Ouroboros

📖 Zéro Absolu ✍️ lesecritsdambre 📝 725 mots

21 novembre 2004.

Des nuages assombrissent le ciel. Des gouttes glacées s’écrasent sur la ville désolée. Elles épousent maisons et immeubles, colorent le monde de gris et effacent les traces des combats. Une école catholique n’en réchappe pas, en particulier la terrasse d’un des bâtiments où une silhouette se détache.

Béatrice hume le parfum de pétrichor et s’offre à l’averse pour en sentir le baiser gelé. Derrière elle, l’issue de secours claque sur Aedan. Il frotte ses bras, la tête rentrée dans ses épaules. Son ami se fige, interdit, lorsqu’elle ôte sa veste et la lui tend.

« Prends-la. »

Il hésite, une rafale le contraint à accepter. Le vêtement de cuir couvre son t-shirt ensanglanté. Sa bouche s’entrouvre, pourtant aucun son n’en sort. Pas même le surnom dont il a affublé Béatrice dès leur rencontre.

« Aedan ? »

Il tremble. Des larmes naissent sur ses cils, ses lèvres se tordent sous une respiration saccadée. Aedan ne se maîtrise plus et pleure pour elle, pour leur amitié, pour cette fin.

Le vent les secoue. Pourtant, ce n’est pas à cause de lui qu’Aedan se raidit. La peur gonfle ses muscles et ses traits autrefois joyeux. Il renifle, essuie son nez avec le bas de son t-shirt, se barbouillant de terre et de sang. Le combat a été rude. Malheureusement, la victoire n’est pas encore la leur. Béatrice la leur garantira au son des cloches.

Béatrice tend sa main vers son camarade d’infortune. Il la saisit en une douce pression, comme s’il craignait de la broyer. Il l’entoure d’une chaleur brûlante comparée aux éléments qui se déchaînent.

« Merci, mon enfant. »

Un faible rire quitte Béatrice. Le voilà, ce surnom ridicule. D’une inspiration vacillante, elle brise ce moment, s’exposant en entier à l’air automnal. Un sourire fugace l’illumine. Elle s’accroche à l’espoir d’un après, d’une vie où ils se retrouveront tous.

Des oiseaux s’envolent du clocher de l’église, alors que le glas résonne. Béatrice enjambe la barrière de sécurité et se cramponne au métal glissant. En contrebas, des flaques noient le bitume. L’une d’elles a presque effacé une marelle dessinée à la craie. Des rires enfantins fantomatiques s’élèvent jusqu’à elle.

Aedan la retient. Des fragrances de kyphi [1]l’enveloppent. Cette odeur lui manquera, comme celle de l’encens et du pain chaud. Une boule se forme dans le creux de sa gorge.

« Ne pleure pas ma mort, mais célèbre ma vie. S’il te plaît, Aedan. »

Il renforce son étreinte et en fait la promesse à mi-voix. Il recule d’un pas hésitant. La pluie cesse. Le vent d’autan[2] s’emballe, puissant, et emmêle les boucles brunes de Béatrice. Une chanson lui revient alors qu’elle confronte le vide, une dizaine de mètres plus bas. Elle fredonne l’air de Dio come ti amo. Elle s’apprête à s’envoler, comme le motmot de son aimée encrée sur son bassin.

Ce souvenir desserre la terreur enroulée autour de ses entrailles. Elle tient bon. Ce moment lui appartient tout entier. Les doigts engourdis sur l’alliage, elle goûte les battements effrénés de son cœur sur sa langue. Dieu, qu’est-ce qu’il pleut ! Des larmes assombrissent son visage, alors que l’eau ne jaillit plus des cumulus.

Elle doit y arriver. Elle doit le faire. Elle doit sauter.

Son être mutilé plonge dans le vide. Un cri lui échappe. L’écho résonne dans la cour. Le vent la gifle et une sensation vertigineuse l’électrise. Puis le vide change. Il se déploie. Le sol recule à mesure qu'elle tombe, s'assurant de sa mortalité. Elle a réussi. El-rae, j’ai réussi ! Son cœur est prêt à exploser à tout instant. Sans remords, l’organe se débarrasse du poids incommodant de son humanité. Il est libre. Et avec lui, celle qu’il a fait vivre vingt-huit ans.

Béatrice percute l’asphalte.

Le bruit résonne contre les arches et les bancs, avant de s’évanouir dans la pluie qui s’abat de nouveau. Les gouttes cristallines s’écrasent sur le corps inanimé. Elles embrassent la pulpe des doigts aux ongles mal vernis. Le crâne fracturé baigne dans une mare de sang. Nerveux, le temps s’embrase. Un hurlement rempli de haine, de désespoir et de fureur l’accompagne.

La Protectrice de Perpignan n’est plus qu’un mauvais souvenir.

 

*


[1] Kyphi : parfum solide, utilisé comme encens sacré dans l’Égypte antique pour le dieu Rê.

[2] Vent d’autan : vent du sud-est soufflant dans le sud/sud-ouest de la France. Il affecte l’est du bassin aquitain et le sud-ouest du Massif central.


💬 Commentaires 4

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Shagya • 1 mois, 3 semaines
Très intrigant , est ce le point de départ ou un événement futur qu'on va se voir expliqué grâce aux autres chapitres ?
👍 1
lesecritsdambre Auteur • 1 mois, 2 semaines
Merci pour ta lecture :)
C'est un évènement futur (le chapitre suivant débute en 2001). Tu auras une date à chaque changement de jour/d'époque.
👍 1
Lexie_dzk • 1 mois, 3 semaines
Un premier chapitre intrigant, qui donne envie de connaître la suite. C'est bien écrit, rien à redire sur le texte en lui-même :)
👍 1
lesecritsdambre Auteur • 1 mois, 3 semaines
Merci
👍 1