Intermède VI

📖 Zéro Absolu ✍️ lesecritsdambre 📝 2848 mots

20 août 2003.

Des affres de son rêve s’accrochent à lui, collantes et odorantes. De son pouce, il efface les larmes suspendues à ses cils. Il inspire et expire en suivant une image imaginaire. Peu à peu, la boule au creux de sa gorge se délie. Il s’étire, rajuste son haut de pyjama. Son nez se fronce, imité par ses sourcils. Le tissu est lourd, d’un coton riche et doux. Une odeur de pain se glisse par l’entrebâillement de la porte.

Ce n’est pas sa chambre. Ni la salle de torture de Pietro.

Reiju se lève d’un bond, à la recherche d’une arme. Rien, rien dans cette maudite pièce ne lui permettrait de se défendre. Pas une chaise, pas de livres ou de lampe à détourner – tout ce que sa génitrice adorait lancer sur lui. Ses pieds nus foulent un tapis dense avant d’atteindre un parquet lisse.

Son cœur s’emballe.

Il examine ses mains, aux ongles longs et aux articulations saines. Sa langue glisse sur ses dents. Ses doigts déboutonnent la chemise, un tressautement lui complique cette tâche. Ses tatouages fleuris et ses éphélides se révèlent à la lumière filtrée par des rideaux épais. Pas d’ecchymoses, de coupures ou de brûlures. Il se souvient parfaitement de l’électricité le parcourir, du voltage qui s’emballe.

Son acouphène s’empire un bref instant.

La tête lui tourne. Comment est-ce possible ? Il devrait être… mort. Ses pensées s’éparpillent, sa tension grimpe en flèche. Il s’écroule plus qu’il ne s’assoit sur le lit. Sa bouche s’assèche, tandis que ses pupilles se dilatent. La pièce devient trop nette, trop vive. Un froid grignote ses sens, remonte de ses orteils jusqu’à la racine de ses cheveux.

Où ?

Son attention délaisse le battant en bois pour les fenêtres cachées par le tissu d’un bleu profond. Il se redresse. Ses longues jambes menacent de flancher. Il saisit un morceau du rideau et tire dessus. Le soleil s’engouffre et l’éblouit. Quelques minutes lui sont nécessaires pour recouvrer la vue. Alors, un paysage montagneux se dévoile.

Des pans rocheux se succèdent, couverts d’une herbe mousseuse et de petites fleurs aux multiples couleurs. Blanc, jaune et violet se côtoient en harmonie. Un lapin sort de son terrier. Sa truffe remue – sans doute attirée par un parfum savoureux. Reiju examine les arbres, avant d’avorter cette idée. Même s’il en reconnaissait l’espèce, il ne réussirait pas à s’en servir pour déduire leur emplacement. Le ciel d’azur ne l’aide pas davantage.

Une silhouette se découpe. L’homme s’approche à grands pas, la tête basse. Du bois l’alourdit, sécurisé sur son dos courbé. Il tracte derrière lui un traîneau chargé de sacs marron et de boîtes en palette. Bourreau ? Allié ? Reiju s’écarte de la vitre. Il déglutit, puis s’élance dans le couloir.

Le loft combine l’ancien et le moderne. Quelque chose de chaleureux le rassérène presque. Il dévale les marches d’un escalier hélicoïdal. Guidé par son nez, il atteint la cuisine. Un couteau à désosser épouse sa paume gauche. Un courant d’air se faufile à ses chevilles, le prévenant qu’une porte ou une fenêtre a été ouverte.

Il avise un renforcement et s’y cache.

Sa respiration se régule, au prix d’un effort important. Incapable d’entendre sa proie se rapprocher, il patiente aux aguets. Ses prunelles s’assombrissent, le violet engloutit le bleu des iris. L’inconnu passe devant. Sa stature imposante le fait hésiter. Maintenant. Reiju bondit et tranche l’arrière de la cuisse de sa victime. Le tendon ischio-jambier cède sous la lame courte – grâce à l’entraînement procuré par Aro, Reiju a évité l’artère fémorale. Le géant s’écroule. Sa blessure l’empêche de courir ou d’user de cette jambe.

Reiju s’écarte pour le contourner en sécurité. Sa poigne ne faiblit pas sur l’arme, prête à fendre la chaire une seconde fois. La surprise brise son éternel masque de neutralité. Sa victime l’observe. Aucune once de douleur ou de colère n’imbibe les traits austères, à demi mangés par une barbe épaisse. Barbe déteste. Cette pilosité rendra plus difficile sa lecture labiale.

Lentement, l’inconnu lève ses mains gantées. Elles sont immenses, capables de couvrir tout entier la tête de Reiju. Ce dernier essuie nonchalamment la lame sur un torchon. Il s’efforce de parler – sa sœur a eu raison de l’inscrire à l’Institut pour sourds de Turin. Les mots se placent en un désordre inconfortable sur sa langue. Il articule en italien, la mâchoire tendue par l’effort.

« Où on è ? »

Sa voix jaillit trop forte pour la pièce, rebondissant contre les murs de bois. Ses lèvres se pincent, incertain d’avoir bien modulé ou pas. Sa main libre vibre. Il pourrait faire comme à l’institut, contrôler le tout en touchant sa gorge. Toutefois, sa situation ne lui autorisait pas une telle liberté. Il réessaye, avec moins de force.

« Où on… è ? »

Son murmure presque inaudible meurt au bout de ses lèvres. Il a toujours eu du mal avec le son en fin de mot. Sa courte existence d’entendant ne lui permet pas de contrer cette difficulté, comparé à des sourds qui ont vécu plus longtemps avec une audition correcte ou passable. Il hésite, peut-être avec plus de volume cette fois ?

L’interrogé lui épargne l’exercice :

« É-pi-re. »

Reiju l’imite, bougeant ses lèvres en même temps.

« Pire ?
— É-pi-re, en Gr-è-ce.
— Grèce ?
— Oui. »

Il hoche tout en articulant sa confirmation.

« À É-pi-re, mon-ta-g-ne.
— Pourquoi ? »

L’inconnu ne bronche pas face à la singularité du son. Il patiente, comme s’il s’y attendait. Reiju recule un peu, les yeux collés à cet étrange oiseau. Ses doigts effleurent son oreille droite. Son appareil lui fait défaut au pire moment possible.

« Tu cherches ? »

L’homme montre sa tempe et réarticule sa question à nouveau.

« Oui. » répond Reiju en le signant. « Où ? »

Son interlocuteur se retourne et se traîne vers les escaliers. Du sang souille le parquet, puis le tapis de l’entrée. À la force de ses bras et de sa jambe valide, il se tire jusqu’à une vieille pharmacie d’herboriste. Il lui pointe un tiroir, tout en haut. Reiju le surveille, tout en le récupérant. Un poids s’élève de son estomac à la vue de son « oreille ». Il la remet en place, en teste la réponse avant de poursuivre son interrogatoire.

« Pourquoi on è ici ?
— J’ai obéi… »

Il s’arrête, attendant un signe de Reiju pour continuer. Celui-ci acquiesce, il perçoit sa voix robotisée. L’environnement calme y contribue grandement. Son acouphène s’est apaisé depuis son attaque, lui donnant plus d’emprises sur les sons décelables et amplifiés par son implant cochléaire.

« J’ai obéi à la Faucheuse… S’kyark ? 
— Ski arc ? »

L’homme pouffe de rire et secoue sa tête, à la chevelure corbeau.

« Tu prononces presque bien, mieux que les… entendants ? La Faucheuse, l’une des entités juge du Jeu ? »

L’image de l’enfant crépite à la mémoire de Reiju. Son cœur vibre sous la colère abrupte. Tuer la Mort est un rêve doux-amer récurent pour lui. Iel lui a enlevé sa sœur, deux fois. Il mord sa langue, retenant de mauvaises paroles.

« Quels ordres ?
— Ta capture. »

Son honnêteté plaît à Reiju.

« Pour ?
— Le codex. »

L’homme réajuste sa position, bougeant son corps robuste malgré sa blessure à vif.

« Comment… »

Reiju réfléchit à sa question et la revocalise :

« Comment soigné moi ? Non… Comment m’as-tu ? M’as-tu soigné ?
— Bon ordre, approuve-t-il. Potion d’une tribu de Lúthya. »

De son index, il lui montre une sacoche en cuir de médecin.

« Je te montre ? »

La curiosité démange Reiju, qui l’ouvre et en sort des kits de seringue, toujours scellés et stériles. Des fioles s’en suivent, allant du rouge rubis au violet améthyste. Son côté médical s’interroge sur cette découverte. Ses veines charrient-elles ce produit inconnu ?

« Lui. »

Reiju prend celle au liquide rose pivoine, comme de la kunzite.

« Ça soigne ?
 — Magie sous-cutanée. »

Un sourire timide brise l’austérité naturelle du ténébreux. Il gratte sa barbe, avant de remettre ses mains en l’air. Mignon. Reiju garde tout près de lui son couteau à désosser. Il sait, sans l’expliquer, que son interlocuteur ne lui fera pas de mal. Sa docilité étrange n’est pas fausse – tout l’opposée. Il prépare le sérum et de quoi désinfecter la peau.

« Ton… prénom ?
— K-klaus. »

Classe ?

« Épel.
— K. L. A. U. S. »

Reiju répète à sa suite et reforme le mot. Klaus.

« Allemand ?
— Lúthyan. Trop complexe ?
— Oui. »

Sans s’attarder plus sur ce « Lucie-un », Reiju ouvre sa veste et soulève sa chemise à carreaux. Rugbyman ? Il passe le coton imbibé en bas du bassin, avant d’injecter le liquide couleur de kunzite. Un glapissement écorche ses cordes locales, alors que Klaus le plaque contre lui. Les bras bloqués, il ne parvient pas à ramasser son couteau.

Il se débat, donne un coup de tête et hurle sous la douleur lancinante qui en naît. Klaus parle, mais son agitation l’empêche de décortiquer ce qu’il dit. Une prière ? Il louche, tout en s’écartant de son mieux, pour voir les lèvres de son adversaire se mouvoir.

« Tout va bien » déclare Klaus.

Il se répète, nichant son visage tout près de son appareil auditif.

« Personne ne te blessera ici. Je le promets. Aide-moi juste, s’il te plaît. Sans le codex… »

Sa prise se mue en quelque chose de plus doux, presqu’en une embrassade.

« S’il te plaît. Je veux retrouver Aphmep. »

Reiju se tord et cherche à le mordre en réponse. En veillant à ne pas le meurtrir, Klaus le plaque au sol et le chevauche. D’une main, il maintient ses poignets sur le parquet, de l’autre, il écarte les pans de son pantalon pour lui montrer sa cuisse cicatrisée.

« Comme neuve ! » sourit-il. 

D’une ruade, Reiju essaye de le déloger. Il s’épuise rapidement.

« Tu étais dans un sale état, explique Klaus. Ta guérison a demandé beaucoup d’énergie et de ressources à ton corps. On échangera calmement à ton réveil. »

Reiju ne capte que des bribes. Guérison. Ressources. Réveil ? Le sommeil l’emporte.

*

Trois jours plus tard.

L’odeur de pain grillé, de viande dorée et de pomme de terre fondante imprègne la bâtisse. Une fragrance plus sucrée s’y ajoute. Les tomates caramélisent dans le sugo. Reiju surveille la cocotte, plus guidé par son nez que ses yeux. Ses fesses s’appuient sur la table derrière lui. Son esprit divague, tout en veillant le repas du midi typique des Pouilles.

Quand il est revenu à lui après son altercation avec Klaus, la vouivre lui a partagé beaucoup de choses. Au-delà de sa nature écailleuse et volante, il s’est ouvert sur des sujets épineux. Comment ? Pourquoi ? Peut-être la même raison qui l’a poussé à baisser sa garde… Ce quelque chose d’insensé, mais rassurant. Presque familier.

La cuillère à bois remue un peu la sauce tomate à l’oignon et au basilic. Les polpette, boulettes de viande, sont juteuses à souhait. L’image d’un fessier au sortir de la douche lui revient. Il se réprimande et se mord les doigts au souvenir d’un conseil glissé à sa sœur. Pour elle. Il attend le retour de S’kyark – et non ski arc, dans un train-train domestique absurde.

Dès la Faucheuse parmi eux, il négociera pour rejoindre les siens contre le codex des Crucifiés. Une part de lui espère que Klaus le suivra. Stupide. Il frotte son front, avant de retourner les boulettes à mi-cuisson. Après il les servira avec du pain de campagne, à la mode barese pour saucer le plat.

Il repose la cuillère, serre ses bras sur son buste. Est-ce la sincérité de Klaus qui le perturbe autant ? Son histoire d’Aphmep – qui signifie être aimé, caché et défendu en apharg – lui inspire de la tristesse et une forme de mélancolie. Chatte, sors. Il s’imagine houspiller Beatriz en dehors de lui. La nostalgie n’appartient pas à son credo usuel – avec, il n’aurait mené rien à bout. C’est l’un des carburants de sa sœur.

Un vent frais pénètre la cuisine. Klaus entre avec du bois pour alimenter la cuisinière. Une à une, les bûches sont posées sur les flammes rouge orangé. Il se relève trop brutalement, le dos de sa main se brûle contre les parois de la chambre de combustion. Il la retire et la secoue violemment.

Merde. Le cerveau de Reiju s’emballe, transposant cet accident domestique au mauvais souvenir. Il contourne la table, s’isolant par instinct le plus loin possible de son hôte. Sa tête pend entre ses bras tendus, qui s’appuient sur le plateau usé. Il regrette la couronne de tresses qui met à nue sa bouche ouverte sous un souffle court et insuffisant. Des frissons cavalent le long de son dos, un tremblement meurtrit ses membres. Ses jambes cèdent, s’écrasent à terre en un bruit sourd.

Les palpitations décousues de son cœur accentuent le sifflement de son oreille gauche. Klaus s’accroupit à ses côtés, nul jugement ne maquille ses traits libérés de sa barbe. Sans mot, il exagère sa respiration. Reiju le copie, son regard plongé dans les prunelles abyssales. Son corps entier s’ébranle au rythme de ses inspirations et expirations. Chancelantes, désordonnées… Il maîtrise peu à peu son hyperventilation.

« Mer… »

Il signe son merci, incapable de se forcer à oraliser. Sa main se détache de sa chemise – quand l’a-t-il attrapé ? – et cherche le contact de Klaus. Leurs doigts s’entrelacent. Les minutes s’égrènent. L’absence d’odeur de brûlé le rassure sur leur repas. Un silence les enferme au centre d’une bulle invisible. L’un comme l’autre, ils refusent de l’éclater.

Ses dents mordillent sa lèvre inférieure, comme s’il croquait les étranges pensées qui l’abîment de l’intérieur. Le geste anodin de Klaus n’aurait pas dû le faire réagir  de cette manière. A-t-il perdu l’habitude, à force d’être choyé et protégé par Aro, Béatrice et Marcus ? À jamais, il reste tout juste bon à écarter les cuisses. Combien de fois Satomi lui a répété ? Comme ses hommes, parfois ses femmes, qui forçaient le passage jusqu’à son lit ? Sa tenue de chirurgien, ses compétences médicales, ne sont-elles pas qu’un déguisement ?

Klaus essuie les larmes qui roulent sur ses fossettes creusées par la fatigue. Il se penche et l’embrasse. Reiju l’accueil, pétrifié. Quand il le sent s’éloigner, il le retient et chasse ses lèvres des siennes. Ils s’écartent, affamés et repus. Reiju grimpe sur ses cuisses larges et robustes. Il prend sa tête en coupe et abat une pluie de baisers sur ses joues, son nez et sa bouche.

D’une voix rocailleuse, il l’implore du fond de son cœur :

« Aide-moi oublier, Klaus. »

Il cède à sa demande, l’embrassant comme si le soleil ne se lèverait pas demain. Il le serre contre lui, avant de les soulever du sol et de les emmener dans sa chambre. Il l’allonge sur le lit au drap défait. La pulpe de ses doigts trace chaque éphélide, puis les tatouages de fleurs. Les vêtements sont ôtés, l’un après l’autre, sous le passage de ses caresses. La peau diaphane encrée rougit sous l’attention tendre.

Reiju se redresse, l’attire à lui pour un baiser fougueux.

« Merci. »

Ce chuchotis provoque un rougissement chez Klaus. Les joues et la nuque enflammées, il glisse le long de son torse jusqu’au pantalon qu’il lui a prêté. Sa bouche se pose sous la courbure de son sexe, envoyant un choc électrique dans tout le corps de Reiju.

« Klaus. »

💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !