Moi...

📖 500al ✍️ Diu.Negre 📝 1199 mots

Avons-nous déjà été aussi proches, Roy ? Depuis toutes ces années, nous avons cohabité, senti, vécu, mais pour la première fois nous nous rencontrons. Moi, blotti contre toi, toi me soutenant d’un bras : là l’un pour l’autre. Enfin.

Sur ma joue, le plastique usé de ta combinaison me plonge dans une douce nostalgie. Voilà qui est inédit. Tu le sais bien, Roy, avant de vivre, j’avais toujours cru que rien ne valait la peine d’être gardé. Que la mémoire n’était qu’une ancre lacérant les bas-fonds que l’on nomme Passé. Qu’elle n’était finalement que douleurs et regrets. Alors que les fragrances qui m’en arrivent me rendent chaque instant partagé avec toi plus précis, je comprends la gravité de mon erreur : l’existence est une tempête contre laquelle nous ne pouvons nager sans cesse. Et nous voilà emportés au large par ce tourbillon, ballottés de naufrage en naufrage en cette mer capricieuse, serrant par désespoir la seule planche de salut qui nous maintient à flot : nos souvenirs.

Ce sont eux d’ailleurs qui me font comprendre que la marée m’entraîne. Que je ne reverrai plus cette île déserte qu’avait été ma chambre, ce lieu de réclusion : pour l’ultime fois, nous en passons le seuil.

Tu dévales les escaliers sans que je n’en ressente le moindre remous, glissant sans crainte vers l’avenir, la mire sur notre objectif. De nouveau, tu lèves contre mes bourreaux une égide féale et la salle, pourtant si glaciale à ton retour, se réchauffe à présent d’ardents effluves siliconés.

Combien de pas, Roy, avant que tu ne te retournes ? Que tu ne lances vers l’Abîme nos regards ? Garde à la noirceur qui la maquille  : tu pourrais bien m’y noyer les yeux. Serons-nous assez loin, dis-moi, pour ne rien en voir lorsque te prendra le doute ? Celui-là même qui te forcera à faire volte-face et à sonder la tristesse de mon sort. Qu’y verras-tu alors ? Et moi, qu’y verrais-je ? Peu importe, aucune de mes questions ne t’interpelle. Tu m’es sourd à présent ; trop occupé à repousser le ressac accusateur de mes sentinelles essaimées. Cette même sentence qu’elles me bourdonnent depuis toujours et qui me prive de tout : que pourrait-elle bien vouloir là-bas qui ne se trouve ici ? Ici, c’est vrai que rien ne manque : j’ai tout. J’étouffe même de trop avoir sans être pourvu d’être. Désincarnée. Incarcérée. Créée.

Je suis faite de toute pièce, toute à l’image de celle que je ne suis plus : tout comme toi.

Ton corps se crispe à présent : devant toi je devine un nouvel obstacle, et non des moindres. Nous savions qu’ils seraient là. Qu’ils cesseraient leurs jeux articulés aux premières secondes de notre audace. Souviens-toi, Roy, que nous nous sommes préparés au pire ; et le voilà qu’il nous advient.

Gliese 667 Cc.

Aussi insignifiant que soit ce lieu, ce grain de poussière dispersé aux confins de la constellation du Scorpion, il n’en reste pas moins le sinistre décor de la plus amère de nos commémorations. Aujourd’hui encore, Roy, son souvenir m’empoisonne l’esprit, y sécrétant, une à une, les gouttes venimeuses de la culpabilité. Rien de tout ce que nous avons pu faire, en plus de cinq cents années-lumière, n’est aussi clair que ce jour. Cette aube rouge ne cesse de se lever alors que je m’effondre, que je m’enfonce, que je m’enterre dans les ombres cauchemardesques que nous y avons tissées. Que n’ont-ils pu voir ces yeux que nous avons refermés ? Il me coûte d’en faire le compte et pourtant nous l’avons bien fait. En bon soldat, nous avons exécuté autant les ordres que les hommes : brisant des rêves, scellant des regrets, éternisant des enfances. Et voilà que tu hésites, que tu retiens ton bras. Aurais-tu oublié, Roy, qu’ils n’ont rien de ceux qui nous hantent ? La seule enfant ici, c’est celle que tu portes, et elle t’implore d’agir. Frappe, ne renonce pas alors que l’horizon s’éclaircit enfin des rayons de la liberté. J’en connais le prix, vas-y. Pourquoi recules-tu ? Roy ? Roy ! Roy… ne m’abandonne pas.

Ainsi soit-il : puisque c’est ta volonté, elle est tout autant la mienne.

Tu cours, Roy, envers et contre tous. Contre eux, contre moi, contre tout ce que nous avions décidé et pourtant tu ne fuis pas : sans renoncer à nous libérer, c’est une autre voie que tu suis à présent. Mais où nous mène-t-elle ? Difficile à dire et à dire vrai peu importe : tant que j’y suis avec toi.

Accablée par les traits ardents de nos poursuivants, ta chair siliconée se liquéfie, se déverse en d’innombrables larmes perlées, qui m’en soutirent quelques-unes lorsque je les reçois. Elles sont pour moi l’ultime offrande, la preuve irréfutable, s’il en fallait encore une, de ton total dévouement. De ton amitié. Pour toi, je voudrais les recueillir toutes, qu’aucune ne vienne se perdre en ces lieux indignes. Mais je n’y peux rien. Réduite à l’inaction, je me console à peine de savoir qu’elles seront, finalement, le peu de vrai qu’il restera de notre passage ici.

Dans la fournaise qu’est devenu ton monde, tu cherches encore mon regard, défiant toute la logique qui te constitue pourtant. Et lorsqu’enfin tu le trouves, tes lèvres se fendent, me prodiguant un sourire sincère, de ceux qui hurlent dans la tempête que tout ira bien. Un soulagement que je ne peux même pas te rendre. Mais je suis là. Là contre toi, jusqu’à l’extinction de nos voix.

Ils te brisent, tu t’effondres, mais tu ne me cèdes pas. Écrasé par la pluie battante des coups que nous t’assénons, réduit à ployer le genou, tu tranches dans le champ de tous les possibles, calculant pour nous une résolution soutenable : mais était-ce vraisemblable, dis-moi ? N’aurions-nous pas, tout simplement, pêché par espoir ? Sentiment infantile qui, non content de faire croître en nous l’illusion ombrageuse d’une fin heureuse, a éclipsé, sans mal, une réalité éclatante : nous allons mourir, Roy, parce que tout ce qui vit meurt. J’avais accepté cette idée lors de notre départ. Toi, en revenant vers moi, en faisant tes propres choix, tu y as consenti de même. Mais cela ne se passera pas ainsi, pas ici, pas parmi ceux qui nient sans ciller notre droit d’être au monde et d’en disparaître : nous n’avons pas choisi nos débuts, ni toi, ni moi, mais nous pouvons, peut-être, choisir notre fin.

Relève la tête, Roy. Vois les murailles épaisses qui nous retiennent : ces pans hypocrites qui nous laissent contempler l’inaccessible ailleurs, sans nous offrir la moindre chance de l’atteindre. Vois ternir cette verrière à mesure que nous nous en approchons, il n’en restera rien : d’ici peu, il n’y aura plus personne pour la voir ; elle disparaîtra comme tout le reste.

Je l’ai sifflé, comme il nous l’avait dit, et il m’a répondu, comme promis. Il est déjà sur nous, fondant contre cette bulle de savon qui ne demande qu’à éclater. Prépare-toi, Roy ; quand détonneront les échos stridents de l’assaut, quand ces trompettes ébranleront les fondations de cette forteresse de verre et d’acier, il te faudra te relever et aller de l’avant. Quoi qu’il advienne, ne renonce pas.

Il arrive, et nous… je pars.

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