SAISON 1 - Épisode 6 - SELECT YOUR FIGHTER
ÉTATS-UNIS — 2016
INSTALLATION ATLAS
La première chose qu'Emmanuel fit en descendant de l'hélicoptère fut d'allumer une cigarette.
La deuxième fut de se faire engueuler.
— Commander Elga !
Emmanuel continua de marcher.
— Commander !
Il s'arrêta.
Se retourna.
Un sergent venait vers lui avec cette démarche particulière des militaires qui savent parfaitement qu'ils vont dire quelque chose d'inutile mais que le règlement exige qu'ils le disent quand même.
— Il est interdit de fumer sur le tarmac.
Emmanuel regarda sa cigarette.
Puis le tarmac.
Puis le sergent.
— D'accord.
Le sergent attendit.
Emmanuel aussi.
— Vous devez l'éteindre.
— Ah.
Il tira une dernière fois dessus.
L'écrasa dans le cendrier fixé contre le bâtiment à trois mètres.
— Voilà.
— Merci, Commander.
Emmanuel reprit sa marche.
Le sergent repartit.
Emmanuel attendit cinq secondes.
Sortit une autre cigarette.
Le soldat qui marchait derrière lui éclata de rire.
— Je vous ai entendu.
— Désolé, Commander.
— Non, c'était bien.
Il alluma sa cigarette.
ATLAS n'avait rien d'impressionnant.
C'était probablement ce qui la rendait impressionnante.
Pas de gigantesque aigle en métal.
Pas de bunker avec douze missiles devant l'entrée.
Pas de soldats courant partout en criant des choses incompréhensibles.
Des bâtiments.
Du béton.
Des hangars.
Des antennes.
Des véhicules sans marquage.
Quelques hélicoptères.
Et suffisamment de caméras pour comprendre qu'une feuille morte devait probablement présenter ses papiers avant de toucher le sol.
Officiellement, ATLAS n'existait pas vraiment.
Officieusement, tout le monde savait qu'ATLAS existait.
Ce qui était une manière très moderne de ne pas exister.
Les Américains finançaient.
Les Français finançaient.
Les Russes finançaient.
Les Allemands finançaient.
Les Chinois finançaient.
D'autres États finançaient sans vouloir apparaître dans la phrase précédente.
Des industriels également.
Et derrière plusieurs sociétés, fondations, organismes et budgets dont personne ne semblait jamais parvenir à suivre complètement l'origine :
ORIGIN.
ATLAS intervenait là où les gouvernements avaient des problèmes qu'ils préféraient résoudre sans avoir officiellement rencontré les personnes chargées de les résoudre.
Extraction.
Négociation.
Sécurisation.
Renseignement.
Formation.
Protection.
Sabotage.
Et parfois des choses auxquelles on donnait des noms suffisamment administratifs pour éviter d'utiliser le mot approprié.
Emmanuel connaissait le mot approprié.
Il en avait pratiqué plusieurs.
Sur sa poitrine :
ELGA
Plus bas, son grade.
COMMANDER
À trente-sept ans, Emmanuel Elga avait déjà suffisamment travaillé pour ATLAS pour que beaucoup de gens sachent qui il était.
Et suffisamment peu parlé de ce travail pour que presque personne ne sache réellement ce qu'il faisait.
C'était pratique.
Il poussa une porte.
Un soldat le croisa.
— Commander.
— Lieutenant.
Une autre porte.
Badge.
Couloir.
Badge.
Ascenseur.
Badge.
Emmanuel regarda le lecteur.
— Vous aimez vraiment les badges.
Le militaire qui l'accompagnait sourit.
— Sécurité.
— Ça marche ?
— Normalement.
— Alors pourquoi je demande ?
Les portes s'ouvrirent.
Le général était derrière son bureau.
Soixante ans environ.
Uniforme impeccable.
Cheveux gris.
Le genre d'homme qui pouvait rester assis sans donner l'impression de se reposer.
Il lisait un rapport.
Emmanuel entra.
— Général.
— Elga.
Emmanuel regarda la cafetière.
Le général ne leva même pas les yeux.
— Non.
— J'ai rien demandé.
— Vous regardez mon café.
— J'évalue.
— Il est toujours aussi mauvais.
— Vous avez le budget pour renverser trois gouvernements mais toujours pas pour acheter du café.
Le général posa son stylo.
— Asseyez-vous.
Emmanuel s'assit.
Regarda encore la cafetière.
— N'insistez pas.
— Je trouve ça fascinant.
— Le café ?
— Vos priorités budgétaires.
Le général poussa un dossier vers lui.
FOSTER INDUSTRIES.
Emmanuel le regarda.
— On y est.
— Où en sommes-nous ?
— Foster accepte les nouvelles conditions sur les composants.
— Lesquels ?
— Mécanique de précision, guidage, certaines pièces aéronautiques. Il refuse l'exclusivité.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il n'est pas con.
— Argumentez.
Emmanuel croisa une jambe.
— Vous lui demandez de dépendre d'un consortium dont quatre membres pourraient décider demain matin qu'ils ne sont plus alliés.
Le général ne répondit pas.
— Lui dépend de ses clients. Vous voulez qu'il dépende de vous.
— C'est précisément le principe d'un contrat.
— Non. C'est le principe d'une laisse.
Le général regarda Emmanuel.
— Et vous lui avez dit ça ?
— Non.
— Heureusement.
— Je lui ai dit que l'exclusivité serait renégociée tous les dix-huit mois avec une clause de sortie automatique.
Petit silence.
— Nous n'avons jamais autorisé cette clause.
— Maintenant oui.
— Elga.
— Il a signé.
Le général resta silencieux.
Puis reprit le document.
— Vous êtes épuisant.
— Mais il a signé.
— C'est malheureusement votre meilleure défense.
Emmanuel sourit.
À peine.
Le général parcourut encore deux pages.
— Les volumes ?
— Acceptés.
— Délais ?
— Acceptés.
— Contrôle ?
— Partagé.
— Armement ?
— Deux fournisseurs secondaires restent à négocier.
— Quand ?
— La semaine prochaine.
Le général referma le dossier.
— Très bien.
Emmanuel se leva.
— Parfait.
— Rasseyez-vous.
Emmanuel resta debout.
— Pourquoi ?
— Parce que nous n'avons pas terminé.
— Moi si.
— Elga.
Il se rassit.
— Vous êtes chiant.
— Commander.
— Pardon. Vous êtes chiant, Général.
Le général ouvrit un tiroir.
Sortit un autre dossier.
Le posa sur la table.
Emmanuel regarda la couverture.
PHILADELPHIA.
Aucune réaction.
— Vous avez passé quatre jours là-bas.
— Oui.
— La négociation Foster en nécessitait un.
— J'aime prendre mon temps.
Le général le regarda.
— Vous ?
Emmanuel réfléchit.
— Bon argument.
Le général ouvrit le dossier.
Une photographie apparut.
Une Ferrari F50 blanche.
Ou ce qu'il en restait.
Emmanuel regarda la photo.
— Jolie.
— Elle l'était davantage avant.
— Question de goût.
Une autre photo.
Nicky Foster.
Dix-neuf ans.
Blonde.
Lunettes roses.
Capuche blanche.
Emmanuel ne bougea pas.
— Nicole Foster.
— Nicky.
Le général releva les yeux.
Une seconde.
Emmanuel comprit immédiatement son erreur.
Pas une erreur importante.
Mais une erreur.
— Nicky ?
— Elle s'appelle comme ça.
— Son dossier dit Nicole.
— Son dossier est mauvais.
Le général observa Emmanuel.
Puis la photo.
— Très bien.
Il prit un stylo.
Écrivit quelque chose.
— Nicky Foster.
Emmanuel attendit.
— Courses clandestines. Plusieurs interpellations sans poursuites. Très bon niveau en sports de combat. Capacités de conduite très au-dessus de la moyenne. Forte influence sur son groupe.
Il retourna une page.
— Et une relation particulièrement conflictuelle avec la notion de propriété automobile.
Emmanuel regarda la Ferrari.
— Ça, oui.
— Cent mille dollars engagés sur une course.
— Elle a gagné.
— Elle a détruit une Ferrari.
— Aussi.
— Une Pagani.
— C'était pas la sienne.
Le général leva lentement les yeux.
Emmanuel haussa les épaules.
— Faut voir le positif.
— Elle aurait pu tuer quelqu'un.
Cette fois Emmanuel ne plaisanta pas.
— Oui.
Le général le remarqua.
— Et elle aurait pu mourir.
— Oui.
— Pourtant vous étiez là.
Emmanuel regarda la photographie.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Je voulais voir.
Le général resta immobile.
Puis :
— Voir quoi ?
Emmanuel regarda Nicky.
Trois Barbie lui revinrent à l'esprit.
Une blonde.
Une brune.
Une autre avec un bras en moins.
— Jusqu'où elle irait.
Le général fronça légèrement les sourcils.
— Et ?
Emmanuel releva les yeux.
— Elle a dix-neuf ans.
— Ce n'est pas une réponse.
— Si.
Le général referma le dossier Philadelphia.
Et en ouvrit un deuxième.
Emmanuel vit immédiatement le mot.
NEW YORK.
Cette fois, il ne regarda pas le général.
Une photographie glissa sur la table.
Un garçon.
Noir.
Jeune.
Sourire insolent.
Un jeu de cartes entre les doigts.
ALEXANDER WALKER.
Une seconde photographie.
Une rue de Harlem.
Une petite table.
Trois gobelets.
Un homme âgé.
Des billets.
Un échiquier posé à côté.
Le général posa un doigt dessus.
— Alexander Walker.
Emmanuel regarda la photo.
— Alex.
Le général eut un minuscule sourire.
— Évidemment.
Il consulta le dossier.
— Parents décédés tôt. Élevé en grande partie par son grand-père. Excellent niveau académique. Université. Mathématiques très solides. Psychologie, probabilités, mémoire remarquable.
Une page.
— Échecs.
Une autre.
— Prestidigitation.
Encore une.
— Jeux d'argent.
Emmanuel leva un sourcil.
— Il gagne ?
— Souvent.
— Alors c'est pas un problème.
— Il fréquente aussi des gens qui apparaissent dans plusieurs dossiers de la police de New York.
— Harlem.
— C'est votre explication ?
— Ça explique beaucoup de choses.
Le général posa la photographie de son grand-père devant Emmanuel.
— Et lui ?
Emmanuel la regarda.
Longtemps.
— Très bon joueur d'échecs.
— Vous avez joué contre lui ?
— Oui.
— Résultat ?
Emmanuel ne répondit pas.
Le général sourit.
— Intéressant.
Emmanuel leva les yeux.
— Faites attention avec ce mot.
— Pourquoi ?
— Rien.
Le général sortit un troisième dossier.
Cette fois :
HUNGARY.
Emmanuel ne bougea plus du tout.
Une photographie.
Une fille.
Encore une enfant.
Des cheveux attachés.
Un ordinateur.
Le général posa le dossier.
DIANA ZRUPKÓ.
— Celle-ci m'intéresse particulièrement.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle est une enfant.
— J'avais remarqué.
— Et parce qu'elle est entrée dans deux systèmes auxquels certains de nos spécialistes n'ont pas réussi à accéder.
Emmanuel regarda le dossier.
— Changez de spécialistes.
Le général resta silencieux.
— Sérieusement.
— Elle a quel âge, Elga ?
Emmanuel le regarda.
— Vous avez le dossier.
— Je veux vous l'entendre dire.
— Pourquoi ?
— Parce que vous semblez trouver parfaitement normal qu'une enfant hongroise intervienne sur des systèmes de sécurité internationaux.
— J'ai jamais dit que c'était normal.
— Vous travaillez avec elle ?
Emmanuel ne répondit pas.
Le général s'appuya contre son fauteuil.
— Philadelphia.
Il posa la photo de Nicky.
— New York.
Alex.
— Hongrie.
Diana.
Trois photographies.
Alignées.
Emmanuel les regarda.
Nicky.
Alex.
Diana.
Le général aussi.
— Vous voyagez beaucoup.
— C'est dans ma fiche de poste.
— Pas là.
Silence.
— Vous allez souvent à New York.
— Bonne bouffe.
— Vous allez souvent en Hongrie.
— Bonne bouffe aussi.
— Et Philadelphia.
Emmanuel sourit.
— Cheesesteak.
Le général le regarda.
— Vous détestez le fromage.
Silence.
Emmanuel pencha légèrement la tête.
— Vous me surveillez beaucoup.
— C'est mon travail.
— C'est inquiétant.
— Pas autant que ce que je regarde actuellement.
Il désigna les trois photographies.
— Qu'est-ce que vous faites, Elga ?
— Rien.
— Trois personnes.
Emmanuel regarda les dossiers.
— Il y en a davantage.
Le général cessa de bouger.
Petit silence.
— Combien ?
— Je sais pas.
— Vous ne savez pas ?
— Non.
— Pourtant vous les suivez.
— Certains.
— Depuis combien de temps ?
Emmanuel ne répondit pas.
Le général regarda Nicky.
— Foster, vous la connaissez depuis qu'elle est enfant.
Silence.
— Walker aussi.
Silence.
Puis Diana.
— Elle également.
Emmanuel se cala contre le fauteuil.
— Vous avez une question ?
— Oui.
Le général rapprocha les trois photographies.
— Vous constituez une équipe ?
— Non.
— Une cellule ?
— Non.
— Un réseau ?
— Non.
— Une future unité ?
— Non.
— Alors quoi ?
Emmanuel regarda les trois.
— Je regarde.
Le général eut presque un rire.
— Vous traversez l'Atlantique pour regarder des enfants grandir ?
— Apparemment.
— Pourquoi eux ?
Emmanuel ne répondit pas immédiatement.
Comment expliquer quelque chose qu'il ne comprenait pas encore complètement lui-même ?
Il y avait parfois cette sensation.
Depuis toujours.
Des choses qui se connectaient.
Pas des visions.
Pas réellement.
Des informations.
Des possibilités.
Des mouvements.
Une mécanique invisible dont il apercevait parfois certaines pièces avant de savoir à quoi servait la machine.
Avec Nicky, ça avait commencé sur un tapis.
Avec Alex, autrement.
Avec Diana, encore autrement.
Trois personnes.
Trois trajectoires.
Rien qui aurait dû les relier.
Et pourtant.
Intéressant.
Le général attendait.
Emmanuel finit par répondre.
— Parce que je veux voir ce qu'ils vont devenir.
— Vous avez une idée.
— Non.
— Vous avez toujours une idée.
— Justement.
Le général regarda Nicky.
— Foster est instable.
— Elle a dix-neuf ans.
— Violente.
— Non.
Le général releva les yeux.
— Vous avez lu son dossier ?
— Oui.
— Alors ?
— Elle aime se battre.
— Nuance subtile.
— Importante.
Le général regarda Alex.
— Walker manipule les gens.
— Il fait de la magie.
— Vous appelez ça comment ?
— De la magie.
— Elga.
— Il leur dit qu'il va les tromper avant de les tromper. C'est probablement plus honnête que la moitié des gens ici.
Le général regarda Diana.
— Et elle ?
Emmanuel sourit.
— Elle est meilleure que vos spécialistes.
— J'avais compris.
— Alors vous avez votre réponse.
— Non.
Le général repoussa légèrement son fauteuil.
— J'ai trois profils.
Il désigna Nicky.
— Action. Combat. Conduite. Leadership.
Alex.
— Observation. Stratégie. Manipulation. Adaptation.
Diana.
— Systèmes. Information. Technologie.
Puis Emmanuel.
— Et un commandant ATLAS qui apparaît régulièrement dans leur environnement depuis des années.
Silence.
— Vous les évaluez pour nous ?
Voilà.
La question.
Emmanuel regarda les trois photos.
Puis le général.
— J'évalue toujours ce qui pourrait nous être utile un jour.
Le général hocha lentement la tête.
Réponse professionnelle.
Parfaite.
— Groupes d'élite ?
— Peut-être.
— Sous votre commandement ?
Emmanuel regarda Nicky.
Cette façon de lever deux doigts et d'arrêter Dex.
Alex.
Ce cerveau qui cherchait constamment le mécanisme derrière le mécanisme.
Diana.
Neuf ans et déjà capable de lui expliquer qu'il avait tort avec suffisamment d'assurance pour que cela devienne parfois agaçant.
Un léger sourire.
— Pas encore.
Le général prit son stylo.
Nota quelque chose.
Emmanuel le regarda faire.
Il ne demanda pas quoi.
Le général ouvrit ensuite une quatrième fiche.
Emmanuel reconnut immédiatement le visage.
DAMON FOSTER.
Il ne dit rien.
— Celui-ci, en revanche, je comprends.
Emmanuel leva les yeux.
— Ah oui ?
— Champion. Expérience professionnelle. Discipline. Physique exceptionnel. Combat au plus haut niveau. Profil immédiatement exploitable.
Emmanuel regarda Damon.
— Non.
— Non ?
— Pas immédiatement.
Le général tourna une page.
— Mexique.
Silence.
— Vous étiez là.
— Oui.
— Combat clandestin.
— Oui.
— Contre lui.
— Oui.
— Vous avez gagné.
Emmanuel haussa légèrement les épaules.
— Apparemment.
— Et refusé l'argent.
— J'en avais pas besoin.
— Beaucoup d'argent.
— J'en avais toujours pas besoin.
Le général observa son visage.
— Foster avait quitté le circuit.
— Oui.
— Après avoir tué accidentellement un homme pendant un combat.
Emmanuel ne répondit pas.
— Il disparaît. Mexique. Dépression. Combats clandestins.
Une page tourna.
— Vous l'affrontez.
Encore une.
— Vous refusez votre prime.
Encore une.
— Quelques mois plus tard, Damon Foster reprend sa carrière.
Le général posa le dossier.
— Coïncidence ?
Emmanuel regarda Damon.
— Il avait encore quelque chose à faire.
— Pour vous ?
— Pour lui.
Le général resta silencieux.
Puis :
— Vous recrutez vraiment bizarrement.
Emmanuel releva les yeux.
— Je vous ai déjà dit que je recrutais personne.
— Pourtant vous intervenez.
— Parfois.
— Pourquoi ?
— Parce que parfois quelqu'un a juste besoin qu'on lui rappelle qu'il peut encore avancer.
Le général regarda le dossier.
— Vous lui avez rappelé ça en lui cassant la gueule dans une cage ?
Emmanuel réfléchit.
— Présenté comme ça...
— Comment voulez-vous que je le présente ?
— Avec plus de poésie.
Le général eut un petit rire malgré lui.
Emmanuel repoussa doucement la photographie de Damon.
Pas parce qu'il n'était pas important.
Au contraire.
Mais Damon avait déjà commencé à retrouver sa route.
Les trois autres étaient encore en train de chercher la leur.
Le général rassembla les dossiers.
Nicky.
Alex.
Diana.
Il les posa devant Emmanuel.
— Imaginons que vous ayez raison.
— Sur quoi ?
— Sur eux.
Emmanuel attendit.
— Imaginons que Foster apprenne à contrôler ce qu'elle a.
Nicky.
— Que Walker devienne aussi bon que vous semblez le penser.
Alex.
— Que cette enfant continue à progresser à ce rythme.
Diana.
Le général croisa les bras.
— Dans dix ans, j'ai quoi devant moi ?
Emmanuel regarda les trois photos.
Dix ans.
Il n'en savait rien.
C'était précisément le problème.
Ou peut-être précisément ce qui l'intéressait.
— Trois adultes.
Le général soupira.
— Vous savez parfaitement ce que je demande.
— Alors posez mieux la question.
— Très bien.
Il se pencha.
— Dans dix ans, est-ce que ces trois personnes pourraient constituer le noyau d'une unité capable d'opérer sous votre commandement ?
Emmanuel regarda Nicky.
Puis Alex.
Puis Diana.
Quelque chose bougea.
Cette sensation encore.
Possibilités.
Branches.
Conséquences.
Il n'avait pas les mots.
Pas encore.
— Peut-être.
— Vous les voulez ?
Emmanuel releva les yeux.
La question l'amusa presque.
— Non.
Le général fronça les sourcils.
— Non ?
— Non.
— Vous passez des années à les observer mais vous ne les voulez pas ?
— C'est pas des voitures.
— Vous comprenez très bien ce que je veux dire.
— Oui.
Emmanuel posa un doigt sur la photo de Nicky.
— Elle choisira.
Alex.
— Lui aussi.
Diana.
— Elle aussi.
— Et s'ils choisissent mal ?
Emmanuel retira sa main.
— Alors ils choisiront mal.
— Vous accepteriez ça ?
Cette fois, Emmanuel réfléchit réellement.
— Faudra bien.
Le général le regarda longtemps.
— Vous êtes un étrange commandant.
— On me l'a déjà dit.
— Un commandant est censé donner une direction.
— À ses soldats.
Il désigna les trois photos.
— C'est pas mes soldats.
Pas encore.
Peut-être jamais.
Le général reprit les dossiers.
— Et si un jour ils viennent à vous ?
Emmanuel se leva.
Remit correctement sa veste.
— Là, on verra.
— Vous ne voulez toujours pas savoir ce que j'en pense ?
— Non.
— Pourquoi ?
Emmanuel regarda une dernière fois les trois photographies.
Nicky.
Alex.
Diana.
Une pilote qui ne savait pas encore s'arrêter.
Un magicien qui cherchait déjà ce qu'il y avait derrière les choses.
Une gamine capable de voir le monde comme un système qu'il suffisait d'ouvrir.
Trois gosses.
Trois trajectoires.
Trois possibilités.
Et aucune raison rationnelle pour qu'un jour leurs routes se croisent.
Emmanuel eut ce petit sourire que le général connaissait bien.
— J'ai pas fini de regarder.
Il se dirigea vers la porte.
— Elga.
Emmanuel s'arrêta.
— Oui ?
— Votre rapport de mission.
— Demain.
— Il devait être remis ce matin.
— Donc demain, ça fera seulement vingt-quatre heures de retard.
— Ce n'est pas comme ça que fonctionne un délai.
Emmanuel ouvrit la porte.
— Dites ça à Nicky Foster.
La porte se referma.
Le général resta seul.
Il regarda les dossiers.
Philadelphia.
New York.
Hongrie.
Puis le quatrième.
Damon Foster.
Il réfléchit.
Ouvrit son ordinateur.
Créa un nouveau fichier.
Dans la rubrique :
POTENTIAL SPECIAL OPERATIONS ASSETS
Il entra trois noms.
FOSTER, NICKY.
WALKER, ALEXANDER.
ZRUPKÓ, DIANA.
Il s'arrêta.
Réfléchit.
Puis ajouta une note.
PERSONAL EVALUATION - COMMANDER ELGA
Il sauvegarda.
Ferma le fichier.
Il venait de commettre une erreur.
Pas une erreur militaire.
Pas une erreur de renseignement.
Une erreur beaucoup plus simple.
Il pensait qu'Emmanuel Elga cherchait des soldats pour ATLAS.
Emmanuel descendait déjà l'escalier.
Il ne cherchait pas des soldats.
Il ne cherchait même pas encore des élèves.
Il regardait simplement des êtres humains dont quelque chose lui disait qu'ils pourraient aller très loin.
À condition que personne ne décide à leur place de la direction.
Dans le couloir, Emmanuel sortit son paquet de cigarettes.
Le sergent du tarmac arrivait en sens inverse.
Il vit la cigarette.
Puis Emmanuel.
— Commander...
Emmanuel la remit lentement dans le paquet.
— J'ai rien fait.
— Merci.
Le sergent continua.
Emmanuel attendit qu'il tourne au coin.
Ressortit la cigarette.
L'alluma.
Puis continua tranquillement vers la sortie.
Il avait un avion à prendre.
Et ailleurs, quelqu'un d'intéressant à regarder grandir.
💬 Commentaires 2
Quitte à se choisir un grade, autant que ce soit pas trop mal quand même.
On en apprend un peu plus sur notre Manu ; les enfants, la préparation, l'attente. On ne sait toujours pas vraiment pourquoi, mais bon, le mystère et le suspense dure plus longtemps.