La rencontre
Quand j’entre dans le bar, je saisis instantanément ce que Mme Blanchard a tenté de me faire comprendre. L’homme qui me fait face n’est effectivement pas moche, mais quelque chose cloche, je ne saurais dire quoi. C’est comme s’il était vieux avant l’âge. Pourtant, il a l’air sympathique et même un peu bonhomme. On dirait qu’il sort du bureau et qu’il a troqué sa veste contre une jaquette bordeaux en laine, conservant sa chemise blanche et une cravate bleu marine à motifs colorés. Du sport-chic de grand-père prêt à fêter Noël en famille devant la cheminée.
D’ordinaire, mes prétendants me claquent la bise d’entrée de jeu. Au contraire, mon rencart se lève et me tend la main, s’attendant visiblement à ce que je la lui serre. Après cette prise de contact pour le moins distante, il passe derrière moi pour pousser ma chaise et m’aider à m’asseoir. Ce rendez-vous est des moins banals, d’un autre temps. Il pourrait sembler lunaire à quelqu’un qui n’a pas appris à naviguer dans différents milieux et à s’adapter aux codes de ses hôtes. Je comprends instantanément que Louis – rien que le prénom aurait dû me mettre la puce à l’oreille - vient probablement d’une très bonne famille - potentiellement des aristocrates - à moins qu’il ne veuille se donner un genre ; dans les deux cas, je ne comprends pas pourquoi Mme Blanchard a tenu à organiser ce tête-à-tête ; c’est tout simplement voué à l’échec.
- J’ai pris les devants et me suis permis de commander. J’ai cru comprendre que vous étiez une passionnée d’œnologie et que vous ne rechigneriez pas à une petite dégustation. Le patron de cette œnothèque est un ami. Il a l’art de nous dénicher des merveilles à force de faire le tour des petits producteurs.
Un serveur arrive avec la Petite Arvine d’une vigneronne que je connais bien. Je suis invitée à approuver le breuvage – très parfumé et bien équilibré – avant qu’il ne remplisse nos verres et reparte. Nous trinquons à cette rencontre qui me laisse néanmoins dubitative. À quoi bon perdre mon temps avec ce type qui semble fréquenter tous les notaires de la ville ? J’ai quitté ce genre de milieu il y a bien longtemps et mes réponses au questionnaire auraient dû ne laisser aucun doute quant à mon envie d’en rester éloignée.
Mon prétendant se montre néanmoins décidé. Il se lance :
— Le fondateur de l’agence qui a organisé ce rendez-vous est un très bon ami. Il m’a parlé de vous. Votre profil est atypique. Beaucoup de femmes cherchent le prince charmant, mais vous paraissez plus pressée que la moyenne, tout en restant totalement intransigeante. J’aime votre côté déterminé qui contraste avec une âme totalement fleur bleue.
Je regarde mon interlocuteur, à la fois ahurie que ces données aient pu lui être communiquées, et prête à mordre si le portrait psychologique qu’il s’apprête à brosser de moi s’avère être une tentative de manipulation. Le pauvre homme est à deux doigt d’apprendre ce que je pense de sa tenue de vieux garçon et des petites voitures sur sa cravate. Il poursuit :
— Je sais que je ne suis pas du tout à votre type et que vous êtes probablement en train de vous dire que je vous fais perdre un temps précieux dans cette quête qui est la vôtre. Mais j’avais très envie de faire votre connaissance et ce soir, c’est moi qui vous invite, quelle que soit l’issue de cet entretien.
C’est donc un entretien. Le mec est décidément un as du romantisme.
💬 Commentaires 21
Je suis curieux de savoir si la fin sera digne de La guerre des mondes, l'un anéantit totalement l'autre après lourds dommages collatéraux, de Titanic, tout le monde finit dans la flotte glacée, ou de Ghost in the shell, la symbiose accomplie et assumée...
Confronter deux visions du monde est très intéressant.
Mais le romantisme "fleur bleue" (tiens, tiens... 🤔) n'est-il vraiment plus l'apanage que de la vieille France réactionnaire, bourgeoise ou royaliste, au prénom dynastique, célibataire, en chemise, gilet et cravate à petites voitures ? Louis part avec plusieurs boulets au pied. Le pauvre. Je crains le pire.
Mais dans tous les cas, ayant déjà pu constater que tu affectionnes les trajectoires d'électrons aux hautes énergies, ce sera original, amusant et surtout surprenant.
Moi, je l'aurai bien aimé avec une ample chemise en wax aux motifs d'Afrique de l'Ouest, dans un resto chic japonais ou chinois en la branchant sur les charmes et les vertus du voyage et du dépaysement...
Ce n'est pas incompatible avec le romantisme "fleur bleue", je t'assure !
;-)
J'attends la suite !
sur Tinder, par exemple, l'erzatz prince charmant ne l'est que le temps d'une nuit... et encore, parfois la nuit ne dure même pas une heure et vous laisse avec un petit gout de juste gouté... au moins un vin démodé sera sans doute à prendre à l'ancienne et aura un gout long en bouche... pas comme ces vins modernes; tout est dans l'arôme, ça explose dans la bouche et il ne reste rien... sauf parfois du bouchoné