au creux de sa gorge comme le chant d’un motmot.
« Elle… elle m’attend. » répète Béatrice, les mains serrées contre sa poitrine.
Son cœur s’accélère. Elle connaît la suite par cœur, mais n’arrive jamais à s’empêcher de rejoindre Esméralda. Des paysages défilent autour d’elles, tandis qu’elles dansent. Esmé veut… non, voulait, voyager. La rêverie se transforme en cauchemar. Esméralda gît dans ses bras, le regard éteint et son sourire disparu.
« Je sais que cela va arriver… Pourtant… à chaque fois, je prends sa main… et chaque fois, je la tue par égoïsme.
— Mon enfant. »
Aedan se redresse et s’appuie sur elle de ses pattes-avants. En deux coups de langue, il avale ses larmes. Béatrice s’écarte en riant, puis s’essuie avec le bas de son débardeur. Sous ses côtes, la marque pulse au rythme de son cœur.
« Tu joues sur notre lien, ronchonne-t-elle.
— J’essaye de te réconforter… »
Il plaque ses oreilles en arrière, avant de chuchoter :
« Béatrice… Le destin l’a tuée. Ton amour l’a réchauffée. Nous en parlerons à Boucles de Sang. Son âme réside peut-être à Dùuzal. »
La mention de ce monde des rêves allège la tension de sa nuque. Elle respire avec plus d’aisance. Assez de sentiments, ma vieille. Le contrôle lui revient au fur et à mesure que ses pensées s’éloignent du sourire d’Esméralda. Deux trinômes quittent le dortoir. Sans un mot ou un regard dans leur direction, ils empruntent l’escalier menant au niveau inférieur.
« La relève d’une des équipes en faction ?
— Oui. Un autre trinôme ne devrait plus tarder. Comme tu as pu le constater, il y a deux équipes : une au croisement des tunnels et une au palier supérieur. »
Sont-ils assez pour se relayer régulièrement ? Elle fronce du nez, essaye de comprendre leur fonctionnement. S’ils tournent en bordée ou en tiers, ils ne tiendront pas éternellement – surtout avec des rôles annexes et des attaques potentielles.
« Aedan… Comment s’organise la Résistance ? »
Il réfléchit longuement, soupire puis lâche :
« Mal. Beaucoup de trahisons, de divisions aussi…
— C’est-à-dire ?
— Trois groupes. »
Béatrice esquisse un sourire fatigué. Manquait plus que ça…
« Les logisticiens d’abord. Trop jeunes, trop vieux, trop blessés pour se battre. Ils gèrent la cuisine, la lessive, les soins, la surveillance. Nora est un peu une exception : ses connaissances sont trop précieuses pour la perdre lors d’un combat. »
La commissure de ses lèvres la chatouille. Aro l’a prise sous son aile. Reiju lui en a fait voir de toutes les couleurs, malgré son comportement docile aux premiers abords. Toujours se méfier de l’eau qui dort. De nous deux, c’est lui le plus dangereux.
« Pour eux, tu es un extincteur, la surprend Aedan. Utile si tout brûle, risquée si tu t’agites.
— Pragmatique. »
Aedan pouffe à son commentaire, avant de continuer :
« Les pro-Protectrices.
— Un fan club déplaisant ? Devine-t-elle.
— Oui. Toutes croyances confondues, les fanatiques sont les plus imprévisibles. Ils sont capables du pire pour atteindre leurs objectifs, sous le couvert de vouloir « bien faire » ou parce que le monde fonctionne ainsi selon leurs principes.
— Je sens la douille…
— Pour eux, tu es leur seule chance de vaincre Ahmès et le Jeu. »
Béatrice se penche vers lui, louchant presque :
« Ils ont raison pour Ahmès, mais le Jeu ?
— Selon eux, le rôle du Protecteur dépasse l’élimination de l’Élu. Peu importe les communications officielles sur le Jeu, ils préjugent que les Protecteurs ramèneront votre monde à son état d’origine.
— Rien que ça ? »
Ses jambes s’engourdissent, l’obligeant à se lever. Aedan s’étire avant de s’allonger, les pattes croisées devant lui. Ils vont être très déçus du voyage, ces cons. Ses doigts triturent son chignon, qu’elle défait pour laisser ses boucles lâches. Elle joue avec, réfléchie d’où pourrait bien venir une telle ineptie. Aedan reprend leur conversation. Lit-il ses pensées ?
« Un « messie » a dû répandre cette absurdité pour gagner en fidèle. Plus c’est gros, mieux ça passe. Ils jugent ton efficacité à chaque décision. Quitte à ce que tu deviennes un pantin obéissant à toutes leurs demandes. Dès que tu ne correspondras plus à leur idéal, ils se retourneront contre toi. En résumé, le moment venu tu seras un bouquet-émissaire et un martyr. »
Des tas de cas viennent à Béatrice. L’Histoire adore se répéter.
« Quand la vierge deviendra une pute, tu me soutiendras toujours ?
— Bien sûr !
— Cela me suffit, alors. »
La tuyauterie gémit. Qui se lave aussi tardivement ?
« Et les derniers de ta trinité ? »
Un rire sans joie gratte le gosier d’Aedan.
« Les Frondeurs, tes détraqueurs personnels. Rien que pour toi ! Ne me demande pas l’origine de leur nom. Ces anti-protectrice te considèrent comme une abomination pire que le projet Isfet d’Ahmès. Une pièce du Jeu déguisée en humaine. Ils gagneront sans toi, coûte que coûte.
— Ils se souviennent que ma mort est liée à Metrum ? Que le Jeu fonctionne de telle sorte que personne à part votre humble servante peut porter le coup fatal à Ahmès ? »
Un frisson cavale le long de sa colonne vertébrale.
« Chambéry et Tourcoing… c’est arrivé à l’un des Protecteurs ?
— Oui. »
Béatrice frotte son visage, extrêmement lasse.
« La connerie humaine, soupoudré d’un ego surdimensionné. Ça m’impressionne à chaque fois. On sait qui va où dans ce bourbier ?
— La majorité, oui. J’espérai que l’évacuation des enfants renforcerait leur entente, mais nous avons été trahis.
— Logisticien, fanatique ou frondeur ?
— J’ai seulement des doutes. En accusant la mauvaise personne, je risque de détruire l’équilibre fragile qui les unit. Une des Cinq cherche des preuves solides, avant de me partager ses soupçons. »
Béatrice pince l’arête de son nez et expire lentement. J’aurai dû me rendormir, ces mauvaises nouvelles me donnent mal au crâne. Elle hésite à le questionner sur les Changés. En particulier sur les noms arabes, alors qu’Ahmès est égyptien. Elle craint qu’il ne cache un allié tout puissant de cette mythologie. Ou peut-être est-ce dû à l’histoire de son pays d’origine ?
Les ombres des meubles grossiers se découpent sur les murs humides. L’odeur rance stagne sous le plafond bas – dont des poutres en métal soutiennent l’ensemble. Dans un coin, des jouets cassés et quelques dessins à la craie trahissent la présence des enfants. Combien d’entre eux ont été gazés ? La fillette lui réapparaît, perdue derrière le miroir sans tain. Une fleur écarlate s’étend à son cœur, poisse ses vêtements rapiécés.
Bordel.
Béatrice remarche de long en large, veillant à ne pas piétiner Aedan. Quel genre de cupidité pousserait quelqu’un à faillir des enfants ? N’existe-il pas cet instinct universel de les protéger ? Elle n’a jamais été maternelle –cela a failli lui déclencher une crise d’angoisse en apprenant sa grossesse. Ses poils s’hérissent alors que sa peau se refroidit. Nouvelle priorité dans ce bazar : trouver et éliminer ce pourri.
Son esprit fuse. Tant, trop, de possibilités pour en faire un exemple. Aedan l’a peut-être senti, car il trottine jusqu’à elle. Le saeat l’invite au calme en silence, loin de toute réflexion complexe pour son cerveau fatigué.
« Tuer cette personne te soulagera. Mais, l’utiliser contre Ahmès sauvera plus de vies et assouvira mieux ta colère. »
La proposition d’Aedan fait mouche. Béatrice observe deux trinômes entrer dans la chambre.
« Pour en revenir aux Cinq…
— Trop de factions, tue la faction, gémit Béatrice.
— Surtout à deux heures du matin. Je disais, pour en revenir aux Cinq. Ce sont des apprenties prêtresses d’Heka – notre personnification de la magie. Trois d’entre elles pratiquaient un culte pour lui avant le Jeu sans le savoir. Les autres sont des parentes avec des prédispositions. Elles créent et maintiennent les tunnels – cet espace inclus. Avant ma capture, je leur ai appris les sorts de dissimulation et de distorsion.
— Esmé et toi vous vous seriez adorés. »
Elle cache un léger tremblement en enroulant ses mains dans son haut. Aedan lui présente son dos. D’un petit rire, Béatrice s’exécute et le gratte.
« Tu prends de mauvaises habitudes. »
Aedan s’appuie contre ses jambes.
« Encore cinq minutes, puis on se recouche. »
Béatrice ricane sans arrêter sa noble tâche. Une femme rentre dans la grande salle, un châle repose sur ses épaules frêles. Elle boîte, appuyée sur une canne. La maladie marque sa jeunesse, creusant ses yeux et son petit menton malgré l’éclairage rouge. Sans invitation, elle s’installe à côté de Béatrice.
Ses cheveux fins ressemblent à de la paille. Une rune s’étend sur le dos de ses mains. On dirait une scarification, mais pas sûre avec cet éclairage merdique. On est pas sur un bateau, bordel. Béatrice gratouille le crâne d’Aedan, loin de son envie de babillage de tantôt.
« Marie-Hélène, une des Cinq, se présente-t-elle. Le Chien, je ne t’avais pas encore vue utiliser cette race.
— Je la réservais pour quelqu’un en particulier.
— Ton amie, je présume. Qui s’appelle ?
— Beatriz. »
Sa fatigue renforce son accent.
« C’est triste, critique Marie-Hélène. Ton identité a été perdu jusqu’à ta prononciation. »
Aedan se positionne de façon à empêcher que Béatrice ne se lève.
« Saeat, ton amie a besoin d’être tenu à carreau ? Je n’ai pas besoin de ta protection.
— Je vois, je vois, s’amuse Béatrice en mimant regarder une boule de cristal, que tu crois tout savoir, avoir des super-pouvoirs uniques dans leur généralité et être intouchable ? »
Marie-Hélène se tient droite, acquiesce avec un air sévère.
« Je le suis plus que cette simple bruja. »
Aedan s’écarte, libérant Béatrice. Pourtant, elle reste sur sa chaise inconfortable.
« Ah ! La jalousie est un vilain défaut. Tu n’égaleras jamais Esméralda. Elle est, était, cent fois ce que tu prétends être. Avec elle : pas un enfant ne vivrait dans de telles conditions. Mieux, aucun n’aurait été pris sous son nez et gazé. Beaucoup de sang aurait coulé, le sien inclut, avant qu’un d’eux ne devienne un monstre. »
Béatrice la tire à elle, empoignant l’un de ses bras.
« Pas une égratignure sur toi, ajoute-elle, venimeuse. Serais-tu une professionnelle à cache-cache ? Ne dénigre plus jamais ma compagne, encore moins sa nature. Bruja ? Oui et tellement d’autres choses dont tu saisirais à peine le concept. »
Marie-Hélène tente de s’arracher à sa poigne. Le sourire de Béatrice mue en un rictus alors qu’elle referme plus fort son poing. Encore un peu et elle briserait les os saillants sous sa paume. À la place, elle relâche la pression.
« Tu es marquée par une bête, crache Marie-Hélène. Et les bêtes n’ont pas d’âme humaine.
— Parfait, j’aurai pas à te supporter en enfer. Aedan, on se couche ? »
Il la suit d’un pas guilleret, sa queue battant l’air.
*
Cinq heures plus tard, le QG s’avère presque irrespirable. L’humidité se mêle aux miasmes de sueur et de renfermé de la nuit passée. Béatrice entre dans la salle commune. Les chuchotements se taisent à son approche. Comme une vague qui se retire et revient, ils reprennent en force à son départ.
La clinique clandestine ne change pas, ni à son approche ni à celle d’Aedan. L’odeur de désinfection sature l’endroit, masquant presque les miasmes du reste du QG. Synchros, Aedan et Béatrice s’arrêtent au pied du lit de Marcus qui veille sur Aro. Ce dernier dort sur un vieux fauteuil, placé au plus près de la couche de son mari. Béatrice repose l’un des mugs qu’elle transporte, avant de le réveiller en douceur.
Aro ouvre un œil. Ses narines se dilatent sous le parfum du café. Il s’étire et s’installe correctement, avant de récupérer le café fumant. Il la remercie d’un grognement, l’une de ses mains trouvant celle de Marcus. Après avoir bu une gorgée, il répète sa consigne clef :
« Marcus n’en a pas le droit.
— D’où ceci ! Réplique Béatrice. »
Fière comme un paon qui pavane son plumage coloré, elle leur montre l’infusion de menthe sucrée à son père. Tiède, il ne brûlera pas sa gorge martyrisée avec. Aro et elle ajustent la position de Marcus. Des oreillers calés judicieusement lui permettent d’être assis sans forcer. Marcus en savoure le contenu à petite goulée.
« Reiju t’a appris ça ? S’enquiert Aro en sirotant son espresso.
— Plus ou moins. »
Béatrice ne retient pas son expression attendrie.
« J’ai peut-être blessé ma gorge, il y a longtemps… Comme je suis très maligne, j’ai insisté auprès de Rei pour un café brûlant. Il a carrément sorti son snack préféré, pendant que je m’étranglais. »
Marcus glousse et grimace.
« J’approuve sa méthode, rit Aro.
— Tu t’en sors mieux que moi, Papà.
— Mentor, avantage. »
Les signes de Marcus la réchauffent, bien que lents. Aro récupère les tasses vides et les laver.
« Miel ?
— Et une goutte de citron, lui précise Béatrice, juste assez pour flatter ton palais sans t’arracher la trachée. »
Il rit. Un son cassé, mais vivant.
« Aedan m’a montré la réserve. » lui chuchote-elle d’un ton cachottier.
Ce dernier s’étire, avant de s’affaler de tout son long. Sa queue bat mollement le sol, le museau posé sur ses pattes. Béatrice le caresse, avant de se tendre à l’approche d’un inconnu. L’homme est plus petit qu’elle. Son embonpoint compense sa taille. Un mélange de fatigue et de bonne humeur l’anime, alors qu’il tend sa main vers la Protectrice.
« Lucien, se présente-t-il.
— Beatriz.
— J’espérais une Protectrice plus âgée, lui confie-t-il de but en blanc. Non pour l’expérience, mais par tranquillité d’esprit. »
Béatrice hausse un sourcil. Après Marie-Hélène, aurait-elle droit à un supporter ?
« Je déprécie l’idée qu’une personne plus jeune se sacrifie pour nous sauver. Tu avais toute une vie à vivre. »
Son intonation possède une fausseté déplaisante. Tout en essayant de le placer sur l’échiquier du Jeu, Béatrice se place entre Marcus et Lucien. Ses doigts la chatouillent, proches d’un des Sig-Sauer volés. Mes armes me manquent. Comme mes fringues. Son carnet a survécu, mais pas sa veste en cuir.
« Caleb arrive, les informe Lucien.
— Votre chef, si je ne m’abuse ?
— Faute de mieux pour certains, par choix pour d’autres. La politique, grimace Lucien. Vous désirez nous quitter, non ? Caleb peut arranger cela.
— Vous êtes télépathe ? » mord Béatrice.
Lucien hausse des épaules.
« N’importe qui aspire à de l’air frais. Vous pouvez déplacer votre ami, avec précaution. Bien sûr, vous le savez déjà, glisse-t-il en fixant Aro. Nora m’a parlé de votre nuit de garde. Toute une relève à s’extasier comme une enfant la veille de Noël.
— Beatriz. »
Aro ignore sciemment Lucien :
« Nous avons discuté d’une évacuation avec Marcus, lui explique-t-il en italien. Ce sera compliqué, mais faisable.
— Oui, mais pour aller où ? Aedan nous aiderait avec les sorts de dissimulation, sauf qu’il ne tiendra pas longtemps seul. Les Cinq sont aussi nombreuses pour cette raison. Et, que fait-on des enfants ? Ils ont besoin d’un environnement sain encore plus que nous.
— Par étape, ma fille, allons-y par étape. On recense les personnes qui nous suivrons, parmi eux Aedan forme l’équivalent de nos Cinq. On trouve un lieu viable, assez grand selon nos rangs et pour emménager notre propre clinique. Avant de s’y installer, on le teste quelques jours en imitant des attaques d’Ahmès. Puis, on transfère tout le monde par petits groupes.
— Pendant ce temps, je ronge mon frein. » accepte Béatrice.
Elle reprend en français :
« Dès qu’on aura un endroit fiable, on dégagera le plancher.
— Pourquoi ne pas utiliser l’immeuble que vous avez incendié ? Leur propose Lucien. Le quatrième étage est inexploitable, mais le reste a été sécurisé sous les ordres d’Ahmès.
— En aussi peu de temps ? Pointe Aro.
— Tous les hommes de l’Élu ne jouait pas au surveillant ou au chat et à la souris. »
Cette fois-ci, il fixe Béatrice. Toquard.
« Il y a aussi les ouvriers esclaves. »
Lucien détourne le visage, avant de récapituler :
« Des poutres métalliques ont été placées entre les niveaux 3 et 4. Des prêtes ont aussi sécurisé le tout. Marie-Hélène suppose qu’ils l’ont fait avec des sorts de scellement ou d’anti-effondrement. Elle les a étudiés jusqu’à très tard ce matin. L’accès est officiellement prohibé, même si stabilisé pour ne pas endommager les structures voisines. »
Béatrice l’étudie longuement, mais est devancée par Aro :
« D’où proviennent vos informations ?
— J’y étais, rétorque Lucien. À cause de votre explosion, nous avons perdu des hommes. Nous étions justement en repérage pour un meilleur lieu de vie. Marie-Hélène nous dissimulait des Collaborateurs. »
Les signes de Marcus se saccadent. Aro interprète pour lui.
« L’armée de l’Élu nous encerclait. Vous auriez dû vous manifester. »
Marcus balaye la pièce d’un geste sec.
« Où sont ces hommes ? Pourquoi n’avez-vous pas une égratignure, mais eux auraient perdu la vie ?
— L’intervention des collaborateurs pour sauver les leurs m’a empêché d’en faire autant, se justifie Lucien.
— On s’en fout, les interrompt Béatrice. Lucien, pourquoi ? Pourquoi n’avez-vous pas utilisé ce stratagème pour évacuer les enfants ?
— Une vraie femme. » siffle Lucien.
Ses yeux s’écarquillent en même temps que les mots franchissent sa bouche. Il l’ouvre et la ferme sporadiquement, tel un poisson hors de l’eau. Béatrice jurerait que ses méninges fument, alors qu’il court après la réponse la plus plausible. Il se tourne d’abord vers Aro, peut-être à la recherche d’un soutien masculin ? L’inexpression de son père est tout un art, que Reiju égale presque. Il tente une brève seconde Aedan. Le Chien se gratte, yeux clos. L’appui espérée lui fait un joli doigt.
Lucien se décide pour un ragot :
« Des contre-sorts sont disséminés aux entrées de la caserne. Nous l’avons découvert après la fuite d’une des précédentes Cinq et son amant. »
Sa façon de le dire éveille une certitude en Béatrice. Il connaissait leur existence, mais n’a rien dit aux malheureux. Cette femme ne correspondait plus à son moule. Aro reprend le dessus de la discussion, plus apathique qu’elle.
« Vos Cinq ne sont que quatre ?
— Vous avez ramené sa remplaçante. »
Candice ? Aedan montre ses crocs, babines retroussées. En écho, une grimace déforme la bouche de Béatrice. Elle place ses poings dans son dos, pour s’empêcher de saisir une de ses armes et d’en faire usage. Une tension jumelle parcourt Protectrice et saeat.
« Pour… pour en revenir à l’immeuble F1, balbutie Lucien, l’escalier est encore praticable, comme l’accès aux caves. Par contre : pas de tunnel. Les Cinq peuvent créer un passage dissimulé temporaire. »
Béatrice s’imagine lui sauter à la gorge et le faire taire pour de bon. Un nouvel arrivant tue dans l’œuf cette idée. Aedan et elle échangent un long regard, avant de se repositionner pour contenir le danger éventuel. L’homme couvert de boue séché les salue d’un bref hochement de tête. Il ôte sa casquette grise, qu’il époussette, avant de la revisser sur des cheveux noirs coupés presque à ras. Une odeur d’huile et de poudre le colle à la peau.
« Cela demandera de découvrir l’un de nos tunnels, intervient-il d’un ton bourru.
— Caleb, l’accueille Lucien, en serrant leur avant-bras droit. Notre Protectrice souhaite partir, je lui proposais l’immeuble F1 que ses amis ont gentiment saccagé.
— Tout le monde aurait préféré que vous restiez sages, le temps qu’on avise une extraction. M’enfin, ça devait trop vous démanger.
— Et, mon mignon. »
Un rictus étire la bouche de Béatrice, dont les commissures tressautent.
« On n’a pas à te demander ta permission. Capiche ? »
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