Une victoire invisible
Content de la tournure des événements. Alors…, la sortie c’est par là ! Dans dix minutes, j’appellerai mon client. Je lui confirmerai ma stratégie, la posture qui m’est chère : ne rien dire et ne surtout pas répondre aux balbutiements des réseaux sociaux. Après tout, ce n’est qu’un suicide. Un de plus, certes et dans un parc d’attractions de renom dont il a la gestion. Mais la lumière devrait être rapidement braquée sur une autre viande froide. Périmée et en grande quantité, celle-ci. Dans ce contexte, les cris d’une veuve auprès de ses 645 followers resteront muets contre la vague d’affichettes qui fleurissent sur tous les rayons surgelés des supermarchés. Des populations — pire, des enfants — en danger valent bien plus qu’un seul drame humain.
Par chance, Greg m’a suivi. Lui, ce n’est pas monsieur Tout-le-Monde. C’est un fouineur, un vrai qui fait honneur à sa carte de presse. Il m’a vu prendre ce cliché — il me file depuis une heure — et pensera me couper l’herbe sous le pied en publiant l’exclu d’ici quelques minutes. C’est de bonne guerre, après tout. Son boulot, c’est informer, alerter, mettre en lumière. Le mien… c’est justement le contraire.
Quand il enverra sa brève, tous les médias reprendront le sujet du journaliste de l’AFP. Tous, par facilité, stratégie d’audience, automatisme ou manque de recul, poseront les mêmes questions aux dirigeants, feront la course à celui qui trouvera le premier une victime intoxiquée, interrogeront les politiques qui, à leur tour, s’empresseront d’occuper le plus de visibilité possible. Une viande française contaminée et produite à grande échelle par-delà nos frontières : un mois de rabâchage sur toutes les chaînes et dans la presse locale, régionale, nationale… Un bourbier médiatique dans lequel il sera facile de planquer le corps qui embarrasse tant mon client. Il suffira même d’attendre quelques jours de plus pour que la mémoire de ce pauvre employé n’ait plus aucune place dans les médias.
Flora, qui veille attentivement aux moindres retombées presse et réseaux sociaux, n’a toujours pas vu de frémissement. Avec le contre-feu qui va très prochainement déferler sur tous les supports d’info, on aura vite fait de constater qu’aucun article ne mentionne la marque de mon client. Après l’avoir convaincu de reporter ses actions marketing à des dates plus opportunes, le groupe de McKenzie se fera naturellement oublier. Une parenthèse de quelques mois, essentielle pour préserver son image et rester la référence du divertissement et du loisir familial. Les dirigeants pourront dormir sur leurs deux oreilles.
Ok. La barrière est au bout de l’allée. Au dire de mes pairs, je serais un taiseux dans la profession. Un qualificatif qui, hors contexte, est difficilement valorisant, tel un joueur en dehors du terrain, sur le banc de touche. En gestion de crise, c’est une posture, et quand elle est systématique, ça en devient une spécialité. Une qualité, même. Oui, parfois le silence est d’or. Dans certains cas, il peut être urgent d’attendre. Et on peut vraiment briller par son absence. Tant que tout ceci est prévu…
Quand mes clients viennent me voir, juste avant la crise, leurs faux airs détachés et la décontraction protocolaire qui leur est imposée ne suffisent pas à masquer leur stress. Ils me supplieraient pour échapper au brouhaha des réseaux sociaux, aux boucles infernales des chaînes d’info continue, médias aux aguets pour rester les premiers exploitants des mauvaises nouvelles du monde (les belles histoires n’ayant jamais fait recette).
Alors, je les rassure et confirme qu’ils ont frappé à la bonne porte. Dans mon cabinet, un client qui disparaît est un client comblé. Tout comme l’ont été précédemment les responsables de cette centrale avec qui j’ai endigué la propagation de toute fuite supplémentaire ou encore ce parlementaire européen, lavé de tout soupçon faute d’information embarrassante. Sans oublier ces célébrités incontournables qui, soudainement, ont un besoin impérieux de se mettre au vert, loin des projecteurs et des situations inavouables… qu’elles n’auront pas à avouer. Parmi toutes les autres malversations inconnues, scandales étouffés et opérations suffisamment discrètes pour ne pas être considérées comme mensonges, ce silence médiatique viendra s’ajouter ainsi à mon palmarès.
Une victoire de plus, invisible et parfaite que personne n’évoquera.
Ni eux ni moi. Cela va sans dire.
Allez, je farfouille dans mon portefeuille pour extirper, mon ticket de sortie. Le voilà, entre mes cartes et la photo d’Emilie. Elle veut que je la change, d’ailleurs. Moi, j’aime cette photo d’identité prise au lendemain de notre mariage. Je l’aime parce que je t’aime, Emilie. Je ne te l’ai jamais dit, mais tu le sais. C’est l’essentiel.
Quand on sait quelque chose, on n’a pas vraiment besoin de le dire.
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