Planer sans Elle ?
Elle était là. Je suis là. À peine avait-il quelques pas à faire pour la retrouver, mais il ne bougea pas. Ce qu’il voyait, il l’avait certes déjà vu, il en était convaincu, mais il avait visiblement oublié. Cela ne lui était jamais arrivé auparavant.
L’analyse de la gêne occasionnée par l’oubli terminée, Roy glissa sans un bruit vers le centre de la cellule, car c’était bien de cela dont il s’agissait. Ma prison. En effet, bien qu’il reconnut tous les éléments d’une chambre d’enfant, Roy ne pouvait considérer le mur de plexiglas coupant la salle en deux, comme étant un composant légitime de l’ensemble. Intrigué, il s’approcha de cette frontière de plastique, ne quittant pas des yeux l’être qui dormait de l’autre côté : une jeune femme, presque adulte. Presque…
Il l’observa longuement, ne faisant aucun cas de l’andromédic qui tentait, en vain, de diagnostiquer la potentielle dangerosité de sa présence.
Elle était là. Je suis là.
Elle l’attendait. Je t’attends…
Roy ignorait parfaitement comment faire, mais il devait la rejoindre. Il entendait qu’elle l’appelait. Roy… Elle l’appelait depuis si longtemps.
S’approchant de plus en plus, résistant de moins en moins, il tendit une main hésitante vers cette entrave invisible et la toucha du bout des doigts. Alerté, son regard se porta sur le médecin de garde, jusqu’alors simple observateur soupçonneux, il semblait s’ébranler d’une fureur nouvelle. Son initiative avait-elle hâté l’évaluation de son cas ? Peu lui importait. Il ne se laisserait pas distraire. En un réflexe, Roy sortit l’argument majeur dont il disposait pour faire valoir son droit de visite et le pointa sur le garde-malade. L’instant d’après, une odeur de silicone calciné emplit la pièce. Roy, dubitatif, ne put s’empêcher de toiser le corps inerte qui gisait dans un coin : c’était la première fois qu’il se tirait dessus.
Roy, je t’attends…
Il entra.
Viens, Roy, approche-toi. Contemple le tombeau de ma voix.
La forteresse thérapeutique jusqu’alors impénétrable s’écroula sans un bruit, sans le moindre assaut, effaçant par la même la frontière invisible qui les contraignait à une coexistence aveugle. Plus rien ne faisait obstacle à son avancée vers elle. Vers moi.
Au pinacle de ses jours, Roy enjamba les derniers mètres qui les séparaient. Viens. Elle… moi… était là, préservée dans son écrin de verre, attendant que quelqu’un, enfin, l’en libère. Serait-ce un conte ? Non. Bien sûr que non, Roy, ce n’est que ma vie. Il la voyait enfin. Et que vois-tu ? Il souriait. Te moques-tu ? Il ne se moquait en rien. Comment aurait-il pu ? Tout empressé d’admiration qu’il était, il n’avait même pas remarqué la complexe tubulure qui la maintenait en survie. Un câble pour toute chose, tout comme toi.
Il était temps. Attends ! Roy s’immobilisa devant le terminal. Rien de plus simple pour lui que de défaire le contrefait. Mais elle hésitait et lui se figeait à quelques opérations de la délivrance. Avait-elle… peur ? Non. Tu te méprends sur mes intentions. Je me demandais simplement, avant que ne s’éteigne ma voix, s’il y avait… s’il y avait, parmi tout ce que nous avons vécu, un instant qui valait, plus que les autres, la peine de l’être.
Roy sourit derechef, n’hésitant pas un instant.
Oh oui, je m’en rappelle. Comment ai-je pu oublier nos courses à travers les dunes scintillantes de Soboli. Nous y étions tellement loin de tout… Y étions-nous heureux ? Bien sûr, tu te souviens, Roy, du zèle avec lequel nous lui rapportions tout ce que nous pouvions extirper du cœur brûlant de ce monde. Nous étions alors comme ces fidèles compagnons qui portent, en gage d’amour sincère, tout ce qu’ils trouvent à leur maître. Quelle joie illuminait son visage quand elle nous voyait arriver ! Quel rire quand nous lui donnions, fiers, quelques miettes d’une civilisation disparue !
À ces souvenirs, Roy étirait ses traits d’un air ravi.
La chaleur de ses lèvres sur les nôtres, Roy… Avons-nous un souvenir plus doux ? Quelle tristesse lorsque nous l’avons quittée ! Crois-tu qu’elle pense encore à nous ? Non, tu as raison, Roy. Il est préférable de penser qu’elle nous a oubliés et qu’elle est heureuse, à présent.
Roy hocha la tête, patientant toujours.
Une fois de plus, tu es dans le vrai, Roy : ces instants valaient bien la peine de vivre.
Il est temps. Je suis prête.
Pianotant sur la console de contrôle, Roy desserra, une à une, les entraves qui la retenaient : la geôle se déverrouilla, les sangles se délièrent et elle ouvrit les yeux. Des yeux fatigués d’avoir trop dormi.
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