se terrer et se taire
« Nous rappelons à notre aimable clientèle la mise en place des heures silencieuses, tous les jours, de 13 à 14 heures et de 16 à 17 heures. Les sons et lumières de votre magasin sont réduits pour accueillir nos clients atteints d’un trouble du spectre autistique ou préférant les atmosphères calmes. Nous vous souhaitons une agréable journée en notre compagnie. »
Se terrer et se taire… je regrette de ne pas avoir pu choisir le temps de mon enquête. Si j’avais pu le faire, je serais venu aux heures mentionnées dans l’annonce. Allez, ouste ! Quittons la zone de spectacle sons et images pour atteindre ma destination.
Dans les chemins de traverse qui suivent, aux rayons chaussures, l’ambiance est plus cosy.
— Tu sens quand j’appuie, là ? demande une mère à son fils, le pied dans une basket en promo, loin d’une autre paire, plus chère, qui restera accrochée au rayon… comme dans les yeux du gamin.
Un peu plus loin, un retraité tâte l’intérieur d’une charentaise pour en apprécier le molleton, un trentenaire jette nonchalamment des semelles de confort dans son Caddie et poursuit ses courses. Ma parenthèse prend fin dans les allées principales, fosses où règne une agitation permanente et frénétique.
Dans les bacs des bonnes affaires, le diable est dans le détail et un couple le compare : « Je les ai vus à 5 euros là-bas. Non, c’est pas les mêmes… ». Des lots à ne pas manquer se superposent, dans toutes les couleurs, sous tous les formats, en tête de gondole : « Le deuxième à moitié prix, 30 % avec la carte, 5,99 € les 3, soit 14,50 € le kilo… ». Au secteur apéro, un tout-petit claque son jouet contre le métal du Caddie et s’ajoute au brouhaha ambiant. « J’en prends deux alors ? » demande le père au téléphone. Indications, panneaux et fléchages nous orientent vers le bio (à gauche) ou le caviste (au fond), loin des étiquettes orange fluo du rayon discount. « Monsieur, une petite dégustation ? » m’invite une représentante. « Jusqu’au 18 septembre, les 4 tranches de filet de saumon fumé au bois de hêtre bio, élevé en Atlantique Nord, sont seulement à 7,32 € ! Gardez la tête froide, l’offre est valable jusqu’au 18 septembre ! Saumon atlantique, issu de l’agriculture biologique, garanti sans OGM, valeur Nutri-score D. Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop… ». Blablabla, jingle et page musicale consensuelle et doucereuse, essentielle pour remettre les esprits à zéro, reprendre le lavage de cerveau à coups d’offres promo et de rappels commerciaux. Au milieu de l’allée, on fait salon : « Et Fanny ? Fanny est en terminale cette année. Déjà ? Oh, là, là, ça passe vite… ». Plus loin, « Jeune homme, vous pouvez m’attraper ce paquet, là-haut, s’il vous plaît ? »
Comme tous, je déambule, invisible, me fonds dans la masse, sous le maquis des affiches rouges, jaunes, vertes, qui nous rappellent qu’on est au bon endroit, car « les prix bas, ici, c’est toute l’année ». Je me faufile entre les gamins qui braillent, un mec qui se trompe de Caddie et un vendeur en plein réassort. Je sature au milieu de cette foule qui grouille de tout. Cette diversité, cette profusion me donne la nausée.
J’arrive à me libérer dans le rayon de mes attentes. Ici, plus qu’ailleurs, il n’y a pas d’odeur. Chaque produit y est conservé, fixé, sous vitre. Les packagings aux couleurs outrancières, les appels promotionnels racoleurs ou la farandole chaotique des prix posés çà et là n’y feront rien. Là où je suis, l’ordre résiste. À moins dix degrés, il s’impose de fait comme une norme, une règle incontournable que chaque consommateur est sommé de respecter. À cet endroit, tout lui est dicté. Prendre les sacs prévus à cet effet, bien refermer les portes après avoir choisi son produit et surtout faire vite pour ne pas rompre la chaîne du froid. Point commun de tous les supermarchés : ces rayons constituent systématiquement la dernière étape avant de passer aux caisses. Aussi, personne ne traîne. Tout le monde va à l’essentiel. La rigueur, la froideur et l’hygiène ne sont pas prétextes à flâner. Normalement.
Je passe devant les bacs centraux. Leur éclairage uniforme présente avec équité des variétés bien calibrées aux repères colorés. Des camaïeux de bleus pour les produits de la mer. Des verts vifs et vitaminés pour tous ces légumes aux qualités nutritives parfaitement conservées. Du rouge et du jaune, reflets de ces belles pommes de terre à dorer au four. Des artifices sans feu se succèdent. Derrière moi, le bruit feutré d’une lourde porte d’un conteneur réfrigéré se referme. Une ménagère s’est emparée d’un sac de plat cuisiné. Une nappe de condensation recouvre désormais la vitre, opacifiant un court laps de temps sa transparence. Mais la mécanique des fluides va bientôt faire son travail, tout comme le verre antibuée. En dessous de zéro, les éléments réagissent autrement. Surtout dans un espace clos, totalement hermétique. Contrôlable.
À ma droite, les armoires frigorifiques exposent leurs cartons de glaces et desserts prêts-à-consommer. Leurs vibrations constantes produisent un son monocorde sans variation aucune. Une voix sourde qui invite à reprendre son sang-froid, à faire abstraction de ces attractions, loin de l’ambiance joyeuse et tropicale des ce titre de Kassav qui ne brisera pas la glace. Ici, on est au calme. Au pays du froid.
Après les premières rangées de cartons de pizzas qui se ressemblent toutes, clones tristes qui attirent tant bien que mal le chaland, faute d’idées, de mieux, de temps — faute de goût, surtout — me voici devant ma marque préférée, l’objet de mes centres d’intérêt dont les spots de pub étaient diffusés il y a encore quelques instants. Quelle inconscience ! À travers la vitre, la carcasse rectiligne des compartiments réfrigérés s’expose. Ses LED blafardes en soulignent les traits. Six étages métalliques se superposent à intervalles réguliers. Les prix restés affichés en façade, protégés de leur réglette en plastique, s’affichent comme autant d’indices, de témoignages des ventes retirées. Dans le ventre de la machine, de blancs intercalaires s’érigent, droits comme des arêtes, vestiges qui séparaient les différents produits stockés ici. Au fond, une plaque blanche de métal, criblée d’une centaine de petites ouvertures ovales, s’impose, sans pudeur, aux yeux des rares observateurs. L’armoire, dans son plus simple appareil, en dit bien plus que l’affichette scotchée à la va-vite sur sa vitre. Elle exhibe ce qui la rend unique. La vérité crue, nue, débarrassée de tout superflu. Je pourrais rester des heures ici, devant ce meuble vidé de tout produit, à disséquer son anatomie de verre, de métal et de lumière.
D’instinct, les clients passent leur chemin. Pour eux, il y a si peu à voir, hormis cette information scotchée sur la vitre de cet ensemble vide. Une page d’apparence blanche, étrangère et dénuée d’intérêt pour la majorité. Pour moi, une respiration essentielle, vitale même. Comme le saut dans le vide que j’ai fait à mon entrée dans cette école prestigieuse, saint Graal de la pub et du marketing.
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