Less is more

📖 Défi — Silence ✍️ ericlaisne 📝 2253 mots

J’étais parmi les candidats finalistes, prêts à conquérir le monde entier d’idées nouvelles. Nous étions tous agglutinés dans une salle anonyme qui sentait le propre et dont les murs blancs et lisses avaient été laissés intacts. Malgré sa capacité de vingt personnes, en serrant les rangs et en collant les tables les unes aux autres, chacun avait pu s’asseoir, en conservant une place minimale pour le bureau de superviseur, à deux pas de la porte d’entrée.

   Dans cette étrange promiscuité, rares étaient ceux qui marquaient leur indépendance et leurs signes extérieurs, lecteur minidisque aux oreilles, ou plongés dans un livre. La salle favorisait au contraire une communication spontanée auprès de ceux qui se connaissaient déjà, rassemblés côte à côte. D’autres se contentaient de prendre la température, de jauger les candidats.

   Une femme entra. Elle attendit quelques instants afin d’imposer un silence total par le sien. Après s’en être satisfaite une fraction de seconde, elle prit la parole.

— Bonjour, je suis Mariko Watanabe, commença-t-elle d’une voix claire et sans faille. Vous êtes ici parce que votre dossier a su attirer l’attention du jury. Mais ce que nous attendons, ce sont des créatifs. Des personnes aptes à sortir du lot, à trouver un chemin différent suffisamment fort pour devenir un modèle, une référence, une tendance qui sera suivie par d’autres. Ne resteront donc, après ces épreuves, que des leaders-créateurs.

   Le discours était sobre et séduisant, en totale cohérence avec son oratrice dont le costume gris corporate était ponctué çà et là de touches carmin savamment dosées. Un bracelet laqué, des talons aiguilles et son rouge à lèvres qui en soulignait leur rondeur guidaient le regard jusqu’à ses yeux en amande et le bistre de sa peau.

Elle ouvrit sa serviette pour en sortir une ramette de papier puis s’empara du crayon — rouge lui aussi — qui maintenait jusqu’alors ses cheveux noir de jais en un chignon maîtrisé. Elle nota rapidement quelque chose sur un carnet avant de poser le paquet blanc sur la première table.

— Prenez chacun une feuille. Une seule. J’attends.

Elle nous observait nous passer les pages vierges. Je faisais de même.

— Je me la ferais bien, moi, l’Asiat', m’avoua mon voisin que je n’avais jamais rencontré avant. L’un de ces étudiants grunges-néopunks-j’-m’en-foutistes dont les fringues, trop propres, suffisaient à décrédibiliser l’identité qu’il s’était construite. Il était également de ceux qui adoptaient une posture friendly, du genre « on est tous en finale, et ça, c’est cool ! ». Son irrépressible besoin de parler et cette attitude sympathique cachaient un complexe de supériorité manifeste, en recherche constante de reconnaissance. Je ne faisais guère attention à son moulin à conneries, exception faite pour sa confidence personnelle qu’il m’avait adressée. Elle révélait deux informations importantes. La capacité effective qu’avait la maîtresse des lieux pour incarner, à elle seule, le pouvoir de séduire et l’ignorance évidente de mon voisin au sujet de Mariko Watanabe, plasticienne de renom dans les galeries d’art contemporain dont les réflexions sur la notion de détail dans l’art faisaient autorité. Sa place, ici, était lourde de sens.

   Tout le monde avait posé bien sagement sa feuille blanche devant soi, même les rebelles en herbe.

— Bien. Le test qui va suivre est donc le dernier. C’est un examen de pratique créative, dit-elle en sortant un chronomètre de sa serviette. 

Un frêle sourire ourla ses lèvres. Elle pointa le chrono vers l’assemblée et conclut :

— Démarquez-vous des autres avec cette feuille de papier et les moyens que vous trouvez autour de vous. Tous les coups sont permis, mais vous restez dans la salle. Vous avez trente minutes. Pas une seconde de plus.

   Le compte à rebours enclenché créa un mouvement de panique générale. Mon voisin s’empressa de sortir les crayons, feutres et marqueurs qu’il avait toujours sur lui pour écrire une histoire graphique. D’autres commencèrent à découper le papier, le déchirer ou le froisser, puisant dans leur expérience acquise ou cherchant un accident heureux. J’en vis même une utiliser sa barre chocolatée pour s’exprimer sur la feuille. Le coup de barre illustré… En tout cas, le temps défilait. Moi, j’observais encore un peu afin de voir si mon intuition était la bonne.

Trente minutes après, le chronomètre retentit. Elle s’imposa à nouveau dès les premières paroles.

— Les personnes qui continuent à gesticuler à partir de maintenant sont éliminées, annonça-t-elle froidement en retirant illico le travail des quelques réfractaires qui faisaient la sourde oreille.

   Les talons aiguilles de la juge claquaient dans la pièce. Par endroits, ils s’arrêtaient. Elle se penchait alors sur un travail et notait sur son carnet avant de reprendre sa ronde. Chacun de nous prit alors conscience qu’une première sélection était en cours, sans ménagement.

— Tu te fous de moi ?, s’exclama-t-elle au sujet de la reproduction d’une barre de Mars, à la manière de Warhol. Ça, c’est du vu, revu et re-revu. Perdu ! Tu peux partir.

— Mais, attendez… je peux vous expliquer…, entama l’autrice.

— M’expliquer ? M’expliquer quoi ? Elle regagna son bureau et s’adressa à tous les candidats. Je pense que certains d’entre vous n’ont pas compris ce qu’on attendait. Il n’y a pas de concession ou d’explication dans ce que je vous demande. C’est limpide, ou ça n’est pas. Je parle d’instantanéité, de ressenti, de communion avec le spectateur. Il ne s’agit pas de poser une couleur, de faire du volume ou d’écrire une belle histoire. Si vous vous êtes contentés de cela, vous pouvez partir. Désolée, mais pour vous c’est game over, conclut-elle sans sourciller face aux pleurs de la candidate, recalée et humiliée.

   Elle poursuivit son tour de table, intervenant de temps à autre au pupitre pour dénoncer les pires exemples qu’elle ne voulait pas voir et arriva à mon niveau. Elle s’arrêta sur la proposition de mon voisin, une sorte de BD, qui jouait du rapport distordu entre texte et image. Je la trouvais intéressante. Sans plus. Après s’être attardée quelques instants sur ce travail, elle fit une petite moue. Mon voisin lui sourit.

— En tout cas, mon taf fait tout de suite la différence avec d’autres, lui adressa-t-il en lorgnant vers ma feuille qui était restée intacte, totalement lisse, posée sur ma table. Je levai les yeux vers la belle Asiatique pour me perdre, furtivement, dans la noirceur de son regard. Elle croisa le mien, plissa les yeux, puis s’empara de ma page blanche comme une furie. Arrivée au pupitre, lieu de dénonciation des imposteurs et de leurs méfaits, la juge tendit ma feuille, face immaculée vers le public. 

— Alors, ceci…, commença-t-elle avant que ses yeux ne glissent en bas à droite de cette page sur la signature que j’avais apposée au verso, discrètement. Elle la fixa un bref instant. Puis reprit.

— Je… je voudrais toute votre attention, s’il vous plaît. Ceci… est un exemple de ce que nous attendons tous dans cette école. Une prise de risque énorme, une économie de moyen, une identité claire et une proposition forte. Simon, c’est bien votre prénom ?

J’acquiesçai, transi par son charme, son charisme et une pointe de fierté personnelle qui me laissaient sans voix.

— Simon, avant de produire, a consacré du temps pour observer. Pour vous étudier en gardant en tête l’objectif de cette épreuve : se démarquer.

— Non, mais là, c’est n’importe quoi…, grommela mon voisin alors qu’une indignation sourde frémissait dans la salle.

— S’il vous plaît ! Merci de me laisser finir. Je demanderai d’ailleurs aux mécontents qui grognent actuellement de réfléchir à l’illustration, parfaite, qu’ils viennent de donner pour étayer mes propos. Aucune autre production, ici présente, ne rencontrera autant d’oppositions, de réactions et de réflexions que celle de Simon qui, par sa seule et unique signature, a décidé de garder intact, sans aucune intervention de sa part, ce support. Cette réponse, car il s’agit bien d’une réponse, se démarque d’emblée de toutes vos productions et émerge du chaos qu’elles génèrent. D’emblée, je peux vous le dire, Simon : bienvenue parmi nous.

   Cette simple feuille blanche était mon passeport pour entrer dans cette école prestigieuse. Mieux encore, elle avait été à la source du mutisme définitif de la part de mon voisin, me plongeant dans un calme et une sérénité fort appréciables.

   Durant tout mon cursus, Mariko m’enseigna sa passion pour l’art minimaliste. Elle me transmit également les bienfaits du yoga et sa technique de la bougie imparable pour faire le vide dans sa tête, préalable à d’autres pratiques… plus tantriques. Une période où j’explorai le vide, son importance et sa présence dans toute création. Aussi, l’art conceptuel ou éphémère constituait la base de mes études, avec, en point de référence constante, les œuvres d’On Kawara ou l’exposition du vide d’Yves Klein. Tout me ramenait à la puissance de ce rien comme élément essentiel dans chaque domaine : l’espace-temps était nécessaire à la mémorisation d’un message, la réserve spatiale éloignait l’œil des mentions légales d’une publicité, quant aux temps de silence, ils permettaient de rythmer les discours. Des presque rien invisibles, des absences qui faisaient toute la différence.

Un peu comme cette notice d’information, papier blanchâtre affiché sur la vitre d’une armoire vide :

En application du principe de précaution, le Groupe SARGANDO a décidé, en accord avec les autorités, de procéder à un rappel incluant l’ensemble des produits de la marque fabriqués ou conditionnés dans l’usine de Montataire depuis le 20/06/2023.

Ont été retirés du marché :

— les steaks hachés 100 % pur bœuf 15 % de matière grasse,

— les steaks hachés 100 % pur bœuf bio,

— les steaks hachés à griller « BBQ Time »,

— les steaks hachés « tradition bouchère »,

— les préparations à base de viande hachée dénommées « les spécialités du chef »,

— les steaks hachés halals.

NE SONT PAS CONCERNÉS par le retrait : les steaks végétariens « Vegan Time », les saucisses et chipolatas végétales ainsi que les produits « gourmandises garden » exempts de viande bovine et produits dans une autre usine.

Un numéro vert a été mis en place par le laboratoire pour répondre à toutes demandes ou reprises des produits ouverts.

Numéro vert (appel gratuit) : 0800 121 121 (de 9 h à 20 h)

Pour les produits non ouverts et concernés par ce retrait, nous effectuons le remboursement sur présentation du ticket de caisse.

Merci de votre compréhension.


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