Une disparition inquiétante : partie 1/3
Erwin quitta l’Eglise de la Déesse pour retourner au manoir Rosenwald vers vingt heures trente alors qu’il faisait nuit noire. Emilie l’accompagna. La prêtresse n’était pas rentrée chez elle depuis un moment. L’archevêque lui donna la permission de s’absenter du dortoir commun le temps que sa sœur serait en ville. Elle avait hâte de renouer avec Amélia. Elles correspondaient souvent par écrit mais ne s’étaient plus revues depuis qu’Amélia était allée vivre à la Cité des Rouages. Quand Emilie avait appris qu’elle revenait, elle avait presque sauté au plafond. Bien que la raison de sa venue l’inquiétât quelque peu. Elle avait encore du mal à croire qu’elle s’était lancée dans cette croisade folle pour retrouver le château de la Déesse. La prêtresse se demandait ce qui avait bien pu lui passer par la tête.
Ils furent accueillis par le majordome à l’entrée du manoir. Amélia les attendait dans le séjour, auprès d’un âtre où brulait un feu réconfortant. Elle avait les cheveux humides, et une tenue légère. Emilie rejoignit Amélia et se colla à elle dans le fauteuil, bien trop petit pour deux personnes, le visage réjoui. D’un geste maternel, Amélia caressa les cheveux blonds de sa cadette.
— Vous avez passé une bonne soirée ? demanda la joaillière en souriant. J’ai été étonnée de cette invitation… L’archevêque Magnus en personne…
— C’était très agréable. Tu ne souhaitais pas le rencontrer ? fit Emilie les yeux bleus, brillants. C’est un grand homme ! Formidable…
— J’étais un peu fatiguée, s’excusa Amélia en s’enfonçant dans le sofa.
Erwin resta adossé au mur les bras croisés, le visage renfrogné, comme à son habitude.
— Mets-toi donc à l’aise, Erwin, dit Amélia en voyant la raideur du soldat.
— Je suis parfaitement à l’aise, répondit le soldat avec fermeté.
Il n’avait déchaussé ni ses bottes, ni ses épaulières, et son épée pendait à sa ceinture. Emilie fronça ses sourcils clairsemés. Elle n’appréciait guère le soldat. Garder son attirail militaire était d’une rudesse qui allait bien avec son attitude grincheuse et malpolie. La manière dont il avait fait irruption devant l’archevêque, arme au clair, était aussi impardonnable. Si ce n’était pour la magnanimité du Seigneur Magnus, Emilie n’aurait pas hésité à embrocher ce malotru. Elle devait également se contenir pour sa sœur. Elle ignorait comment Amélia pouvait tolérer ces individus. La vie à la Cité des Rouages avait-elle émoussé la noblesse de sa sœur ainée ? Peut-être fallait-il s’accommoder de ces basses gens pour vivre là-bas. Son cœur avait mal en pensant que sa délicate Amélia devait côtoyer des personnages aussi grossiers chaque jour.
— Au fait, comment va Théo ? demanda Erwin en le cherchant des yeux. Il est allé se coucher ?
— Théo ? fit Amélia étonnée. Je pensais qu’il était avec vous.
— Comment ça ? s’étrangla Erwin en ouvrant des yeux ronds. Il est rentré en début de soirée, tu ne l’as pas croisé ?
— Non, répondit Amélia. Le majordome m’aurait averti s’il était rentré…
Erwin eut un mauvais pressentiment. Il se mit à courir vers les chambres sans crier gare. Amélia et Emilie le suivirent sans comprendre, inquiètes. Le soldat monta quatre à quatre les marches jusqu’au couloir où se trouvaient leurs appartements, et entra brusquement dans la chambre de Théo. Elle était vide. Le lit était fait. Erwin resta immobile, la poignée de la porte toujours en main. Amélia le dépassa pour pénétrer dans la chambre.
— Qu’est-ce que c’est ? dit-elle en s’emparant d’une note posée sur la commode.
Son teint devint livide.
— Par la déesse, Erwin !
Le soldat arracha le papier des mains de la jeune femme qui vacillait. Une goutte de sueur perla sur son front moite. « Je vous remercie pour ce que vous avez fait pour moi, mais je ne peux rester avec vous. Veuillez me pardonnez ma grossièreté, alors que vous ne m’avez montré que gentillesse et bonté. Il vaut mieux pour tout le monde que je m’en aille… Théo. »
— C’est pas vrai ! hurla-t-il en quittant la pièce à toute allure.
Amélia resta figée sur place, les lèvres tremblantes, sous le regard médusé de la prêtresse. Emilie la prit doucement dans ses bras pour la consoler.
— Pourquoi ? pleura Amélia. D’un seul coup, comme ça…
— Qui est cet enfant, Amy ? l’interrogea Emilie en caressant gentiment son dos, secoué par ses sanglots. Je n’ai pas bien saisi ce qu’il faisait avec vous…
— Il est tout seul… Je ne sais rien de plus… Il voulait se rendre au château de la Déesse Angela, alors il nous a accompagné dans ce voyage. J’ai peur, livré à lui-même, s’il lui arrivait malheur ?
***
Un calme religieux régnait dans l’Eglise. L’archevêque Magnus fit visiter l’enceinte de l’édifice à Rufus, lui présentant les objets entreposés dans des vitrines le long des couloirs qui s’enfonçaient dans le bâtiment. Des épées, des lances en or, des ouvrages conservés sous verre, à l’abri de la lumière, reliés et couverts d’enluminures, des calices, des joyaux, tous possédant une histoire que l’archevêque prenait plaisir à exposer au jeune scientifique. Ils traversèrent une cour intérieure qui les mena à une bâtisse un peu à l’écart. Là se trouvaient les logements des prêtresses, leur dortoir et les pièces communes. La résidence de l’archevêque était la plus éloignée. Ses appartements étaient spacieux comme ceux d’un roi. Il y avait tout le confort possible. Magnus invita Rufus à entrer. Le scientifique contempla le luxe du salon dans lequel il était convié d’un œil désintéressé, se demandant bien ce que l’archevêque souhaitait lui montrer avec tant d’insistance. Il ignorait ce que cet homme d’église, certes agréable, avait l’intention de lui dire. Pourquoi tant de secret ?
Magnus s’approcha d’une vieille bibliothèque, les mains derrières le dos, faisant les cent pas en dévisageant avec intérêt le jeune homme qui patientait. Il se caressa la barbe en faisant mine d’examiner la tranche d’un ouvrage.
— Messire Astrea, commença l’archevêque en fixant un livre d’un air concentré, j’ai beaucoup entendu parler de vous. J’ai lu vos recherches, et l’année dernière, j’ai assisté au festival scientifique aux côtés du roi. Vos inventions m’ont agréablement surpris. Notamment les expériences sur l’électricité et le magnétisme. Clovis nous a démontré que cette chose invisible pouvait nous offrir la lumière du soleil, et vous avez montré ce lien si intime que possèdent ces deux forces. Mais j’ai été surtout fasciné par ce que vous avez dit à propos de la magie et du lien tout aussi étroit qu’elle entretient avec la science qui vous est si chère. La manière dont vous avez déclaré, qu’un jour, le Royaume d’Angela égalerait ses voisins grâce à la science de la magie m’a époustouflé.
— Vos compliments me vont droit au cœur, le remercia Rufus. J’ignorai que la science intéressait à ce point un homme de foi tel que vous…
Magnus émit un léger rire.
— Beaucoup ignore ceci, Messire Astrea, dit-il sur un ton mystérieux. Mais, avant d’être clerc, évêque et enfin archevêque, je fus un scientifique à la Tour des Merveilles.
— Vraiment ?! s’exclama Rufus. Un tel changement de carrière… Comment se fait-il ?
— Je dus quitter la Tour suite à un désaccord avec mes supérieurs. Nous n’avions pas la même vision de la direction à donner à nos recherches. Vous avez parlé de jugeote, Messire Astrea, et je vous rejoins sur ce point. Les scientifiques ont peur de s’aventurer trop loin, de marcher en terre inconnue, et ils préfèrent rechercher ce qu’ils sont déjà certains de trouver. Risque, est un mot trop effrayant pour eux. Mon ambition me poussa à aller chercher la connaissance ailleurs. Comme vous le savez, les plus érudits sont membres de l’Eglise de la Déesse Angela. C’est pourquoi je rejoignis les ordres en quête d’un plus grand savoir. Je crois que vous et moi sommes de la même espèce. Notre soif de connaissance est ce qui nous fait vivre.
Rufus observait l’archevêque avec des yeux nouveaux. Il lui semblait avoir enfin rencontré un compagnon possédant le même esprit. Quelqu’un qui le comprenait. Toute son attention était rivée sur l’homme.
— Pourtant, continua Magnus, j’ai gardé certaines habitudes en devenant prêtre. Si cela s’apprenait, le clergé ne l’approuverait certainement pas. Mais, j’espère que vous pourrez garder le secret.
Rufus ne savait pas trop quoi penser. Où Magnus voulait-il en venir ? Dans le doute, le scientifique hocha de la tête ce qui sembla satisfaire l’archevêque. L’homme tira un livre de l’étagère et soudain, un cliquetis s’échappa de la bibliothèque. Magnus fit pivoter le meuble pour dégager une porte cachée derrière.
— Voici l’entrée de mon laboratoire secret, dit Magnus en faisant un clin d’œil à Rufus, qui avait les yeux écarquillés.
Une vague d’excitation envahi le jeune homme. La curiosité le démangeait. Il suivit Magnus le cœur battant, descendant les marches d’escaliers en pierre, s’enfonçant dans les profondeurs éclairées par des néons blancs accrochés aux murs. Ils débouchèrent sur une grande salle aux murs en béton. Magnus expliqua que son laboratoire était situé dans une pièce isolée, dans les souterrains adjacents aux donjons. Personne ne connaissait l’existence de son laboratoire. Il venait continuer ses recherches sur son temps libre.
— L’âme d’un scientifique ne peut être étouffée, dit-il en riant à Rufus.
— En effet ! s’exclama Rufus en observant les alambics.
De la verrerie était entreposée sur les paillasses. Des piles de livres encombraient les étagères. Des bocaux emplis de formol contenaient d’étranges ingrédients, que Rufus pouvait difficilement identifier. Des racines, de la poudre, des plantes entrant dans la composition de potions, mais également des parties d’animaux utiles dans certaines concoctions.
— C’est une tête d’un pythagorus venum ? fit le scientifique en montrant la tête d’un serpent immense séparée de son corps.
La bête devait faire une dizaine de mètre à en juger par la dimension de sa tête.
— Oui, ces créatures sont intéressantes à étudier. Notamment leur venin, mais vous devez déjà être familier.
— J’ai étudié les propriétés de leur poison, mais je n’en avais jamais vu, dit Rufus, fasciné.
— Mieux vaut ne jamais tomber sur ce monstre, il vous étoufferait de sa queue avant d’avoir pu comprendre ce qui vous a tué.
Magnus sortit une petite fiole de sa poche tandis que Rufus visitait la pièce avec des étoiles dans les yeux. Il but un liquide argenté sans quitter le jeune rouquin des yeux.
— Vous savez, cela me fait vraiment plaisir de partager cet endroit avec quelqu’un qui peut me comprendre, fit Magnus avec une profonde sincérité dans la voix. Parfois, on se sent seul, seul avec nos pensées que personne ne peut saisir.
— Je vois ce que vous voulez dire, fit Rufus avec empathie.
— Souvent, il m’arrive de penser que j’aimerais avoir un esprit supplémentaire pour m’assister dans mes recherches, un esprit neuf, vif, audacieux, un esprit tel que le vôtre.
Rufus dévisagea Magnus qui rangeait sa flasque. Ses yeux bleus glacés étaient posés sur le jeune homme d’un air envieux. Il avait parfaitement saisi la proposition que lui faisait l’archevêque et en était profondément troublé.
— Je… Je suis flatté, bredouilla Rufus en détournant le regard.
— Vous êtes curieux, je peux le voir, dit Magnus en rigolant. Allez-y, ne faites pas de manière et demander moi ce que vous voulez.
— Quelles sont exactement la nature de vos recherches ? fit Rufus en se grattant la nuque.
Magnus esquissa un sourire. Il alla chercher un livre épais d’où des feuillets manquaient de s’envoler, et le déposa sur une table encombrée de documents poussiéreux.
— Croyez-vous, Messire Astrea, que la mort soit une fatalité ?
— La mort ? répéta Rufus surpris.
— C’est un sujet tabou, parmi les scientifiques et même les mages, que personne n’ose toucher. La nécromancie ainsi que les recherches à son sujet, sont bannies, proscrites, remisées au placard.
Magnus ouvrit une page du bouquin pour montrer un corps humain schématisé. Différents mots étaient écrits et Rufus compris qu’il s’agissait des étapes de la mort : rigidité, lividité, putréfaction. Des commentaires manuscrits avaient été ajoutés dans la marge. Il s’agissait de l’écriture élégante de l’archevêque, et de ses propres observations.
— L’être humain craint la mort toute sa vie, dit Magnus en fixant Rufus. Sa peur l’empêche d’essayer de la comprendre. Si la mort devenait une amie, plutôt qu’une ennemie ? La comprendre… ce serait pouvoir la contrôler ! Ne croyez-vous pas ? Trouvez-vous cela malsain, comme la plupart ? Ou comme moi, voyez-vous le potentiel que ce domaine nous offre ?
Rufus ne savait pas quoi répondre. Il était partagé entre l’admiration et l’incrédulité. Les recherches sur la mort étaient les seules que la Tour des Merveilles bannissait. La nécromancie était aussi considérée comme abjecte. Les morts restaient morts, et les vivants devaient mourir. Tel était le monde dans son état naturel. Vouloir changer cela, c’était outrepasser le monde des dieux. Franchir cette limite était impensable et Rufus ne l’avait même jamais envisagé. Pourtant… une idée germait lentement dans son esprit. La mort… Une fatalité ? Il pensa à l’immortalité de Théo, à laquelle il avait encore du mal à croire.
— Recherchez-vous à atteindre l’immortalité, Seigneur Magnus ? demanda Rufus avec hésitation.
— L’immortalité, pourquoi pas, répondit Magnus en essayant de jauger s’il avait choqué son interlocuteur. Mais il y a tant d’autres possibilités. Converser avec les morts, dire une dernière parole à l’être aimé parti trop tôt… ou encore ramener un être cher à la vie. Un rêve que l’Homme n’ose pas espérer de peur du châtiment divin.
— Ne le craignez-vous pas, en tant qu’homme de foi ?
— Vous l’avez dit, Messire Astrea, se mettre des barrières, c’est la stagnation. Etes-vous horrifié à cette idée ? fit Magnus qui commençait à être inquiet d’en avoir trop dit.
— Pas le moins du monde, dit Rufus au grand soulagement de Magnus dont les yeux brillaient. Comme vous, je crois qu’il ne faut pas se mettre de barrières. La science n’a aucune limite. Si nous pouvions, comme vous le suggérez, vaincre la mort, il ne faudrait pas s’en priver sous prétexte d’une fausse morale, que tout homme serait prêt à briser pour un peu d’éternité.
— Oui, c’est exactement cela ! s’exclama Magnus. Je savais que vous étiez différent ! Je sais que vous prévoyez un voyage qui vous tient à cœur, Messire Astrea, mais j’aimerais vous demander une faveur. Votre expertise me serait précieuse et me permettrait d’y voir plus clair dans mes recherches.
— Hum, hésita Rufus, votre offre est plus qu’alléchante mais… depuis combien de temps travaillez-vous sur le sujet ? Je compte partir de Crépuscule au plus tôt, et… Je ne veux pas vous offenser, mais cela n’était pas dans mes projets de rester et…
Magnus vit que le jeune homme était gêné de refuser.
— Peut-être faut-il attiser votre curiosité davantage… Vous pensez que mes recherches sont vaines, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas, commença Rufus embarrassé.
— Mais vous vous trompez, j’en suis la preuve vivante.
— Comment ? dit Rufus confus.
Magnus toisa le jeune scientifique, énigmatique.
— Savez-vous quel âge j’ai, aujourd’hui ? dit l’archevêque en souriant.
— Je l’ignore… répondit Rufus pris de court.
— Je fêterai l’année prochaine mon cent-quatre-vingtième anniversaire.
Rufus écarquilla les yeux, stupéfait. Cent-quatre-vingts ? Avait-il mal entendu ? Le jeune homme laissa échapper un petit rire nerveux qui se perdit au fond de sa gorge. Il toussota. Magnus n’avait pas l’air de plaisanter. Son visage était empreint d’un sérieux qui bouleversa Rufus.
— Vous dites…
— Je ne vous mens pas, Messire Astrea, Rufus, si je peux me le permettre… Croyez bien que je ne raconte pas cela sur tous les toits. Mais vous m’êtes très sympathique, alors à vous, je sens que je peux confier mon secret.
Il tira la flasque qu’il venait de boire de sa poche et la montra à Rufus.
— Voici l’élixir qui m’a permis de vivre si longtemps, le fruit de longues heures de recherches et d’expérimentation.
— Incroyable ! s’exclama Rufus. Ceci vous offre l’immortalité ?!
— Non, malheureusement, répondit Magnus à regret. Je suis parvenue à prolonger ma vie, mais cette potion de longévité possède des limites. Je sens que mon corps fatigue, que je m’accoutume à cette boisson, et bientôt, je le sais, elle ne sera plus efficace. Mes recherches ont été brutalement stoppées et je n’ai pu l’améliorer. Toutefois, j’ai l’espoir que votre expertise me permettrait de voir ce qui m’a échappé ! M’aiderez-vous ? Je vous mets à disposition mes recherches, si vous souhaitez me faire partager votre génie…
Rufus était emballé par l’idée. Il ne résistait pas à l’ampleur du défi. Il ne mit pas longtemps à se décider.
— Bien sûr ! Je peux retarder mon départ pour jeter un coup d’œil à vos recherches. J’en serai ravi !
Magnus afficha un air très content. Il remercia chaudement Rufus et le pria de le suivre pour lui montrer le reste de son laboratoire. Rufus éplucha les documents de l’archevêque toute la nuit, sans se reposer.
💬 Commentaires 1
J'ai bien aimé la façon dont tu as amené le sujet par Magnus et ses hésitations.