Chapitre XVII
16 août 2003.
La tempête s’enhardit. Telle une pieuvre, elle s’enroule autour des nuages et les essore. Le vent siffle entre ses tentacules, descend en trombe et cogne volets et poubelles. Les arbres ploient sous sa puissance. Leurs racines menacent de s’arracher de la terre. La pluie transforme les jardins en étangs boueux, noie les égouts et conquiert le bitume. Des éclairs illuminent le sol inondé. La foudre auréole par intermittence la ville, avant que tout ne replonge dans un gris éternel.
Ahmès contemple ce chaos. Distrait, il aère son vin. Le goût charnu lui rappelle sa maison. Ses doigts contractés menacent de rompre l’orfèvrerie délicate. Assez. Il abandonne la vitre fissurée de son bureau et se tourne vers le Serpent et le Singe. Ils attendent ses ordres en silence, leur tête animale baissée.
« Tu as échoué, Serpent. »
Les écailles du cobra vibrent.
« Rappelle-moi tes projets… Ah, oui : transformer la Protectrice en une arme obéissante et tuer le Chien. Deux échecs s’offrent à moi. Lequel est le plus insultant ? Ta lame retournée contre nous ou le Chien lié à elle ‽
— Sa-Iâh… »
Les muscles d’Ahmès se contractent. Ses veines ressortent, foncées, et menacent d’exploser. Fils d’Iâh : il exècre cette appellation, imposé par tradition. Il n’est pas le fils d’Iâh. Il ne l’a jamais été. Mais les Saeat ont besoin de cette histoire, de servir un dieu et de vénérer un sang divin. Alors, pourquoi les détromper ?
Depuis le début du Jeu, ils répètent son mensonge à sa place. Ils sont si faciles à manipuler. Son gobelet se fracasse sur la tapisserie. Le cru rouge souille le blanc écrémé. En un son métallique, il roule sur le parquet et s’arrête contre un tapis persan. Les saeat s’affaissent.
L’Élu contourne son secrétaire. Ses bijoux teintent, mélodieux, alors qu’il étrangle le Serpent.
« Vous ne me servez à rien !
— Sa-Iâh, intervient le Singe. Cet échec nous a appris de précieuses choses ! Je vous implore de l’écouter.
— Engagerais-tu ta propre vie pour lui ? Ricane Ahmès.
— Oui, Sa-Iâh. »
Le Singe lisse son manteau aux longs poils clairs, trempé par l’intempérie. Son visage glabre s’anime d’un sentiment étranger. Ahmès réfléchit. Sa poigne se serre et desserre au rythme de sa réflexion. Le Serpent montre des signes de faiblesses plaisants. Les traits adolescents du demi-dieu se déforment autour d’un rictus digne de Seth.
Il relâche son jouet défectueux. Son intérêt se porte sur une desserte, aux parfums alléchants. Des plateaux se chevauchent. La viande fumante, le riz épicé, les légumes juteux, les fruits exotiques et les douceurs au miel en débordent. Les prunelles dorées, à la flamme de la sérénité vacillante, se posent sur une pomme.
Ahmès croque le fruit de la discorde, avant de s’affaler sur un fauteuil bleu-turquoise. Il s’amuse du contraste du tissu avec son teint cuivré, révélé par finesse de son chendjit. La chute de son peuple l’a obligé à s’acclimater à la culture égyptienne puis arabe. Il a emprunté leurs coutumes, leurs croyances, leurs monstres. Les êtres inférieurs accordent des noms rassurants à ce qu’ils ne comprennent pas. Les saeat croient en un fils d’Iâh. Les autres voient des djinns dans ses créations. Cela l’arrange.
Malgré tout, il n’arrive pas à se défaire de ce pagne en lin.
Il jette le trognon, puis triture la bague sertie d’un scarabée à son annuaire. Ses boucles d’oreilles oscillent, alors qu’il repose sa tête en arrière. Les saeat parlent, mais ils sont tellement ennuyeux… Son désintérêt le pousse à regarder le plafond. Sa simplicité l’insulte. Le temple lui manquerait presque. Encore, ils l’ont encore appelé Sa-Iâh. Ses pantins méritent-ils un sursis ?
La peur du Serpent envahit son palais, encore plus délicieux que le jus sucré de sa pomme. Le saeat trébuche à chaque mot, s’empêtre dans ses propres phrases et se mord avec ses propres crocs. Ce spectacle pathétique aurait presque fait rater un nom à Ahmès :
« Boucles de Sang. Il a sauvé… non… je veux dire… Il a libéré la Protectrice… de mon contrôle ! »
L’entité inférieur se tait enfin.
« Quel mensonge stupide. »
Sa main se dirige vers une table d’appoint, collée à son fauteuil. Sa dague, Ânkh-setji, vibre à son approche.
« Si tu souhaites mourir, Ânkh-setji réalisera ce vœu.
— Sa-Iâh, sentez la vérité de mes mots ! Le supplie le Serpent. Boucles de Sang est un tyrvano ! Vous connaissez leur nature changeante. Utilisons-la ! La Protectrice aussi, avant l’intervention du tyrvano, la Protectrice montrait des signes d’éveil.
— Tu admets ta faiblesse ? Susurre Ahmès.
— Je ne suis qu’un saeat, Sa-Iâh, s’incline profondément le Serpent. Une heure éphémère qui se répète dans un cycle éternel. Mes pouvoirs n’existent que par votre bonté. Votre ennemie est forte, pleine de ressources. Elle a montré des prédispositions pour votre projet.
— Les mêmes prédispositions que son prédécesseur ? Singe, rappelle-donc à ton ami le résultat de sa mutation ?
— Il a survécu trois minutes en tant que Qutrub, énonce sans lever sa tête le Singe.
— Lui ou elle, ce ne sont que des humains, assène Ahmès. La Faucheuse les prend au hasard, parce qu’iel nous sait supérieur à eux.
— Ânkhti est morte sous les coups de la Protectrice, chuchote le Serpent.
— Aidée par le Chien, que tu as été incapable de tuer. »
Les ongles d’Ahmès percent le tissu rembourré. Ânkhti ne pouvait plus utiliser sa mâchoire inférieure depuis trois lunes. Si l’Ibis avait été plus compétent, sa prêtresse serait en vie. Sous la force de sa tension, ses épaules tremblent. Comme ose-t-il lui rappeler cette perte ? Aux mains d’une pathétique humaine !
Le Singe défend son frère :
« Sa-Iâh… Les Ghīlān n’ont pas été épargnés par la Protectrice. Elle les a exterminés, comme si Sekhmet guidait sa main. Les anciens dieux approuvent vos desseins ! »
Ahmès retient un ricanement. Des anciens dieux, toujours des anciens dieux ! Ils ignorent tout : de ses origines, de la chute de son monde, de sa survie. Le Jeu lui offre mieux que leur vieille foi. Il bâtira un nouvel ordre. Son panthéon ne dépendra de ruines obsolètes. Il décidera qui méritera de s’élever à son rang divin.
Le Serpent ajoute, avec un petit sifflement :
« Elle a joué à Tijuana. J’ai vu sa participation et découvert son point faible. Une femme morte ! Récupérons son âme et utilisons-la pour manipuler la Protectrice. Boucles de Sang ne refusera pas de vous servir. Pas après s’être abaissé à aider le Chien. »
Ahmès relâche les accoudoirs du fauteuil. L’appel d’Ânkh-setji l’étourdit.
« Les Résistants se tapissent dans l’immeuble F1, au-dessus de l’accès aux tunnels, poursuit le Singe. Ils se croient à l’abri, que leur « Cinq » suffit. La Protectrice les a rejoints et les a déplacés, comme nous l’avions prévu. Il ne nous reste qu’à peaufiner notre attaque et-
— Vous avez anticipé votre échec ? »
Ahmès se redresse, Ânkh-setji en main. La dague chante, anticipant le doux sang sur son alliage.
« La lune ne s’élève pas pour éclairer les serviteurs ni pour obéir aux étoiles. Elle règne sur la nuit. Et vous voudriez que je m’abaisse à essuyer les conséquences de vos défaillances ?
— Offrez-nous la chance de réparer notre honneur, se prosternent les saeat en cœur. Nous capturons la Protectrice et la piégerons dans une illusion, le temps de récupérer l’âme de sa compagne. Puis, elle deviendra votre servante ! »
Les mots d’Ahmès transpercent le Singe, autant que sa lame fend les écailles du Serpent.
« Je ne marchande pas avec un tyrvano, crache-t-il. Que cette chose inférieure gouverne Dùuzal ou la Douât. La Protectrice deviendra une Ifrit. Si elle survit à la mutation, elle brûlera tous les habitants selon mon bon plaisir et nous reprendrons ailleurs. »
La tempête se meurt.
*
La foudre ne tonne plus. Le vent ne siffle plus. La pluie ne s’abat plus. Seule la clarté de la lune subsiste. L’astre décroissant inonde le salon de son éclat argenté, teintant les meubles et la décoration hétéroclite. Sa caresse enveloppe Béatrice, qui lui rend sa fascination. Son cœur tambourine comme un beau diable.
La chair de poule mord ses avant-bras – son débardeur ne servant à rien face à l’air frais soudain. Des résistants ont réussi à récupérer ses affaires à la salle d’observatoire et dans la sacoche de Maeve. Sa surprise lui a presque fait oublier de les remercier. Sa veste de cuir a définitivement été perdue lors de ce premier combat, réduite en charpie par les Ghīlān. Son carnet a survécu. Elle l’a mis en sécurité, caché à l’aide d’Aedan.
Ses doigts malaxent l’assise du canapé. Le tissus rugueux l’ancre dans ce silence de plomb. Ce calme irréel la perturbe. Toute la nuit, l’intempérie les a chahutés. Béatrice s’attendait à une attaque de l’Élu, camouflé par le vacarme des éléments. Pourtant… Rien. Ahmès reste étrangement passif.
Béatrice délaisse sa contemplation de la lune pour un canapé. Bientôt, Aro la rejoindra avec Aedan. Ils doivent organiser la suite de leur plan, maintenant qu’ils ont annexé l’immeuble F1. Tac, tac, tac. Sa jambe tressaute en un rythme horripilant.
Au centre de cette agitation, l’image de Caleb. Frondeur de mes deux. Il se trahit en permanence, tout en jouant le bon samaritain. Son ambivalence sur le terrain a failli leur coûter des vies. Sans la retenue d’Aedan et la nécessité de ne pas détériorer ses liens avec la Résistance, Béatrice l’aurait déjà forcé à manger les fleurs par leurs racines. Elle chasse cette vision : plus tard, elle pourra s’offrir le luxe de régler son problème.
Ses boucles couvrent ses traits, alors qu’elle se penche en avant. Elle muselle sa colère naturelle. Il lui aura fallu plusieurs années, une vengeance ratée et trop de deuils enchaînés pour tenter cela. Un calcul froid l’attire au milieu du tumulte de son esprit. Comme si Aro lui chuchotait quoi faire, perché sur son épaule et avec la panoplie d’un angelot.
L’annexation de l’immeuble leur a pris trois jours et a saigné leurs ressources. Entre des Ghīlān et Qatārib – le pluriel de Qutrub comme lui a appris Candice ; la Résistance a entamé ses réserves de munitions. Pire, les Cinq ont été affaiblies, contraintes de maintenir la barrière autour des résistants durant les festivités.
Un millier de problèmes l’accapare, mais celui-ci prime : Ahmès ne frappe pas au hasard. Son inaction précède sûrement quelque chose de bien pire que le Serpent. L’organisation de l’immeuble a permis à Béatrice de museler son inquiétude. Le rez-de-chaussée sert de chambre de passage aux Cinq et aux équipes chargées de la surveillance des tunnels. Les logisticiens et son entourage intime occupent le premier étage.
L’air plus respirable qu’au QG souterrain les a tous revigoré. Ils sont davantage les uns sur les autres, mais ils ne risquent plus de mourir d’un champignon ou d’asphyxie. Le second étage leur sert de clinique. Chaque terrasse a été approvisionné en équipement pour fuir en rappel si besoin. Les immenses pins et sapins à l’arrière de l’immeuble leur offrent un couvert idéal, malgré le vis-à-vis avec la rangée de bâtiment en parallèle.
On a eu la chance de tomber sur des fans d’escalade… Sans ça, la moitié des appartements serait sans issue. Son attention se dirige vers le balcon. Ses pères avaient envisagé cette éventualité et, comme elle, ont leurs propres affaires. Un poids l’affaisse. Elle s’est préparée comme pour un déploiement classique. Cependant, en arrière-plan, la certitude de sa mort lui a presque fait prendre des risques inutiles.
Tuer ne la dérange pas. Tuer des enfants… La chambre à gaz lui revient de plein fouet, suivi de près par les Ghīlān. Rien n’aurait pu la préparer à ça. Ses mains se crochètent dans ses boucles. Elles tirent sur le cuir chevelu. Un son étranger coule de ses lèvres. Qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Que peut-elle faire aujourd’hui pour eux ? Comment éliminer Ahmès, s’il ne pointe pas le bout de son nez ?
Quelqu’un la force à défaire son emprise en douceur. La lune accentue le gris des prunelles d’Aro. L’ombre d’un sourire s’étire sur sa petite bouche. Son père de cœur s’agenouille devant elle. Ils parlent avec leurs yeux. Les mots jetés à la volée ne possèdent pas cette chaleur. Béatrice respire mieux, imitant Aro.
Un parfum de kyphi embaume le salon, suivi par le cliquetis de griffes sur le carrelage.
« Ça va ? »
L’inquiétude d’Aedan n’échappe pas à Béatrice. Elle s’écarte de son père et tapote ses jambes, en guise d’invitation. Le Chien s’installe et la réchauffe avec sa fourrure drue. Ils rient, bons enfants. Le sommeil rattrape Béatrice qui bâille et frotte ses yeux.
« On est un trio bizarre, chuchote-elle.
— Encore une minute ou deux, et nous redeviendrons un quatuor. Marcus refuse que je l’aide à marcher… Qui veut un café ?
— Non merci, répond Aedan sans bouger un poil.
— Moi, s’il te plaît. »
Aro part en direction de la cuisine. Il en allume l’éclairage qui s’étend dans le couloir et à l’entrée de la petite pièce. Le jaune délave les meubles, là où la lune accentuait les ombres. Le désordre ambiant se révèle presque. Béatrice distingue l’étendoir. Un jour, il cédera sous leurs vêtements à tous. Des cartons s’empilent tout autour, rempli de linge à laver.
Heureuse de ne plus être chargée de la buanderie…
Aedan lui offre son crâne, sa queue touffue fouettant l’air. De but en blanc, il lui révèle :
« Un saeat peut en tuer un autre. C’est compliqué, mais faisable. Je ne prétendrais jamais à une victoire assurée… C’est pour cela que je souhaite aborder le sujet avec toi. Tu as besoin d’une arme consacrée. Tentons d’abord S’kyark, puis Boucles de Sang.
— Tu connais mon avis pour S’kyark. Cet oiseau de malheur réclame un sacrifice trop important. »
Aro revient avec deux tasses fumantes. Elle le remercie, avant de poser la sienne sur la table basse.
« Boucles de Sang, c’est le renard magique qui t’a aidé face au Serpent ?
— Oui, papa. Un renard de feu très beau, admet volontiers Béatrice. Sans lui, je serais réduite à un pantin servant Ahmès… J’ai déjà joué, mais je n’aurai pas pensé à cette possibilité. »
Elle reprend sa boisson, en sirote une gorgée avant de la reposer pour cajoler son autre sauveteur.
« Son intervention t’a coûté d’écouter une musique pour lui. S’kyark… S’kyark réclame des vies. Et pas celles du voisin ou d’un étranger.
— Essayons une fois. Je préfère éviter une règle cachée du Jeu. Ta première participation signifie sûrement quelque chose. Mais quoi ? Ce Jeu ne m’a jamais attiré. Même avec la chute de mon peuple, je n’imaginais pas ma participation à une de ces éditions… Boucles de Sang acceptera de nous soutenir : il aime emmerder son monde. Surtout les personnes comme S’kyark. »
Les mains de Béatrice tremblent. Merde.
« Pour une arme, je peux le croire, s’aventure-t-elle prudemment. Mais, S’kyark accorde des pouvoirs. Comme l’intangibilité d’Estéfania.
— Hum… J’ai une idée liée à Dùuzal, pense à voix haute Aedan. Laisse-moi m’en occuper, s’il te plaît, mon enfant.
— Actuellement, Béatrice survivrait-elle face à Ahmès ? »
La question d’Aro fait mouche.
« Non, assène Aedan. Une minute ou deux – seulement parce qu’il s’en amusera. En t’alliant avec des saeat, ta puissance augmentera. Ton arme pourrait aussi blesser Ahmès. Si je joue bien mon rôle, tu pourrais peut-être éveiller une magie similaire au Cinq. Des capacités seraient un grand plus, mais je préfère ne pas envisager cette option. Pas avant notre rencontre avec S’kyark.
— Ça ne te dérange pas ? Je veux dire, que j’obtienne une arme pouvant tuer les tiens ? » précise Béatrice.
Aedan s’ébroue, les oreilles basses. À travers leur lien, il lui partage ses émotions et de brefs souvenirs. De leur naissance à aujourd’hui, ils sont plus que l’incarnation d’heures sacrés les uns pour les autres. Ils s’aiment, se chamaillent et vivent en harmonie. Le Jeu et Ahmès a déformé tout cela. D’une voix à la gentillesse fragile, il lui retourne sa question :
« Et toi, que ferais-tu ? Nous existons pour servir les dieux et leurs créations. Maât inspire chacun de nos choix. L’harmonie est brisée. J’ai échoué. Nous avons laissé Sa-Iâh transformer la nature même des tiens. Il a perverti leurs essences en s’inspirant des djinns. Mais, vous n’étiez jamais voué à connaître une telle puissance ! C’est pour cela que les Changés deviennent fous ou se détruisent eux-mêmes. »
Il détourne son museau.
« Notre monde est mort. J’ai vu le pays changer, nos édifices sous le sable. La Chatte et moi, nous nous sommes séparés avec la promesse d’un monde meilleur. Où est la foi, l’amour, la célébration de la nature et l’humain ? Quand avons-nous commencer à vous abandonner ? À faillir à notre devoir ? »
Béatrice l’enlace.
« Cette utopie n’existera jamais, mais ensemble… On pourrait guider cette partie sur le bon chemin ? Ahmès ne détruira pas mon pays. Sa partie s’arrêtera avec moi. Conseille-moi, soutien-moi comme tu es né pour le faire.
— Merci, mon enfant. »
Son cœur bat une mesure lente, alors qu’elle accède à sa demande principale.
« Rencontrons le grand méchant loup.
— Que pouvons-nous préparer, demande Marcus. » interprète Aro.
Aedan et Béatrice se tournent vers Aro, puis Marcus arrivé entre temps. Elle se lève et serre fort son père. Ils se sourient, le front l’un contre l’autre, avant de s’installer.
« Vos armes usuelles, pour les Changés et les collaborateurs. Concernant S’kyark, rien ne l’arrêtera si cette rencontre déraille. Mon épouse l’invoquera, je n’en ai pas la capacité.
— Pas de risque qu’on la suive ?
— Je pensais utiliser l’appartement du Changé éliminé par Aro. Vivants ou morts, tout le monde fuit leur lieu de vie. La Gridpad que nous avons récupéré contient toutes ces informations.
— Comment s’y rendre sans se faire repérer ? Le questionne Aro. Les autres Changés ne chercheront pas à nous attaquer ?
— Un sort de dissimulation. »
Béatrice hausse un sourcil :
« Les Cinq ne sont plus que quatre, avec la disparition de Marie-Hélène. L’annexation de ce bâtiment les a mis sur les rotules pour un bout de temps.
— Comme je le disais plus tôt : une magie semblable à celle des Cinq sommeille en toi. Comme pour elles, je t’enseignerai les bases. Tu étendrais le sort à un véhicule pour faciliter notre déplacement. Une fois à l’intérieur, nous décapitons et arrachons le cœur des Changés qui nous importuneront.
— Salissant et faisable pour la seconde partie, concède Béatrice. La première ? Je n’ai pas de prédispositions comme Esmé ou Candice.
— Tu ne prends pas en considération une autre menace, relève Aro. Les saeat, surtout le Serpent.
— Leur odeur les trahira, leur assure Aedan. Vous fuirez. Selon qui nous attaque, je tenterai de lae rallier à nous. Le cas échéant, je combattrai.
— Même la Chatte ? » murmure Béatrice.
La marque vibre sous ses côtes. La certitude exsude d’Aedan. Il se métamorphose en humain, décuplant son aura. Ni Aro ni Marcus ne réagissent à celle-ci – à l’instar de sa nudité, car ils lui jettent un haut et un caleçon au visage. Béatrice ne possède pas la même indifférence magique qu’eux. Son aura répond à celle du Chien. Le festival de couleurs l’éblouit : de l’or nacré, un rouge à la limite du noir et du bronze en fusion. Un bien-être la noie de l’intérieur, sans l’enivrer comme la première fois.
Fleur d’oranger et kyphi saturent ses narines.
Elle éternue. Heureusement que le sort de dissimulation inclut tous les sens. Sinon, leur odeur fusionnée les aurait trahis. Dieu, je deviens une experte en la matière ! Peut-elle réellement apprendre à manier cette magie ? Aedan a mentionné le culte d’un Heka. Elle saisit la croix qui pend à son cou.
« Mon enfant, je perçois vaguement ce qui te tracasse. Tu as une appétence pour la magie. Mais, tu n’auras pas besoin de vénérer Heka ou Khnoum. Esméralda a réveillé cette part de toi. Grâce à elle, nous avons pu nous lier sans accroc. Accepte ce don.
— Beatriz, nos choix sont limités pour le moment, lui rappelle gentiment Aro. Y a-t-il un risque physique ou mortel ?
— Aucun, affirme Aedan. De la fatigue, au début. Nous pourrions débuter ton entraînement à mon retour – si tu acceptes l’intervention de mon épouse. Aro aussi, vous pourriez suivre cet apprentissage.
— Je possède autant de magie qu’une pierre, refuse-t-il avec politesse. Marcus et moi allons préparer cette escapade loin de l’attention des résistants.
— C’est donc décider, soupire Béatrice. On fait ça quand ?
— Dans trois jours : ça nous laisse assez de temps pour nous organiser, sans trop tarder. »
Marcus attire leur attention.
« Je viens. Rester en arrière est trop risqué, si les Frondeurs veulent profiter de ton absence.
— Candice ou Nora ne ferait pas le poids, admet Aro. Tu as aussi besoin d’action et je ne vois pas de contre-indications. »
Un brin d’agacement filtre ses mots. Marcus est un mauvais patient. Ils échangent un regard, avant de pouffer. Comme moi !
« D’ici cinq jours, tu pourras débuter un entraînement basique. Je compte sur toi, Beatriz. Dans quinze jours, tu pourras aller sur le terrain presque comme avant. Je te suivrai.
— Non avere paure, core mè. »
N’aie pas peur, mon cœur… Béatrice s’attendrit en les regardant. Esmé aurait adoré comprendre ces mots.
« Piccola mia, si problème : toi et moi en équipe pour fuir. Aro, reste avec Aedan pour l’épauler.
— D’accord, on peaufine le tout la nuit prochaine. File donc voir ta douce, et vous deux, soyez sages. J’ai besoin de dormir. Bonne nuit. »
Aedan les salue avant de filer hors de l’appartement. Aro embrasse le front de Béatrice, tandis que Marcus l’enlace et frotte son dos. Elle les regarde se faufiler dans leur chambre, tout en virant ses pantoufles. Avec une lenteur infinie, elle rentre dans celle qu’elle partage avec Candice et Nora.
Le sommeil la prend de revers.
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