Crépuscule, un phare dans la nuit : partie 2/2
L’après-midi était ensoleillée. Quel dommage de passer une si belle journée, enfermé à lire des bouquins imbuvables, quand on peut respirer l’air pur de Crépuscule, pensa Erwin en s’étirant. Il marchait dans les rues blanches de la ville en inspirant à pleins poumons, le petit Théo à ses côtés. Amélia était rentrée pour se reposer, et l’enfant n’avait pas voulu rester pour participer aux recherches de Rufus et Emilie, trouvant que leur passion débordante était épuisante. Le colonel remarqua que, depuis peu, l’enfant ne prenait plus autant ses distances avec lui. Il avançait sans crainte à ses côtés en observant avec intensité les moindres recoins de cette belle ville, moins sur ses gardes qu’autrefois. Erwin esquissa un sourire soulagé, puis égara son regard sombre vers le dos de l’enfant, ne pouvant effacer de sa mémoire les horribles lacérations qu’il y avait vu.
Il reporta son attention sur la ville sans imperfection où flottait un parfum agréable. Où qu’il posât son regard, il n’y avait que des passants à l’apparence soignée, vêtus richement, le sourire aux lèvres et conversant avec gaieté. Ils s’engagèrent dans une ruelle moins animée, suivant leur envie, sans se presser, puis débouchèrent sur un quartier à l’aspect plus délabré. En descendant, on commençait à apercevoir des habitations moins somptueuses, resserrées entre elles, décorées d’ornements plus modestes. Plus ils s’enfonçaient dans les profondeurs de la cité, plus la richesse laissait place à une misère palpable. La route cabossée était jonchée de détritus et de mendiants. Erwin et Théo furent choqués de ce contraste flagrant entre l’atmosphère qui régnait dans les quartiers bas et hauts de la ville. Ici, les habitants avaient un air résigné. Ils préférèrent remonter les marches pour revenir dans la ville haute. Ils débouchèrent sur une grande place lumineuse qui balaya de leur esprit les quartiers sales qu’ils venaient de quitter.
— Tout va bien ? demanda le soldat en voyant la mine sombre de Théo.
— Oui, répondit mollement l’enfant. C’est juste que je n’aime pas trop cette ville…
— C’est vrai qu’il y a une certaine… inégalité, dit Erwin en soupirant.
— Non, ce n’est pas ça, cela me rappelle juste de mauvais souvenirs, dit Théo en baissant les yeux, plongé dans ses pensées.
— Des souvenirs ?
— Mais c’était une autre époque, fit le garçon en se ressaisissant. Je n’ai plus de raison d’être si morose aujourd’hui. Il n’est plus là.
Erwin se demanda à quoi il faisait référence mais n’osa pas se montrer insistant. Il ne voulait pas perdre la confiance si fragile du garçon. Il devinait à son expression que ses souvenirs devaient être douloureux. Peut-être cela avait-il à voir avec ses cicatrices ? En fin d’après-midi, le soleil commença à décliner et les lampadaires s’allumèrent. Ils découvrirent un nouveau charme à la cité blanche. Les terrasses se peuplèrent et les discussions animées fusèrent entre deux cocktails. Erwin et Théo étaient las d’avoir divagué durant des heures et s’apprêtaient à rentrer au manoir des Rosenwald, lorsqu’une certaine agitation parmi les passants qu’ils croisaient intrigua le colonel. Il prêta une oreille discrète aux conversations.
— Vous avez entendu ?
— Oui, je me demande bien ce que cela veut dire….
— Quoi donc ?
— Ça s’est passé à la bibliothèque.
Erwin s’arrêta en écoutant plus attentivement.
— Les gardes de l’Eglise de la Déesse sont entrés brusquement et sont repartis avec un type étrange. La voisine était là, et il lui a semblé qu’ils venaient l’arrêter.
— Qu’a-t-il fait ?
— Aucune idée, il a peut-être commis un délit…
— Sans doute un criminel.
— Un blasphémateur ?
— Un hérétique.
— Il m’en avait tout l’air, avec sa tignasse rouge sang. Drôle de personnage.
Erwin faillit s’étrangler. Que cela voulait-il dire ? Il échangea un regard inquiet avec Théo qui était aussi confus que lui. Le soldat interpella brusquement le groupe qui discutait d’un air alarmé.
— Pardonnez mon indiscrétion, mais savez-vous où a été emmené l’homme dont vous parlez ?
— Où ? répondit une femme replète qui semblait ravie de partager des commérages. A l’Eglise, bien sûr ! Les donjons se trouvent dans les souterrains gardés du bâtiment.
Erwin et Théo se mirent immédiatement à courir dans la direction qu’on leur indiquait sous les regards médusés des passants. Ils grimpèrent des marches hautes qui menaient au plus haut pallier de la ville et où se trouvait l’Eglise de la Déesse de la lumière. Ils arrivèrent devant un édifice monumental, plus imposant que l’était la Grande Bibliothèque, une cathédrale aux allures de palais. Il était soutenu par des sculptures de marbre à l’effigie de femmes. Les statues hautes de cinq à dix mètres soutenaient la charpente de l’Eglise dans diverses postures, guerrières, sensuelles, bienveillantes, tels des piliers inébranlables. Leur regard était tourné vers la terre, comme si elles observaient les mortels des hauteurs célestes.
Les portes de l’Eglise étaient grandes ouvertes, donnant vue sur une salle illuminée par des chandeliers accrochés aux murs. Des vitraux aux tons bleu, violet et rouge laissaient entrer la lumière du crépuscule naissant. Erwin voulut s’approcher, mais il fut retenu par Théo qui avait agrippé sa manche. Le garçon tremblait comme une feuille, tétanisé.
— Qu’y a-t-il ? fit Erwin en constatant le teint pâle du garçon.
— P-Pas ici… bredouilla Théo le regard fixé sur l’Eglise, en proie à une terreur sans nom.
— Je dois aller voir, dit Erwin qui avait mal au cœur en voyant l’état de l’enfant. Rufus pourrait avoir des ennuis, tu sais comment il est…
Théo ferma les yeux et lâcha doucement la manche du soldat, essayant de retrouver son calme. Il acquiesça avec difficulté, prêt à suivre le soldat malgré ses craintes. Ils s’avancèrent près de l’entrebâillement de la grande porte en bois. Erwin aperçut une scène qui lui glaça le sang. A l’intérieur, des prêtresses armées de lances étaient alignées devant des bancs de prière alignés contre les murs, et devant l’autel, Rufus se tenait face à un homme en habit de cérémonie armé d’une épée qu’il brandissait vers le scientifique.
— Qu’est-ce que… ? murmura Erwin dont le sang ne fit qu’un tour.
— Pourquoi… marmonna Théo à voix basse. P-Pourquoi cet… cet homme est-il là ? C’est… impossible… Er… Erwin…
Le soldat qui ne savait pas comment réagir à ce qu’il voyait tourna son regard vers l’enfant et resta pétrifié. Théo suait à grosses gouttes, le cœur tambourinant dans sa poitrine, le visage blême d’un mort, les lèvres bleuies, tremblantes, figé comme une statue. Ses yeux noisette étaient emplis de ténèbres sombres, d’une peur qu’Erwin n’avait jamais vue ailleurs que chez les soldats revenant de bataille, incapables de chasser les horreurs de la guerre de leur mémoire.
— Rufus… Ne laisse pas cet homme l’approcher ! cria Théo en se recroquevillant sur lui-même.
Erwin ne se fit pas prier et s’exécuta sur le champ. Il fonça tête baissée dans l’Eglise, sous les yeux interloqués des prêtresses qui n’eurent pas le temps de réagir, et se plaça entre l’homme à l’épée et Rufus, dégainant son arme de son fourreau. Il y eut une agitation et des cris. Les prêtresses brandirent leurs lances et leurs guisarmes vers Erwin, prêtes à lui bondirent dessus. Le soldat lança un regard perçant à l’homme aux cheveux grisonnants qui lui faisait face, épée en main. Ce dernier affichait un air de stupéfaction non dissimulé, mais n’amorça pas de mouvement hostile.
— E-Erwin ? s’exclama Rufus en clignant des yeux.
— Qu’est-ce que tout ceci signifie ?! hurla Emilie en se plaçant devant l’archevêque Magnus, qu’Erwin était en train de menacer de son épée.
Elle tenait fermement sa longue lance dans ses mains pour protéger l’homme de cette attaque inattendue. Erwin eut un moment d’hésitation. Son regard passa du visage étonné de Rufus à celui de l’homme derrière la prêtresse. Il détailla la tenue de prêtre de l’homme. Sa longue toge blanche lui tombait en bas des genoux. Il portait un plastron en or et une ceinture en argent.
— J-Je croyais… balbutia Erwin ne sachant plus où se mettre. Vous n’étiez pas en train d’attaquer Rufus ?
— L’attaquer ? fit l’homme avec surprise. Quelle idée !
— J’ai entendu dire qu’il avait été arrêté… ajouta Erwin qui ne comprenait plus rien à la situation.
— Ah ! se mit à rire l’archevêque. Je vois le malentendu ! Veuillez me pardonnez, c’est ma faute de m’être montré impoli en envoyant des gardes armés accueillir Messire Rufus Astrea… C’était une invitation on ne peut plus grossière de ma part. Mais vous comprenez, j’étais tellement impatient de le rencontrer !
— Pardon ? fit Erwin en abaissant son épée.
— Cet homme est l’archevêque Magnus, expliqua Rufus. Les prêtresses sont venues me chercher à la bibliothèque pour m’escorter jusqu’à lui.
— Oh, fit Erwin en se sentant défaillir de honte. Veuillez m’excuser, dit-il en rangeant son épée dans son fourreau.
L’archevêque fit un geste de la main et les prêtresses abaissèrent leurs lances. La tension diminua mais les femmes en tenue de soldat gardèrent un œil méfiant sur Erwin.
— Donc, l’épée ? demanda Erwin en pointant l’arme que l’archevêque brandissait toujours.
— Ah, cela… fit Magnus en baissant légèrement la pointe de l’épée vers le sol. Je montrai à Messire Astrea l’une de nos plus belles reliques. Faite dans le matériau le plus solide que l’on connaisse dans le royaume. En homme de science, j’ai pensé qu’il serait intéressé.
Erwin se sentit bête. Il s’excusa de nouveau, ne sachant plus où se mettre. L’archevêque Magnus secoua la main en riant pour dire que c’était déjà oublié. Emilie, en revanche, ne cessa de le fusiller du regard.
— Cela vous arrive souvent de réagir au quart de tour ainsi ?
— C’est-à-dire… commença Erwin en jetant un coup d’œil vers la porte.
Théo n’était plus là. Il se précipita à l’extérieur et le trouva dissimulé derrière la porte, tremblant.
— Théo ?
— Je… Je ne me sens pas très bien… Je crois que je vais rentrer au manoir pour vous attendre.
Il fila avant qu’Erwin ait pu dire quoi que ce soit. Le soldat regarda l’enfant s’éloigner en courant avec inquiétude. Que lui arrivait-il ? Il avait l’air terrifié. Était-ce l’Eglise ou bien Magnus ? Erwin resta sous le porche, hésitant à aller à la poursuite de Théo, lorsque l’archevêque l’interpella.
— Colonel Green ! Pourquoi ne vous joindriez-vous pas à nous ? J’ai invité Messire Astrea à dîner ce soir.
Erwin acquiesça avec gêne. Il rejoignit Rufus après avoir lancé un dernier regard en arrière.
Ils furent conduits dans une salle adjacente à la salle de cérémonie. Un grand buffet les attendait. Les prêtresses étaient réunies pour prendre leur repas, et des chaises furent laissées pour les invités. Rufus et Erwin s’installèrent, se sentant minoritaires au milieu de toutes ces femmes. Ils eurent une place aux côtés de l’archevêque Magnus, en bout de table. Le festin était copieux. Viande rouge, pain, céréales, des fruits et légumes, des denrées qui pour la plupart étaient importées de l’étranger. Le vin coulait également à flot.
L’archevêque Magnus riait en discutant gaiement avec ses invités. Cela lui faisait des pattes d’oies autour des yeux. Il avait un regard gris, translucide, tirant sur le bleu. L’homme avoisinait la cinquantaine et arborait des cheveux blancs coupés courts, assortis à une barbichette. Des rouflaquettes lui couvraient les tempes et le bas des joues. Il avait un air affable mais sa présence était intimidante, même pour un soldat du rang d’Erwin. Cela avait moins à voir avec son statut d’archevêque qu’avec la manière dont il avait de vous regarder. Il semblait sonder votre âme de ses petits yeux perçants et lumineux. Il également doté un esprit vif et parlait avec éloquence.
— J’ai beaucoup entendu parler de vous, Messire Astrea. Si jeune et déjà si célèbre. Un scientifique brillant. Le roi ne m’a fait que des éloges.
— Vous connaissez le roi ? fit Erwin étonné.
— Bien sûr, c’est un ami proche. Je sais aussi tout de vous, Colonel. Je sais que le roi vous estime énormément. Vous avez même été chargé de la protection de la princesse lors d’évènements importants. C’est pourquoi, lorsqu’il m’a parlé de votre venue à Crépuscule, j’ai immédiatement souhaité vous rencontrer. Pardonnez moi pour la confusion que cela a causé.
— Non, c’est moi qui dois vous présenter mes plus plates excuses, Monseigneur Magnus, répondit Erwin en baissant respectueusement la tête.
— Allons, oublions cela ! Quel dommage que vos amis n’est pu se joindre à nous… dit à regret l’Archevêque.
— Ma sœur a préféré prendre du repos, le voyage l’a beaucoup épuisée, répondit Emilie qui ne détachait pas ses yeux admiratifs de Magnus. Et Théo…
— Ne se sentait pas bien, termina Erwin.
— Oh, j’espère que ce n’est rien de grave, fit Magnus d’un air sincèrement préoccupé.
Erwin continua à manger son repas d’un air absent.
— Messire Astrea, pardonnez moi d’être direct, dit Magnus en souriant. Le roi m’a parlé du but de votre voyage et je ne peux m’empêcher d’être curieux.
Emilie et Erwin relevèrent le nez de leur assiette. Les prêtresses autours de la table conversaient entre elles et ne prêtaient pas attention à la discussion des deux hommes. Magnus avait des yeux brillants posés sur le jeune scientifique, comme s’il cherchait à sonder son âme.
— Vous a-t-il dit que nous cherchions le château de la Déesse Angela ? répondit Rufus avec nonchalance.
Les bruits de couverts cessèrent. Un silence soudain s’installa dans la grande salle. Tous les yeux se braquèrent sur le scientifique qui continuait à dévorer son steak comme si de rien n’était. Les prêtresses l’observaient avec la bouche ouverte, leur fourchette suspendue dans le vide. Magnus afficha un air plus qu’intéressé.
— C’était donc vrai, murmura-t-il en caressant son bouc. Il m’a aussi dit que vous possédiez un ouvrage des plus fascinant. Mais… Je dois avouer que je suis assez surpris. Il s’avère que je connais bien le caractère des scientifiques de la Tour des Merveilles, et je croyais qu’ils étaient plutôt hermétiques aux croyances religieuses. Je suis donc étonné que vous considériez avec sérieux l’existence de la Déesse et de son château.
— Il n’y a rien d’étonnant, répondit Rufus en fronçant les sourcils. En tant qu’homme de science, je dois être ouvert à toutes possibilités. Avoir un esprit fermé, c’est passer à côté de nombreuses vérités par manque de jugeote. Si l’on n’essaye pas de savoir, parce qu’on croit qu’une chose est impossible, on ne pourra jamais faire progresser notre compréhension. Je ne dis pas que le château existe, je ne dis pas qu’il n’existe pas. Je me contente de suivre les pistes que me sont offertes afin de m’approcher de la vérité.
Magnus esquissa un large sourire qui laissa paraître une rangée de dents blanches. Il dévisagea longuement Rufus avant de lever son verre de vin.
— Quoi qu’il en soit, je vous souhaite la bienvenue à Crépuscule, la ville de lumière ! Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à vous adresser à moi. Durant votre séjour ici, je suis votre hôte dévoué.
L’archevêque se pencha discrètement à l’oreille de Rufus.
— J’aimerais vous parler en privé, après cette réception, si vous me le permettez.
Rufus accepta volontiers, intrigué par le ton énigmatique de Magnus.
💬 Commentaires 2
Bon chapitre qui introduit Magnus qui semble avoir un passé commun avec Théo.