Une fenêtre d'évasion

📖 Défi — Silence ✍️ ericlaisne 📝 2533 mots

Les parents venaient de fermer la porte de la chambre. On était enfin seuls. Un épisode de l’Homme invisible touchait à sa fin. Je dévorais chaque aventure de cette série avec la jubilation du téléspectateur confident, conscient du pouvoir exceptionnel du héros.

   Depuis que la télé était devant mon lit, je pensais souvent à ce personnage dont l’accident radioactif malheureux avait fait de lui, plus qu’un miraculé, un surhomme. Les scènes chocs du générique de début me marquaient à chaque fois. Et encore davantage depuis mon arrivée, ici. Car au moment où l’on enlevait le bandage du visage du héros, on découvrait alors sa totale transparence. Inévitablement, j’en arrivais à me demander si, en ôtant les miens, il m’adviendrait la même chose. Disparaître m’aurait été utile à cette époque. Une nécessité pour me faire oublier, nier mon existence. Ces images étaient devenues une suggestion secrète. Et j’espérais, en mon for intérieur, pouvoir vivre de pareilles aventures, une fois rétabli.

   Les séries et les pubs étaient ma seule évasion. Une fenêtre de possibles, une échappatoire, loin de cette chambre aux fragrances d’éther, des bips des moniteurs entêtants et des perfusions qui me clouaient au lit.

— Ça va ? Tu t’ennuies pas trop ? me demanda Émilie d’une moue triste.

— Plus maintenant, répondis-je en zappant entre elle et l’écran, la télécommande en main.

— Oui, j’ai vu ça. La télé dans la chambre avec télécommande. Comme… Michael Jackson !

— Peut-être… mais, faudra attendre pour le moonwalk.

— T’as toujours mal ?

— Un peu moins à la tête. Tu regardes quoi ?

— Ton bleu sur le nez, me répondit-elle, un peu gênée. 

— Au moins, il est plus noir maintenant. Et il est pas cassé. Pas comme le reste.

   Une page de pub défilait. Parmi les premières, il y avait « Rue Gamma », la réclame d’une lessive avec une musique ringarde. Je la détestais.

Emilie se tut un long moment. Elle avait pris une chaise, de peur de s’installer au bord du lit. Au départ, j’ai cru qu’elle avait choisi cette place tant que ses parents étaient avec elle. Mais, même en leur absence, elle était restée là et m’observait avec distance. Une précaution qu’elle prenait sans doute pour me préserver. Il faut dire qu’on me voyait à peine, immaculé de bandages et plâtres divers qui faisaient corps avec le lit. Aucune tache ne venait heurter les regards. Celui d’Emilie glissait sur ma vague silhouette et les timides reliefs d’un physique à peine tangible, embaumé de produits anesthésiants et désinfectants divers. Seule la partie de mon visage, des sourcils jusqu’au menton, était découverte. Moi je ne sentais rien hormis mon cœur qui battait encore. Surtout quand elle était là.

   Déjà, à cette époque, je m’étais dit avoir de la chance. La plus belle fille du collège venait me voir, chaque semaine, à sa demande. À sa première visite j’avais été aussi surpris que mal à l’aise. Je n’aimais pas qu’elle assiste à ce triste spectacle du gamin momifié que j’étais. J’avais même fait la gueule. À la fin de cette entrevue, elle m’avait demandé si je préférais ne pas la revoir. C’était une question bête ; mais elle me l’avait posée quand même. En temps normal, j’aurais haussé les épaules. Mais, même ça, je ne pouvais plus le faire. En retour, je lui avais dit que cette question resterait sans réponse, car il était inutile de répéter ce que les gens savaient déjà.

   La semaine d’après elle revint. La suivante aussi. C’était sa quatrième venue dominicale.

— Je peux ?, me demanda-t-elle, la main sur les draps.

— Non. Ne les soulève pas, s’il te plait.

— Pourquoi ? Je veux voir. Je veux savoir ce qu’il t’a fait.

— Ça sert à rien. Et puis t’as déjà vu mon nez. Alors, si tu vois le reste…, tu ne penseras qu’à ça. Je préfère que tu ne voies pas. Fais comme si… comme si ça n’existait pas.

   Elle baissa les yeux. Ils semblaient se perdre dans le blanc des draps. La lumière laiteuse et terne s’y reflétait. Ils brillaient, de plus en plus fort, au point de les faire trembler, redoublant d’intensité. On aurait dit deux des plus belles agates vertes de ma collection. Puis elle releva la tête en évitant de poser à nouveau son regard sur moi. Après avoir erré quelques instants sur les murs blancs de la pièce, les moniteurs de contrôle, et les quelques boîtes de compresses qui traînaient sur le bord de la fenêtre, elle reprit.

— Momo m’a demandé quand est-ce que tu revenais. Tu manques à toute l’équipe. Il m’a dit de ne pas te le répéter. Enfin, il m’a dit qu’il fallait que je dise que c’était pas lui qui avait dit ça.

— Ah… ouch… il ne faut pas me faire rire.

— Pourquoi ? Ça te fait rire ?

— Oui. Tu me dis… qu’il faut pas le balancer et tu me répètes tout ce qu’il t’a dit. Il est quand même bizarre, Momo. Je vois pas ce que ça change. Je suis jamais sur le terrain. D’un coup, Emilie se mit debout.

— Peut-être. Mais il m’a dit : « Sim, il est plus sur l’banc d’touche. Maint'nant on perd. Et tout l’temps ! Faut qu’i r'pose son cul à sa place. » « Faut qu’on gagne », avait-elle ajouté, debout, gonflant le ventre, les joues et la voix, ses grands yeux tout écarquillés.

— Arrête ! Tu le fais trop bien !, m’esclaffai-je avant d’être rappelé à l’ordre par mes côtes.

— Oh ! Désolée… 

Elle se rassit aussitôt.

— T’inquiète. Ça fait mal, mais… j’avais pas ri depuis longtemps.

Une nouvelle respiration s’imposa. Pour reprendre mon souffle, oublier ce que j’étais. À la télé, les publicités s’enchaînaient. La purée Mousline passa le relais aux Raider puis à la 205 GTI et sa musique inoubliable.

— C’est Talk-Talk.

— Non, Ha-ha.

— Non, c’est Talk-Talk. J’ai acheté l’album semaine dernière, affirma-t-elle.

On laissa passer le spot.

— Tu sais, hier un médecin est venu me voir. Il m’a dit que je resterai encore plusieurs semaines ici.

— C’est pour ça qu’ils t’ont mis la télé.

— Sûrement. Ils m’ont dit aussi que, pour guérir plus vite, il fallait que je reste le plus possible allongé, sans bouger. Mon corps allait guérir si je le laissais faire. 

Emilie tournait ses doigts dans ses cheveux d’or. Ils étaient longs et bouclés. Avec ses yeux verts étincelants, elle ressemblait à une fée, à un de ces personnages si merveilleux qu’on peine à croire qu’ils existent. Mais quand elle jouait avec ses boucles, elle traduisait son hésitation à s’exprimer. Elle le faisait parfois en classe. Parce que souvent, elle était la seule à détenir la bonne réponse, mais terrassée par la timidité, elle ne levait jamais le doigt. Son index s’arrêtait à hauteur de ses mèches, et elle tournicotait. Et plus le temps passait, plus elle tournait. Et si rien ne se passait, elle tournait de plus en plus vite. Jusqu’à ne plus pouvoir tenir et dire ce qui la démangeait.

— Il faut le dire, Simon !

— Dire quoi ?

— La vérité. Il a pas le droit de te taper.

— Je peux pas.

— Mais pourquoi ? On sait tous que c’est pas un accident !

— Si tout le monde le sait, inutile de le dire, alors, lui répondis-je à voix basse. Et qui nous écouterait ? Qui écoute des enfants ?

— Des ados !

— C’est pire. Tous disent que c’est l’âge con. Personne ne nous croira. On ne croit que les adultes.

À la télé, la pub Kodacolor Gold passait. Des gamins, espiègles, volaient les couleurs de Manhattan en prenant de simples photos avec un Polaroid. J’appuyais sur « MUTE » pour mettre fin à leur boucan.

— La police. Elle, elle te croirait.

— La police ? Ma mère leur a dit que j’étais tombé dans les escaliers. Qu’est-ce qu’il se passerait si je disais le contraire ?

— Ils mettraient en prison ton père !

— Et ma mère aussi ! Et moi, je serais… seul.

— Non, Simon. Moi, je serai toujours avec toi.

— Tu jures ?

— Juré ! Comme on s’est promis de jamais se mentir.

Je ne lui ai jamais dit combien ses paroles m’avaient libéré ce jour-là. À partir de ce moment, tout était limpide. 

— Dans ce cas, je n’ai vraiment pas besoin de dire ce qui s’est passé.

— Mais ? Tu veux que tout se passe comme si de rien n’était ? Laisser ton père continuer ? C’est… C’est injuste !

Elle s’écroula en larmes sur le lit. Sur moi. Un effluve de Bétadine s’échappa des draps.

   Il y eut un nouveau blanc entre nous. La pub Banga démarra. Elle perdait de son attrait sans sa musique. J’aurais voulu lui caresser les cheveux, la réconforter de quelques gestes. Mais, immobilisé, il ne me restait que les mots.

— Chut… calme-toi. Je comprends. Mais, crois-moi. Rien ne sera plus comme avant. Rien.

Mes premières paroles n’y changeaient rien. Malgré ses pleurs, je continuai à lui chuchoter à l’oreille ma plus profonde conviction.

— Nous, on continuera toute notre vie à se dire LA vérité. Ce sera notre secret. Crois-moi. Ce sera quelque chose de précieux. Plus précieux encore que de l’argent. Ce sera quelque chose qu’il ne faudra pas partager. Jamais.

Elle reprenait peu à peu ses esprits. Son souffle me réchauffait le cou. Ses larmes avaient presque disparu.

— Et comme on sera les seuls à connaître la vérité, on pourra laisser les autres fabriquer la leur. Et même leur laisser y croire. Eux, ça leur fera plaisir. Nous… ça nous fera rire.

Elle resta immobile, contre moi. J’imagine qu’elle m’écoutait. 

Dans la salle, les bips des moniteurs résonnaient, métronomes du temps et gardiens d’un précieux silence. Mes paroles prenaient sens.

— Tu sais, continuai-je, je crois que ce médecin a raison. Pour que je guérisse, il faut que je reste immobile. Et si c’est vrai pour mon corps, ça doit être vrai pour le reste. Crois-moi : tout va s’arranger. Pour cela, on a juste besoin de ne rien faire et de se taire.

Ne rien faire.

Et, surtout : se taire.


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