Chapitre 46 : Les éclats
Le lendemain matin, je me réveillai avec la boule au ventre. Le cauchemar de la nuit précédente, Clara, Michaël, le lycée, ma propre voix, tout cela était resté collé à ma peau, comme une odeur qu’on n’arrive pas à laver. J’avais mal dormi. Les draps étaient encore froids de mes sueurs.
Nathan passa me chercher à l’heure, réglé comme une horloge.
Nous allâmes à l'entraînement. Comme toujours, Kai et moi jouions la comédie : un hochement de tête pour nous saluer, des regards fuyants, des sourires étouffés avant qu’ils ne nous trahissent. Pourtant, je sentais son regard sur moi, et je savais qu’il percevait le mien. Il y avait entre nous cette complicité silencieuse, ce langage que les autres ne voyaient pas. Et il y avait Julien, comme toujours, donc je ne savais pas s'il se doutait, s'il savait. Paul aussi, semblait désormais me regarder différemment.
Kai rappela à tous qu’il serait absent toute la semaine suivante. Une semaine à Barcelone, pour le shooting. Une semaine sans lui.
À la fin de l'entraînement, on se dit à cet après-midi. C’étaient les vingt ans de Lucas, et nous allions les fêter dignement. Mais dans ma tête, un autre anniversaire résonnait : trois semaines. Trois semaines déjà depuis notre premier baiser, dans la chambre 103 de Perpignan.
* * *
La maison de Lucas était celle d’une famille aisée. Une grande bâtisse en pierre blonde, nichée dans un quartier résidentiel de Montpellier, avec des volets verts foncé et une piscine qui miroitait sous les lumières du soir. Le père de Lucas, cadre à la Chambre de commerce, avait un sourire de politicien et une poigne ferme. Sa mère, dans le marketing pour une grande enseigne de cosmétiques, portait une robe fluide qui flottait autour d’elle comme une seconde peau.
— Vous êtes les copains de volley ? nous avait-elle demandé avec un sourire. Lucas nous a tellement parlé de vous.
— Oui, madame, avait répondu Thomas avec un sourire charmeur.
Nous étions arrivés tous les trois en même temps : Thomas, Nathan et moi. Thomas avait sonné tandis que Nathan et moi le rejoignions sur le perron au même instant.
Il y avait déjà du monde quand nous franchîmes la porte. Lucas barbotait dans la piscine avec Louis, Antoine et un garçon que je ne connaissais pas. Plus loin, Kai et Lancelot discutaient avec Samuel, assis sur un transat, ses béquilles alignées en dessous. Julien était près du buffet, en pleine conversation avec deux filles que je ne connaissais pas non plus.
Je me déchaussai et posai mes pieds nus sur le carrelage tiède qui entourait la piscine. Je me servis une bière au bar improvisé — une vraie, pour une fois — puis je m’installai sur le bord de la piscine et regardai les autres s’amuser, sans vraiment m’y joindre. Kai me vit et me sourit. Je lui retournai son sourire.
Maxime, lui, ne se privait pas de déposer des baisers sur la nuque d'une fille dont j'ai déduis qu'elle devait être la sœur de Lucas. Un privilège réservé à ceux qui peuvent étaler leur relation au grand jour.
Nous étions à une fête, entourés de gens, et pourtant je ne m’étais jamais senti aussi seul.
— Salut, toi, ça doit être Hugo ? me dit celle que Maxime ne cessait d’embrasser.
— Oui.
— Moi, c’est Louise, la sœur de Lucas et la copine de Maxime.
Elle me tendit la main. Puis, d’un geste large, elle me présenta les autres.
— Je te présente Liam et Sacha. Ils connaissent Lucas depuis l’école maternelle. Dans la piscine, il y a Théo, tu ne dois pas le connaître, il est en licence de gestion avec Lucas. Les deux filles qui discutent avec Julien près du barbecue, c’est Mia et Rose, également dans sa promo. La fille là-bas, c’est Zoé, la copine de Lucas. Et le garçon un peu plus loin, c’est Tiago, le copain de Rose. Bon, les autres, tu les connais déjà, en particulier Maxime, dit-elle en l’embrassant.
Les parents de Lucas apparurent sur le seuil de la porte. Ils dirent à Louise qu’ils partaient comme convenu pour « nous laisser entre nous », tout en lui rappelant, à elle ainsi qu’à Lucas, les quelques règles qu’ils avaient établies.
Je finis ma bière et me dirigeai vers la table pour prendre quelque chose à grignoter, histoire d’occuper mes mains.
Autour de moi, les rires flottaient. La musique — un mélange de pop française et de hits américains — semblait venir de partout à la fois, comme si des enceintes invisibles étaient disséminées dans les buissons.
— Allez, rejoignez-nous ! cria Lucas depuis la piscine.
Sacha, l’un des amis d’enfance de Lucas, nous regarda, un sourire malicieux aux lèvres. Il fit deux pas d’élan et se jeta à l’eau, en short et t-shirt, dans une gerbe d’éclaboussures. Un cri de surprise mêlé de rire s’éleva de la piscine.
— Putain, Sacha, t’es malade ! s’exclama Lucas en s’essuyant le visage, riant aux éclats.
Tiago, qui avait visiblement pris quelques bières de trop, s’approcha de Lancelot et Kai par-derrière, un sourire de démon aux lèvres. Avant que quiconque ait pu réagir, il les poussa tous les deux dans l’eau. Double plongeon spectaculaire, cri de Lancelot, juron de Kai, explosion d’eau.
— T’es mort ! hurla Lancelot en émergeant, les cheveux plaqués sur le visage.
— C’est pour te rafraîchir, mon pote !
Tiago éclata de rire et, sans hésiter, se jeta à son tour dans la piscine. Il ressortit la tête en riant, les bras écartés, comme pour savourer son exploit.
Kai sortit de l’eau le premier, vêtements trempés, cheveux plaqués. Il était magnifique, même dans cet état. Lancelot le suivit, les épaules secouées d’un rire. Kai saisit le bas de son t-shirt pour le retirer, d’un geste fluide, naturel. Le tissu trempé glissa sur sa peau, dévoilant son torse, ses pectoraux parfaitement dessinés, ses abdominaux que je connaissais si bien maintenant.
Il se passa une main dans les cheveux, projetant des gouttelettes qui scintillèrent dans la lumière des guirlandes. L’eau perlait sur sa peau bronzée, traçait des chemins sinueux le long de son torse jusqu’à la ligne de son short.
Je le regardai une seconde de trop. Et je sus, avec une certitude paniquée, que cette seconde avait été vue. Ou du moins par ceux qui regardaient.
— Mon téléphone ! s’exclama soudain Kai, une main dans la poche de son short d’où il extirpa un appareil dégoulinant. Merde.
Il l’essuya sur son torse nu. Geste idiot que je trouvai soudain d’une sensualité insoutenable.
— T’as une assurance ? demanda Lancelot.
— Ouais, mais le problème, c’est que je pars demain matin en Espagne. Je ne sais pas si j’aurai le temps de gérer ça avant le départ. Un dimanche matin, ça va être chaud.
— Alors, t’es content de ton plongeon ? demanda Tiago en émergeant derrière lui, un sourire de défi aux lèvres.
— Si j’ai perdu toutes mes photos, je te jure que je te tue, répondit Kai sans colère.
— Ah merde, désolé, mec. Il faut l’éteindre et le mettre dans du riz, paraît-il, dit Tiago, l’air nettement moins malin que tout à l’heure. Je vais en chercher.
Il s’éloigna précipitamment, la tête basse, comme s’il fuyait sa propre bêtise.
Kai et Lancelot, en shorts, étendirent leurs t-shirts sur le dossier d’un transat pour les laisser sécher.
La fête bruissait, vibrante, indifférente. Les gens parlaient, riaient, certains dansaient sur la pelouse, d’autres continuaient de chahuter dans l’eau. Les verres s’entrechoquaient, la musique enveloppait tout, les guirlandes dansaient au-dessus des têtes dans un halo doré.
Tiago revint quelques minutes plus tard, un tupperware rempli de riz à la main. Il le tendit à Kai sans un mot, avec un regard presque penaud. Kai plongea son téléphone au milieu des grains.
— Ça va le sauver, crois-moi, murmura Tiago, comme pour se rassurer lui-même.
La beauté de mon mannequin n’avait pas échappé à Mia, qui s’approcha. Elle portait une robe légère qui laissait deviner ses épaules nues, elle avait gardé ses chaussures, talons hauts, foulant le carrelage avec une assurance tranquille.
— T’es venu avec une copine ? demanda-t-elle à Kai en jouant avec une mèche de ses cheveux.
Kai secouait la tête, un sourire poli aux lèvres.
— Non.
— T’as une copine, alors ?
— Non plus.
Elle passa une main sur sa joue, lentement, comme pour vérifier la texture de sa peau.
— C’est dommage qu’un mec aussi beau que toi soit sans copine, murmura-t-elle avant de lui faire un clin d’œil et de disparaître à l’intérieur, laissant Kai un peu interloqué.
Kai resta immobile un instant. Moi, mon sang ne fit qu’un tour. Je sentis mes mâchoires se serrer, mes poings se fermer. Je traversai les quelques mètres qui nous séparaient, d’un pas trop rapide, trop décidé.
— Elle t’a touché, dis-je, la voix basse, tendue.
Kai me regarda, surpris, puis un sourire naquit au coin de ses lèvres.
— Elle a juste touché ma joue, Hugo.
— Si c’était un mec qui avait fait ça à une fille, on aurait crié au harcèlement ! dis-je, amer. Si une fille le fait à un mec, il faut l’accepter ? C’est ça, l’égalité ?
Kai sourit, amusé, et posa une main sur mon épaule.
— Une caresse sur la joue, c’est quand même pas grave, tu sais. Mais je trouve ça… mignon, que tu sois jaloux.
— Ce n’est pas mignon, protestai-je. C’est…
— Quoi ?
Je ne sus pas quoi répondre.
À ce moment-là, le gâteau arriva, porté par Zoé, les bras tendus comme une offrande.
— Allez, les poissons, sortez de l’eau !
Ceux qui étaient encore dans la piscine en sortirent, et tout le monde se regroupa autour de la table. Lucas était au centre, un immense sourire aux lèvres, les yeux brillants sous les guirlandes.
— Joyeux anniversaire ! crièrent tous ceux qui étaient là, une clameur qui faillit couvrir la musique.
La table était une œuvre d’art culinaire : des dizaines de bougies disposées en couronne, des glaçages colorés qui dégoulinaient en nappes sucrées, des fruits confits formant le chiffre 20. Lucas se pencha en avant, les joues gonflées, et souffla les bougies une à une, sous les applaudissements et les rires de la fête. Chaque flamme qui s’éteignait semblait emporter un peu de la soirée avec elle.
— Merci à tous, dit-il avec un sourire fatigué mais heureux.
— Allez, tous autour du gâteau pour la photo.
Zoé cala son téléphone sur le haut du canapé.
— Rapprochez-vous un peu… Lucas, mets-toi au centre.
Nous étions tous autour de Lucas, qui était encore en short de bain, sorti de la piscine il y a quelques minutes, entourés de Louis, Antoine et un autre garçon dans la même tenue. Lancelot, Tiago et Kai, également torses nu par la force des choses. Cette photo serait sensuelle, pas de doute.
— Julien, baisse-toi un peu pour qu’on voie Hugo… Mia, rapproche-toi de Kai… Thomas, un tout petit peu sur la droite… Voilà comme ça.
Dans ma vision périphérique, je voyais Mia collée au flanc de Kai. Elle devait sentir la dureté de ses muscles. Je sentis une colère froide et sourde m’envahir. J’avais hâte que cette photo soit prise. Qu’on en termine.
— Attention, je déclenche, photo sans dix secondes.
Zoé se précipita à côté de Lucas. La diode du téléphone clignota lentement, puis rapidement, puis s’éteignit.
— Bougez pas, dit Zoé, je regarde…
Elle avança vers le téléphone, regarda la photo et approuva le résultat. La soirée reprit. Je restai à l’écart, mon verre à la main, à regarder les gens se presser autour du gâteau. Mia discutait avec Rose, les yeux rivés sur Kai. Je suis sûr qu’elle parlait de lui.
La soirée se poursuivit, un copain de Lucas s’était mis à mixer. Les boissons n’avaient pas grand-chose à voir avec la limonade servie quelques mois plus tôt pour mes dix-huit ans, celle qui accompagnait les dragibus.
Je regardais tout le monde s’amuser.
Mia était revenue. Je ne l’avais pas remarquée arriver. Elle se glissa à côté de Kai, comme si elle n’était jamais partie, comme si elle avait juste attendu son moment. Elle le regardait avec une avidité qu’elle ne prenait même pas la peine de dissimuler. J’étais à quelques mètres d’eux, et je pouvais l’entendre.
— J’aime bien cette chanson, dit-elle en désignant l’enceinte d’un geste du menton. Je suis allée les voir en concert l’année dernière. C’était dingue.
Kai suivit son regard vers la musique, puis le ramena vers elle, poli mais distant. Je voyais dans ses yeux qu’il n’était pas intéressé, mais trop poli pour le dire.
— Ah ouais ? Ils sont bons en live ?
— Tu peux pas imaginer. La foule, les lumières, le bassiste qui faisait le fou sur scène… J’y repense encore.
Elle parlait en fixant ses lèvres, pas ses yeux. J’étais à quelques mètres d’eux. Je sentis une brûlure me remonter le long de la nuque, mes doigts se resserrèrent sur le plastique de mon verre, mes mâchoires se crispèrent.
— Tu danses ? lui demanda-t-elle.
Kai esquissa un sourire, ses doigts tambourinant distraitement sur sa cuisse.
— Je suis pas très danseur, dit-il.
— T’as juste pas trouvé la bonne partenaire, répondit-elle, la voix plus basse, plus proche.
Elle se rapprocha encore, suffisamment pour que son épaule frôle la sienne. Puis elle posa la main sur son torse nu et sa paume glissa le long de ses abdominaux, une caresse lente, sensuelle, trop longue.
— C’est très joli, murmura-t-elle.
Je vis rouge.
— Arrête de le toucher !
Ma voix déchira la soirée, chargée d'une violence que je ne me connaissais pas. Je traversai les quelques mètres qui nous séparaient et m'emparai de son poignet pour l'éloigner de Kai.
Mon geste brusque la fit trébucher, elle chercha son équilibre, mais son talon heurta la table basse en verre où s’alignaient les boissons. Un bruit de verre brisé explosa, aigu et déchirant, tandis que la surface de la table se brisait à son tour. Des éclats de verre et de liquide jaillirent dans toutes les directions.
Et tout s’arrêta.
La musique, les rires, les conversations, tout cessa net, comme si quelqu’un avait appuyé sur pause. Le silence tomba, épais, glacé, absolu. Tous les regards convergèrent vers nous : moi, Mia à terre, les éclats de verre sous les guirlandes.
Je sentis le poids de chaque œil posé sur moi. Je vis la surprise, l’incompréhension, et ce jugement muet dans leurs yeux. Je vis Lucas, bouche entrouverte. Je vis Louise. Je vis Julien, un sourire en coin aux lèvres. Un sourire qui en disait long.
Et je vis Kai. Lui aussi me regardait, les yeux écarquillés, sidéré.
Le silence dura une éternité.
Je ne supportai pas leurs regards. Je tournai les talons et traversai la maison à grandes enjambées, passant devant Louise sans ralentir, sans rien dire, sans regarder personne.
Je courus.
La porte d’entrée claqua derrière moi, et soudain, le silence de la rue m’engloutit.
Je courus dans Montpellier, sans savoir où j’allais, fuyant leur jugement, leur pitié, cette honte qui me collait à la peau. Les rues défilaient, floues. Puis je ralentis, mes jambes se mirent à trembler, et je marchai, la tête basse, les poings encore serrés, le souffle court. Mes poumons brûlaient.
Je pleurai aussi.
Les larmes montaient sans prévenir, brouillant les réverbères et les façades, coulant le long de mes joues, que j’essuyais d’un geste rageur. Elles ne s’arrêtèrent pas. Elles venaient de quelque part au plus profond de moi. J’avais tout gâché. Je n’avais même pas réfléchi, j’avais juste agi, comme un animal blessé, comme un enfant qui ne sait pas contenir sa colère. Et maintenant, tout était brisé.
Je pensai à Kai. À son regard sidéré. Je l’avais humilié. Devant tout le monde. Devant ses amis. Comment pourrait-il me pardonner ? Comment pourrait-il encore me regarder après cette scène ? C’était peut-être fini.
Sur les rives du Lez, nous avions dit que nous essayions, que nous verrions où cela nous mènerait. Un début fragile, une promesse silencieuse, des mots à peine murmurés, qui n’avaient pas survécu à la première épreuve. L’embarras, la honte... Comment pourrais-je le regarder en face maintenant ? Comment pourrais-je retourner à un entraînement, croiser son regard, faire comme si de rien n’était ?
J’arrivai à la résidence.
Le hall était vide. Les néons, trop blancs, clignotaient faiblement. L’ascenseur émettait un bourdonnement fatigué. Une porte claqua quelque part, à l’étage, et le bruit rebondit sur les murs de béton.
Je montai les escaliers quatre à quatre, les marches défilant sous mes semelles, mon souffle saccadé, mes jambes en feu. J’atteignis le palier, sortis mes clés en tremblant, poussai la porte de ma chambre.
Et je m’effondrai sur le lit.
Mon visage s’enfonça dans l’oreiller, écrasant mes larmes contre le tissu. Le parfum de la lessive, du savon des draps, une odeur étrangère, impersonnelle, qui ne correspondait à rien. Aucun souvenir. Aucune chaleur. Juste ce vide, ce silence, cette solitude qui m’engloutissait.
— J’ai tout raté, répétai-je dans le coussin, la voix étouffée, brisée. Tout.
Je me blottis contre l'oreiller, les poings serrés, le corps secoué de sanglots. Les larmes noyaient le tissu, mais je n'arrivais pas à m'arrêter. Alors, je restai là, seul, à pleurer, des minutes, des heures peut-être. Le temps n'avait plus de sens. Je pleurai jusqu'à ce que le sommeil, enfin, vienne m'arracher à cette réalité, comme une marée noire qui engloutit tout sur son passage.
💬 Commentaires 6
Mais je comprends qu'il ne puisse pas faire face à tout ça.
Je suis un peu surpris par le pétage de plomb d'Hugo ; mais c'est vrai que voire une fille tripatouiller son chéri, c'est insupportable.
Les questions maintenant sont comment Kai va-t-il réagir ? Et comment s'ils veulent rester ensemble comment dévoiler leur passion ?