Une vague de froid qui réchauffe le coeur
Coup de fil. En mode vibreur. C’est Flora. Je raccroche.
— Flora, suis sur site. SMS svp.
J’espère que ses recherches ont porté leurs fruits.
— Simon, confirmation : tout provient de la même unité de prod. Une société spé dans la découpe située dans le sud de l’Oise.
À 50 km de Paris, on ne pouvait pas rêver mieux.
— Parfait, Flora. Et la distribution, ça donne quoi ?
— Diffusion en gde distrib + export étranger. À vérifier : le circuit scolaire.
— Top ! Avant de lancer une alerte, merci d’analyser la photo qui suit svp.
Je prends le recul nécessaire, devant l’armoire vide, afin de cadrer la notice d’information dans son contexte. Plan large. Je fais attention aux reflets. Et… c’est parti. Partager à… Flora.
— Photo envoyée. Je vous laisse me rappeler dans 10 minutes ? Merci.
Avec toujours un peu de chance, on n’aura pas besoin de lancer un contre-feu nous-mêmes.
Bien. J’ai vu ce que je voulais. Direction la sortie par l’allée principale. Ainsi s’achève ma tournée. Hypermarchés, centres commerciaux, supermarchés… tout y est passé. Si j’avais été suivi par un quidam, il m’aurait cru être le représentant d’une marque, de la répression des fraudes ou un consommateur inflexible dans ses achats.
Huit heures d’analyse chez Carrefour, Leclerc, U, Auchan, Les Mousquetaires pour constater qu’ils affichent unanimement la même notice d’information placardée sur leurs armoires réfrigérées. Une corvée dont je me serais bien passé, mais le client est roi. Surtout quand sa couronne est menacée. Et puis, tout s’oriente vers une happy end, avec des titres de journaux que je vois d’ici : « Gel des ventes », « Vague de froid sur les consommateurs ».... Ça me réchauffe le cœur.
Devant les caisses, toujours bondées, je me dirige vers l’accueil où les Caddies s’agglutinent et des mécontents poireautent, ticket à la main et réclamations en bouche. De l’autre côté du comptoir, on écoute, on dialogue, on sert du mieux possible avec une attention policée, usée par le temps et les gens.
Allez : « sortie sans achat ». C’est bien le seul endroit où l’on n’attend pas.
Coup d’œil dans le petit miroir rond si précieux aux caissières. Plus rien à signaler. Heureux de m’éloigner des portiques braillards et appels micro qui auraient eu raison de moi tôt ou tard. Je file à vive allure, sans prêter attention aux magasins périphériques dans lesquels des gens errent sans objectif précis. Au bout de la grande allée : les sas vitrés. Je touche au but. Flora va bientôt me rappeler.
Dehors, je respire un peu plus. Je coupe à travers les rangées de voitures jusqu’à la mienne, allée E14. Les bruits de moteurs ou claquements de portières ne sont plus que de doux murmures. Le calme revient, progressivement. Retour à l’ordre.
J’actionne la télécommande et entre enfin dans ma voiture. Je rabats la porte. Le son feutré de celle-ci clôt définitivement mon espace avec l’extérieur. Une profonde respiration. Je ferme les yeux et profite de ce moment parmi les carbones et plastiques qui calfeutrent toute pollution sonore étrangère. Je retrouve mes repères, l’odeur du cuir, les tapis de sol propres qui sentent encore le neuf. Mes doigts glissent sur le volant. Sa surface et ses formes épousent mes mains à leur contact. Les gris sourds du tableau de bord, les touches chromées, les courbes design confèrent à cette voiture un cocon hermétique et sûr.
Un sentiment de sécurité qui m’avait d’ailleurs inspiré pour ma dernière publicité. Réalisée avant d’abandonner ce monde absurde, elle vantait ce bien-être en détaillant la finition du cockpit d’une Mercedes sans aucune illustration sonore. Ma campagne, qui se démarquait des autres de par son mutisme, était à elle seule une respiration au sein des pages de pub qui s’égalaient. J’ai quitté mon poste lors de sa première diffusion. Paraît-il que la vente de ce modèle était des plus bas. Soit. C’est en tout cas la seule trace durable qui me reste de toutes ces années de boniments.
Appel téléphonique. Flora Doménis.
— Flora ?
— Je peux vous parler, là ?
— Oui.
Je démarre.
— Ok. Sur la photo que vous m’avez envoyée, dans le reflet : il y a quelqu’un derrière vous.
— Et ?
Ah. La sortie est à droite.
— Bien… c’est moi qui hallucine ou c’est… On dirait Greg Sapiro !
Yes ! C’était bien lui.
— Je pense.
— C’est dingue ! Ça veut dire qu’il vous a reconnu. Qu’il vous a suivi ? Et il va faire quoi ?
— Son job, lui dis-je en laissant une petite mamie faire son créneau
— Alors… on a encore besoin de lancer une alerte ?
— Pas forcément.
— OK… justement, McKenzie revient aux nouvelles. Ils flippent là-bas. Ils sont prêts à déclencher une com’ de crise. Je leur ai dit que vous alliez les contacter.
Tous les mêmes.
— Confirmez-lui, Flora. Je les appelle dans dix minutes.
— D’accord. Et sinon, Emilie a appelé. Elle voulait savoir si vous dîniez avec elle ce soir. Je lui dis quoi ?
— J’y serai, lui dis-je, en redémarrant après que la twingo de madame se soit garée.
— Ok. Et pour l’alerte ? On attend combien de temps ?
— Sapiro bosse vite. Une heure lui suffira.
— Ok. Chrono enclenché. À tout à l’heure.
— Merci, Flora.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !