L'affrontement
Toujours aussi formel, mon « rencard » mène le bal :
- Est-ce que vous désirez avoir des enfants ?
Décidément, mon gulu se pose aux antipodes de la séduction. Notre échange me rappelle le questionnaire à choix multiples que j’ai rempli lors de mon inscription. Sèchement, je rétorque :
- La réponse est clairement indiquée sur mon profil. Je croyais que vous vous étiez longuement penché dessus.
- Je l'ai fait, mais les gens changent d’avis. J'aimerais entendre ces mots de votre bouche.
Mon gaillard marque un point. Entre ce que les gens prétendent et ce qu'ils font vraiment, il y a effectivement souvent un monde. Je décide de jouer la carte de la franchise, avec une pointe de provocation.
- Je n'ai aucun instinct maternel. Les hommes qui se cherchent une mère, pour eux-mêmes ou dans l’espoir d’une potentielle progéniture, sont invités à passer leur chemin.
Ma boutade le fait rire et c'est comme ça qu'il reçoit son deuxième point. À défaut d’avoir du charme, Louis me devient sympathique. La franchise de son approche, pour le moins méthodique, commence à m’intriguer.
Il poursuit :
- Est-ce que vous envisagez de divorcer ?
Là, c'est à mon tour d'éclater de rire. Le mec fait vraiment fort ; il est décidemment aussi farfelu que directe. Du tac au tac, je remets l’église au milieu du village :
- Je crois qu'on n'est pas encore là.
- La question n'est pas de savoir où l’on en est, mais si c'est une possibilité que vous envisageriez, dans la situation qui est la vôtre.
En réalité, le sujet ne manque pas de pertinence. Posé comme ça, la réponse s’avère claire :
- Non. Tout bien compté, ce n'est pas une option. Du moins, pas avant le décès de mon père.
Pourquoi lui en avoir avoué autant ? Je ne sais pas. Je suppose que je n'ai pas grand-chose à perdre avec ce type qui, à défaut de me faire tourner la tête, vient de mettre le doigt sur l’une des failles de mon plan. Ce face-à-face pourrait s’avérer utile, finalement.
- Allons droit au but ; vous n’êtes plus une midinette. Le mariage est un contrat et les contrats, c'est ma spécialité. Je suis avocat. Si vous vous mariez - avec moi par exemple - ce sera donc pour toujours. Cela veut dire que vous ne pourrez pas épouser un autre homme. Jamais. Réfléchissez.
Mais qu’est-ce qui lui prend ? C’est tout vu. Je n'ai aucune envie de coucher avec ce type, ni une nuit, ni toute la vie. Et puis, il met la charrue avant les bœufs. Et il ne me plait pas. Le pire, c’est qu’il n’essaye même pas.
Je pourrais me barrer. Mais quelque chose – peut-être l’envie de lui donner une petite leçon - me pousse à contre-attaquer :
- Qu’est-ce qui vous fait croire que je pourrais avoir envie de vous épouser ?
- Parce que vous vous cherchez désespérément un mari. C’est en tout cas ce qu’a conclu l’algorithme qui vous tient aussi parmi les personnages les plus « indépendants » de la base de données. Du coup, il bug et n’arrive pas à vous placer dans une case. Et nous, on s’interroge : pourquoi une femme qui a racheté un vignoble et le gère seule depuis huit ans, se met-elle soudainement à la recherche du prince charmant ?
En quoi ça le regarde ? Devant mon silence, il poursuit :
- Je m'occupe de divorces à longueur de journée et je vous promets que mes clients ont tous signé sans réfléchir.
Tout en faisant un petit signe au patron, Louis m'explique alors que beaucoup trop de gens se disent « oui » tandis que leur couple vit ses meilleurs moments, sans envisager une seule seconde que le pire, ou même le quotidien, pourrait les rattraper. Et à l’heure de la séparation, c’est la guerre à cause de ce manque d’anticipation. Selon lui, un contrat de mariage règlemente justement ce qu'il se passe en cas de divorce. C’est son seul intérêt.
Je n’avais jamais vu les choses sous cet angle. Son point de vue de professionnel tombe à pic, même si la réalité qu’il me dévoile ne m’arrange pas du tout. Il vient rajouter de la complexité à un projet déjà bien assez ardu, en plus d’être urgent.
Le patron nous interrompt pour nous présenter sa dernière découverte « un sauvignon blanc avec de rafraichissantes notes d’agrumes ». J’approuve. Une fois nos deux verres remplis, je propose de porter un toast à cette rencontre :
- À défaut d'avoir trouvé mon heureux élu, le ciel semble m’avoir envoyé un excellent avocat !
Il lève son verre et me lance un petit sourire en coin.
- Vous pourriez être surprise !
J’éclate de rire. Ce mec est fou.
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