SAISON 1 - Épisode 1 -HADOUKEN !
PHILADELPHIE - 2003
Nicky Foster s’ennuyait.
À six ans, elle possédait déjà suffisamment de jouets pour rendre jaloux un magasin entier.
Des Barbie. Des Ken. Des robes. Des chaussures minuscules. Une maison rose à plusieurs étages. Une voiture rose. Un cheval rose. À croire que les fabricants de jouets avaient collectivement décidé qu’une petite fille devait vivre dans une forme avancée d’agression chromatique.
Nicky avait trouvé une utilisation plus intéressante.
— Toi, tu restes là.
Elle planta Ken contre le pied du canapé.
Trois Barbie lui faisaient face.
Une blonde sans chaussure.
Une brune dont Nicky avait arraché la robe parce qu’elle gênait les mouvements.
Et une troisième à laquelle il manquait un bras.
Ken tenta une sortie.
La blonde lui sauta dessus.
— Non.
Nicky le repoussa violemment sur le tapis.
— T’as perdu.
À quelques mètres, derrière un immense bureau en bois sombre, son père travaillait.
Le bureau occupait presque tout un côté de la pièce. Derrière lui, Philadelphia s’étendait à travers les grandes baies vitrées. Verre, acier, pierre, œuvres d’art contemporain probablement hors de prix.
Nicky avait déjà demandé pourquoi un tableau complètement blanc coûtait autant.
Son père lui avait répondu qu’elle comprendrait plus tard.
Elle avait conclu que les adultes étaient parfois idiots.
L’interphone sonna.
Son père appuya sur une touche sans quitter un document des yeux.
— Oui ?
La voix de sa secrétaire résonna.
— Oui, monsieur, votre rendez-vous de...
— Oui. Faites-le monter.
Il coupa.
Nicky leva les yeux une seconde.
Puis Barbie Blonde remit Ken au sol.
— Boum.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit.
Nicky s’arrêta.
Un homme entra.
Jeune.
Beaucoup plus jeune que ceux qui venaient habituellement voir son père.
Veste sombre. Chemise claire. Pas de cravate. Des cheveux légèrement en bataille. Il tenait un paquet cadeau sous un bras.
Rien de spectaculaire.
Il n’entra pas comme les autres.
Il ne regarda pas immédiatement la pièce pour savoir où se placer.
Il savait déjà.
Il referma tranquillement la porte derrière lui et avança.
Nicky oublia Ken.
Son père se leva.
— Emmanuel.
L’homme lui serra la main.
— Foster.
Il avait un accent que Nicky ne réussit pas à identifier.
Il posa le paquet près d’un fauteuil.
Pas devant elle.
Pas même dans sa direction.
Comme s’il n’avait aucune importance.
Puis il s’assit.
Nicky le regarda.
Puis le cadeau.
Puis lui.
Son père commença immédiatement à parler.
— J’ai reçu la nouvelle proposition d’ATLAS.
Emmanuel croisa une jambe.
— Et ?
— Ils veulent accélérer.
— Ils veulent toujours accélérer.
— Cette fois, ils ont les moyens.
Nicky n’écoutait déjà plus.
Elle repositionna ses poupées.
Emmanuel tourna légèrement la tête.
Son regard descendit vers le tapis.
Ken.
Trois Barbie.
Une seconde.
Intéressant...
Il revint à la conversation.
— Les terrains ?
— J’en contrôle encore la majorité.
— Encore ?
Le père de Nicky eut un sourire.
— C’est précisément pour ça qu’ils t’envoient.
— Ils ne m’envoient pas.
— Non ?
— Ils me demandent.
Petit silence.
Le père de Nicky sourit davantage.
— Bien sûr.
Nicky regarda encore le paquet.
Puis Emmanuel.
Il continuait à parler comme s’il ne l’avait pas vue.
Elle attendit.
Trente secondes.
Une minute.
Deux.
Insupportable.
— Monsieur ?
Son père s’arrêta.
— Nicky.
Emmanuel tourna la tête.
Elle montra la boîte.
— Il y a quoi dedans ?
Son père ferma les yeux une demi-seconde.
— Nicky...
Emmanuel regarda le paquet.
Puis elle.
— Ouvre.
— Emmanuel...
Il leva légèrement une main vers son père.
Nicky était déjà debout.
Elle traversa la pièce, s’agenouilla devant la boîte et massacra le papier cadeau avec une efficacité remarquable.
Elle ouvrit.
Silence.
Une Lamborghini Countach radiocommandée.
Blanche.
Pas un jouet grossier.
Une reproduction détaillée, lourde, avec suspensions, pneus gomme, télécommande professionnelle et suffisamment de boutons pour donner l’impression qu’on pouvait contacter la NASA avec.
Nicky resta immobile.
Elle passa doucement un doigt sur la carrosserie.
Puis regarda Emmanuel.
Quelque chose de très léger apparut au coin de sa bouche.
Pas vraiment un sourire.
Nicky prit la télécommande.
— Elle va vite ?
— Essaie.
Elle regarda la voiture.
Puis la porte.
Puis son père.
Son père soupira déjà.
Emmanuel la regardait toujours.
Nicky serra la télécommande.
Emmanuel désigna la Countach du menton.
— Alors ?
— T’attends quoi ?
Nicky sourit.
Un vrai sourire, cette fois.
Immense.
Emmanuel se recula dans son fauteuil.
— Va faire fumer les pneus.
PHILADELPHIE - 2016
Une Ferrari F50 blanche glissa entre deux piliers de béton avant de s’immobiliser en travers du parking dans un hurlement de gomme.
Le moteur rugit encore une seconde.
Puis silence.
Une cinquantaine de personnes entouraient déjà la zone.
Musique.
Néons.
Téléphones.
Billets.
Filles.
Mecs.
Voitures dont certaines avaient probablement coûté davantage en modifications qu’en achat.
Au-dessus d’une entrée désaffectée, quelqu’un avait projeté un symbole sur le béton :
Une tête de mort.
Ancien casque de pilote automobile.
Deux ailes.
SEEK AND DESTROY
PHILADELPHIA
La portière de la Ferrari s’ouvrit.
Une basket blanche toucha le sol.
Puis l’autre.
Nicky sortit.
Dix-neuf ans.
Pantalon blanc.
Veste blanche.
Capuche blanche.
Lunettes roses transparentes sans monture.
Les seuls éléments de couleur sur elle étaient ses lèvres et les reflets des enseignes sur ses verres.
Vale s’approcha la première.
Porsche 911 Turbo sombre derrière elle.
— T’es en retard.
Nicky ferma sa Ferrari.
— Non.
— De vingt-trois minutes.
— Donc ils m’attendaient.
Vale la regarda.
— C’est assez fascinant, ta relation au temps.
— Merci.
— C’était pas un compliment.
— Je prends quand même.
Malik Coleman, dit Switch, leva les yeux de sa tablette.
Sa GT-R était stationnée quelques mètres plus loin.
— Deux voitures de police à six blocs. Une troisième qui tourne autour des docks.
— Elles viennent pour nous ?
— Nikki, la moitié des voitures ici ne sont probablement pas légales.
— Donc ?
— Donc je ne pense pas que ce soit pour le club de lecture.
Dex éclata de rire.
Il était adossé à sa Viper, bras croisés.
— J’aime bien le club de lecture.
Nicky le regarda.
— T’as déjà lu un livre ?
— Plein.
— Avec des images ?
— Principalement.
Ji-ho Park surgit de derrière la Ferrari.
— Coupe ton moteur.
Nicky se retourna.
— Il est coupé.
— Complètement.
— J.
— Tes températures sont trop hautes.
— Bonsoir à toi aussi.
Il ouvrit déjà le capot.
Nicky regarda Vale.
— Tu vois ce que je subis ?
— Tu lui as demandé de préparer ta voiture.
— Je lui ai demandé de la rendre plus rapide.
Ji-ho leva la tête.
— Ce qui implique idéalement qu’elle reste entière.
— Détail.
Un mouvement parcourut la foule.
Le crew adverse arrivait.
Une Pagani Zonda avança lentement entre les voitures.
Grise.
Basse.
Obscène.
Le genre d’objet capable de déclencher simultanément une érection chez un adolescent et une crise cardiaque chez un assureur.
Elle s’arrêta face à la Ferrari.
Le conducteur sortit.
Grand.
Vingt-cinq ans environ.
Veste noire.
Chaîne autour du cou.
Derrière lui, une douzaine de personnes.
Il regarda Nicky.
Puis la Ferrari.
Puis encore Nicky.
— Foster.
— Toujours.
— J’avais peur que papa t’interdise de sortir.
Quelques rires derrière lui.
Nicky descendit doucement ses lunettes sur son nez.
— Ta mère sait que t’as pris sa voiture ?
Les rires changèrent de camp.
Dex éclata franchement.
Vale se mordit la lèvre.
Switch leva un doigt sans quitter sa tablette.
— Celle-là était correcte.
Le sourire de l’homme disparut.
Il s’approcha.
Très près.
Nicky ne bougea pas.
Dex se redressa.
Nicky leva simplement deux doigts.
Cool Dex.
Dex se rassit contre la Viper.
L’homme regarda autour de lui.
— Cinquante mille.
Nicky haussa un sourcil.
— C’est tout ?
— Cent.
— Là, on commence à parler.
Switch leva les yeux.
— Non.
Nicky tourna la tête.
— Quoi, non ?
— On ne commence pas à parler.
— Switch.
— Je suis ton ami. C’est précisément pour ça que je suis contractuellement obligé de te dire quand tu fais de la merde.
— Je me souviens pas avoir signé de contrat.
— Moi si.
Nicky regarda Vale.
— Pourquoi je les garde ?
— Parce que sans nous tu serais morte depuis deux ans.
— Un an et demi.
Ji-ho referma sèchement le capot.
— Trois mois.
— Merci J.
Le chef adverse sourit.
— Cent mille.
Nicky tendit la main.
— Cent mille.
Ils se serrèrent.
Autour d’eux, la foule explosa.
Tout en haut du parking, derrière une rambarde, un homme observait.
Capuche kaki sombre.
Mains dans les poches.
Personne ne faisait attention à lui.
En bas, Nicky venait de répondre quelque chose au chef adverse.
La foule éclata de rire.
L’homme sous la capuche esquisca un sourire.
À peine.
Puis il regarda la Ferrari.
La Zonda.
Nicky.
Il resta là.
Les voitures se placèrent.
Switch s’accroupit à la fenêtre de Nicky.
— J’ai coupé trois caméras sur le premier secteur. Après, t’es visible.
— Combien de temps ?
— Sept minutes avant que quelqu’un comprenne que trois caméras qui meurent exactement en même temps, c’est pas une coïncidence.
— T’es pessimiste.
— Je suis compétent.
Vale se pencha.
— Il va essayer de te pousser.
— Je sais.
— Non, Foster. Il va vraiment essayer de te pousser.
— Encore mieux.
Vale soupira.
— Voilà pourquoi je bois.
Ji-ho arriva.
— Les freins sont chauds.
— Ils freinent ?
— Ce n’est pas une question binaire.
Nicky remit ses lunettes.
— Pour moi, si.
Ji-ho la fixa.
— Je te déteste.
— Non.
— Si.
— Tu m’aimes.
— J’aime la voiture.
Dex tapa deux fois sur le toit.
— Défonce-le.
Ji-ho se retourna.
— Ne l’encourage pas !
— Trop tard.
La foule recula.
Une fille se plaça entre les deux voitures.
Bras levés.
Le moteur de la Ferrari monta.
La Zonda répondit.
Nicky inspira.
Puis sourit.
Tout en haut du parking, l’homme à la capuche n’était plus là.
La main tomba.
Les deux voitures partirent.
Philadelphia se transforma en tunnel.
Lumières.
Béton.
Métal.
Ponts.
Containers.
Feux rouges traversés comme s’ils n’étaient que des suggestions.
La Zonda prit l’avantage sur les premiers mètres.
Nicky resta derrière.
Calme.
Cent mètres.
Deux cents.
Switch dans l’oreillette :
— À gauche dans quatre cents.
— Je sais.
— Je fais mon travail.
— Très bien.
— Merci.
— Tais-toi.
— Voilà.
La Zonda entra dans le virage trop vite.
Nicky coupa.
Attendit.
Puis replongea à l’intérieur.
Les deux voitures ressortirent côte à côte.
Vale cria devant les écrans :
— OUI !
Dex leva les deux bras.
— FOSTER !
Ji-ho ne disait rien.
Il regardait les températures.
— Freine...
La Ferrari passa devant.
Nicky sourit.
Un carrefour.
Un camion.
Elle passa.
La Zonda aussi.
De justesse.
— Deux minutes quinze, annonça Switch.
— Où sont les flics ?
— Partout où j’aimerais qu’ils ne soient pas.
La Zonda revint.
Un choc.
Léger.
Latéral.
Nicky tourna la tête.
Le conducteur adverse lui sourit.
— Connard.
Deuxième choc.
Plus fort.
La Ferrari dévia.
Nicky corrigea.
— Foster, dit Vale dans l’oreillette. Laisse tomber.
Troisième tentative.
Nicky regarda droit devant.
— Il veut jouer.
Switch comprit immédiatement.
— Nikki.
— Quoi ?
— Non.
— T’es chiant.
— NICKY.
Elle accéléra.
La Ferrari passa devant.
La ligne improvisée était à moins d’un kilomètre.
Elle avait gagné.
Elle le savait.
Tout le monde le savait.
La Zonda aussi.
Nicky aurait pu continuer.
Elle ne continua pas.
Elle ralentit légèrement.
La Zonda revint à hauteur.
— Qu’est-ce qu’elle fout ? demanda Dex.
Vale ferma les yeux.
— Oh non.
Nicky regarda le conducteur.
Puis sourit.
Il tenta une nouvelle fois de la pousser.
Cette fois, elle l’attendait.
Elle donna un coup de volant.
Sec.
Précis.
Contact.
La Zonda partit.
Une demi-seconde.
Puis une seconde.
Elle traversa deux voies, heurta une barrière, pivota et disparut dans un nuage de métal, d’étincelles et de plastique.
— PUTAIN ! cria Switch.
Dex :
— OOOOOOOOH !
Ji-ho :
— MAIS ELLE EST COMPLÈTEMENT MALADE !
Vale :
— On le savait déjà !
Nicky franchit la ligne seule.
Seek and Destroy explosa.
Cent mille dollars.
Victoire.
Foster.
Elle leva le poing.
Puis posa le pied sur le frein.
La pédale descendit.
Trop loin.
Nicky fronça les sourcils.
Pompa.
Rien.
— J ?
Ji-ho pâlit devant l’écran.
— Nikki...
Elle rappuya.
La pédale s’enfonça.
— J.
— T’as plus de freins.
Elle regarda devant.
Le mur arrivait.
— Ah.
Switch cria :
— FREIN À MAIN !
— JE SAIS !
Elle tira.
La Ferrari pivota.
Trop vite.
Premier choc.
L’arrière explosa contre une glissière.
Deuxième.
La voiture tourna.
Pare-brise.
Airbag.
Métal.
Un lampadaire.
Le monde devint blanc.
Puis noir.
Quelqu’un criait son nom.
Nicky ouvrit les yeux.
Elle ne savait plus très bien où était le haut.
Un goût de sang.
Une douleur atroce dans la bouche.
Elle bougea.
Mauvaise idée.
— Putain...
Dehors, des sirènes.
Elle regarda la portière.
Coincée.
Elle donna un coup.
Rien.
Encore.
La portière céda.
Elle tomba presque au sol en sortant.
La Ferrari derrière elle ressemblait désormais à une sculpture contemporaine extrêmement chère.
Nicky posa une main sur sa bouche.
Du sang.
Elle cracha quelque chose.
Une dent.
— Sérieusement ?
Les sirènes se rapprochaient.
Des lumières bleues apparurent au bout de la rue.
Nicky essaya de marcher.
Une voiture arriva.
Noire.
Toyota Supra.
Pas de néons.
Pas d’aileron absurde.
Pas de carrosserie modifiée.
Presque stock.
Elle freina devant elle.
La portière passager s’ouvrit.
Nicky regarda à l’intérieur.
Puis s’immobilisa.
L’homme au volant tourna simplement la tête.
Elle le reconnut.
Immédiatement.
Treize ans.
Aucune hésitation.
Emmanuel Elga.
— Bonsoir, Nicky.
Elle resta plantée là.
Sirènes.
Emmanuel regarda dans son rétroviseur.
Puis elle.
— Tu veux rester ?
Nicky monta.
La Supra partit.
La première voiture de police arriva au carrefour.
La Supra avait déjà tourné.
Emmanuel conduisait vite.
Pas comme Nicky.
Aucun mouvement inutile.
Il ne prenait jamais une rue parce qu’elle était vide.
Il la prenait avant qu’elle le devienne.
Nicky regarda derrière.
— Ils arrivent.
— Je sais.
— Ils nous suivent.
— Non.
Elle regarda de nouveau.
Une voiture de police passa au croisement derrière eux.
— Putain.
Emmanuel changea de voie.
Un feu passa à l’orange.
Il ralentit.
Nicky le regarda comme s’il venait de commettre un crime contre l’humanité.
— Pourquoi tu ralentis ?
— Le feu est orange.
— Il y a les flics !
— Justement.
Il s’arrêta.
Une voiture de police traversa l’intersection devant eux à toute vitesse.
Nicky resta silencieuse.
Feu vert.
Emmanuel repartit.
Deux rues.
Un parking.
Une station-service.
Il entra.
Coupa les phares.
Attendit quinze secondes.
Puis ressortit tranquillement par l’autre côté.
Plus de sirènes.
Nicky le regarda.
— C’était quoi, ça ?
— Conduire.
Elle fronça les sourcils.
— Je sais conduire.
Emmanuel regarda sa lèvre ouverte.
— Manifestement.
Elle lui fit un doigt.
Il sourit.
À peine.
Quelques minutes plus tard :
— Pizza ?
Nicky toucha sa bouche.
— Peut-être.
Emmanuel la regarda.
— Donuts ?
Elle grimaça.
Il observa le sang, la joue qui gonflait et l’espace laissé par la dent.
— Non.
— Quoi ?
— Milk-shake.
PLUS TARD
Le drive-in semblait sorti d’une autre époque.
Vieilles enseignes.
Néons fatigués.
Voitures stationnées devant un écran géant.
Sur l’écran :
Jean-Claude Van Damme.
Street Fighter.
Nicky était affalée sur le siège passager de la Supra.
Une poche remplie de glace contre la joue.
Un énorme milk-shake dans l’autre main.
Elle essaya d’aspirer.
Douleur.
— Putain...
Emmanuel regardait le film.
— La glace.
— Je l’ai.
— Sur ta joue.
— Elle est sur ma joue.
— Pas assez.
Nicky appuya davantage.
— Content ?
— Beaucoup.
Elle regarda l’écran.
Van Damme faisait quelque chose de très sérieux dans un film qui ne l’était pas du tout.
— C’est vraiment mauvais.
Emmanuel tourna lentement la tête.
— Quoi ?
— Le film.
— Non.
— Si.
— Non.
— C’est nul.
Il la regarda comme si elle venait d’insulter sa mère.
Puis retourna vers l’écran.
— T’as dix-neuf ans. Tu sais rien.
Nicky éclata de rire.
Erreur.
— Aïe ! Putain !
Emmanuel continua de regarder le film.
Un silence.
Nicky l’observa.
— Je me souviens de toi.
— Je sais.
— Comment tu peux savoir ?
— T’es montée dans ma voiture.
— Y avait les flics.
— Ça aide.
Elle sourit derrière sa poche de glace.
— Tu m’avais offert une Lamborghini.
— Countach.
— Je sais.
— Non.
Nicky plissa les yeux.
— Quoi, non ?
— Si tu savais, t’aurais dit Countach.
Elle le fixa.
— T’es toujours aussi chiant ?
— Probablement.
Quelques secondes.
Van Damme occupait toujours l’écran géant.
Nicky aspira une autre gorgée.
— Et alors, elle est où, cette Countach ?
Elle baissa les yeux vers son milk-shake.
— Je l’ai éclatée contre un mur.
Emmanuel tourna la tête.
La regarda.
Pas longtemps.
— Intéressant.
Nicky fronça les sourcils.
— Quoi ?
Il regardait déjà le film.
— Rien.
— Pourquoi tu dis « intéressant » alors ?
— Parce que c’est intéressant.
— Qu’est-ce qui est intéressant ?
— La voiture contre le mur.
— Pourquoi ?
— Tu poses beaucoup de questions.
— Et toi tu réponds jamais.
— Faux.
— Tu réponds à côté.
— Ça reste une réponse.
Nicky le regarda quelques secondes.
Puis secoua la tête.
— Pourquoi t’étais là ?
— Où ?
— Tu te fous de moi ?
— Pas encore.
— Sur le parking.
— J’étais là.
— J’avais remarqué.
Silence.
— Pourquoi ?
Emmanuel regarda l’écran.
— Je voulais voir.
Cette fois, Nicky se tut.
— Voir quoi ?
— Toi.
Elle le regarda réellement.
Quelque chose changea dans son expression.
Pas de peur.
Pas vraiment de gêne.
Cette fascination ancienne qui remontait soudain sans prévenir.
— Depuis combien de temps ?
— Assez.
— T’as vu la course ?
— Oui.
Un petit sourire fier apparut.
— J’ai gagné.
— Non.
Le sourire disparut.
— Pardon ?
Emmanuel prit une frite dans le sachet entre eux.
— T’as gagné contre lui.
Nicky attendit.
— Mais ce soir, t’as perdu contre toi.
Elle le fixa.
Puis regarda son visage comme si elle cherchait la blague.
— Ça veut dire quoi ?
— Réfléchis.
— Non, explique.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que si je t’explique, tu comprendras ce que moi j’ai compris.
Il prit une autre frite.
— Pas ce que toi tu dois comprendre.
Nicky resta silencieuse.
Cette fois plus longtemps.
— C’est complètement con.
— Possible.
— J’ai gagné cent mille dollars.
— Félicitations.
— J’ai éclaté sa Zonda.
— J’ai vu.
— Il a essayé de me sortir trois fois.
— J’ai vu aussi.
— Donc ?
Emmanuel tourna enfin la tête vers elle.
— Donc t’avais déjà gagné.
Silence.
Nicky le regarda.
Il retourna au film.
— Après, c’était plus lui.
Elle fronça les sourcils.
— C’était quoi ?
— Toi.
Nicky ouvrit la bouche.
Rien ne sortit.
Emmanuel prit tranquillement une nouvelle frite.
Sur l’écran géant, le combat continuait.
Nicky regarda Street Fighter.
Puis Emmanuel.
Puis son milk-shake.
— Je préférais quand tu m’offrais des voitures.
— Tu les éclates contre les murs.
— Une seule.
Il la regarda.
— Deux.
Nicky resta immobile.
Elle comprit.
La Countach.
La Ferrari.
Elle leva un doigt.
— La Ferrari, techniquement, c’était pas contre un mur.
Emmanuel observa sa joue gonflée.
— Intéressant.
— Arrête avec ça.
Un léger sourire.
Puis :
— Ton père va être content.
Nicky se figea.
— Oh putain.
Emmanuel reprit une frite.
— Là, t’as compris vite.
PLUS TARD
La Supra s’arrêta devant un garage.
Seek and Destroy était déjà là.
Vale fut la première à sortir.
Elle traversa le parking et ouvrit la portière de Nicky.
— Putain !
Nicky descendit péniblement.
— Bonsoir.
— Ta gueule.
Vale la prit dans ses bras.
Nicky grimaça.
— Doucement !
Switch arriva derrière.
— Pour information, tu es officiellement l’être humain le plus difficile à localiser de Philadelphia.
Dex regarda la Supra.
Puis Emmanuel.
Puis Nicky.
— C’est qui ?
— Un ami, répondit Nicky.
Elle hésita.
Regarda Emmanuel.
— Enfin...
Emmanuel sortit de la voiture.
Ji-ho arrivait déjà vers elle avec une expression meurtrière.
— MES FREINS !
Nicky recula.
— Oh non.
— JE T’AVAIS DIT QU’ILS ÉTAIENT CHAUDS !
— Ils ont très bien marché.
— ILS N’EXISTENT PLUS !
— Donc ils ont travaillé jusqu’au bout.
Ji-ho leva les bras au ciel.
— Je vais la tuer.
Dex posa une main sur son épaule.
— Fais la queue.
Emmanuel regardait la scène.
Switch.
Ji-ho.
Dex.
Vale.
Puis Nicky au milieu.
Tout le monde parlait.
Tout le monde criait.
Pourtant chacun avait déjà commencé à faire quelque chose.
Switch effaçait les traces numériques.
Ji-ho évaluait les dégâts.
Vale vérifiait Nicky.
Dex surveillait l’entrée du garage.
Nicky, malgré son visage éclaté, distribuait déjà des instructions.
— Switch, les téléphones.
— Déjà fait.
— Vale, l’argent.
— Récupéré.
— Dex, la Zonda ?
— Le mec est vivant.
Nicky souffla.
— Bien.
Ji-ho la regarda.
— Tu voulais qu’il soit mort ?
— Non.
— Ton « bien » était inquiétant.
— Ferme-la.
Emmanuel les observa encore une seconde.
Intéressant.
Nicky revint vers la Supra.
— Tu vas où ?
— Ailleurs.
— C’est précis.
— Oui.
Elle resta près de la portière.
— Tu vas revenir ?
Emmanuel la regarda.
— Probablement.
— Quand ?
— Un jour.
— C’est pas une réponse.
— Si.
Il monta.
Nicky resta là.
Il démarra.
Puis baissa la vitre.
— Nicky.
Elle se pencha légèrement.
— Quoi ?
— Garde tes dents.
Elle le regarda, outrée.
La Supra partit.
Dex arriva derrière elle.
— C’était qui, ce mec ?
Nicky regarda les feux arrière disparaître.
— Emmanuel Elga.
— C’est qui ?
Nicky continua de regarder la rue vide.
— J’en sais rien.
4 H 17
Le garage était calme.
Enfin.
Nicky était assise seule sur le capot de la GT-R de Switch.
Elle avait changé sa poche de glace.
Sa bouche lui faisait toujours mal.
Sur une table :
les cent mille dollars.
À côté :
un morceau de rétroviseur blanc récupéré sur la Ferrari.
Elle le prit.
Le regarda.
T’as gagné contre lui.
Elle revit la Zonda derrière elle.
La ligne devant.
Elle était devant.
C’était terminé.
Elle avait gagné.
Puis elle avait ralenti.
Mais ce soir, t’as perdu contre toi.
Nicky resta immobile.
Elle revit le coup de volant.
La Zonda qui partait.
Le sourire.
Puis la pédale de frein.
Le mur.
Le verre.
Le sang.
La dent sur l’asphalte.
Elle regarda les billets.
Puis le morceau de Ferrari.
Long silence.
— Putain...
Vale dormait sur un canapé un peu plus loin.
Elle ouvrit un œil.
— Quoi ?
Nicky secoua la tête.
— Rien.
Vale referma les yeux.
Nicky continua de regarder le morceau de carrosserie.
Puis, malgré elle, elle sourit.
À peine.
— Ce fils de pute...
💬 Commentaires 3
On apprend qui est Nikky Foster, son père un peu plus effacé mais il n'a sans doute pas d'utilité pour la suite.
Je ne sais pas si tu as remarqué dans le 9 de Laumière j'ai introduit une voiture pour un chapitre où ça devrait dépoter. Je ne ferais sans doute pas aussi bien que toi car je n'ai pas l'habitude, mais je vais essayer.