Chapitre 47 : Plonger dans l'eau froide
Le lendemain matin, je ne voulais pas ouvrir les yeux, comme si mon corps refusait d'affronter une nouvelle journée. Je voulais rester dans le noir, dans ce refuge où la veille n'existait pas encore. Mais la lumière, trop blanche, insistait derrière mes paupières. Je finis par les ouvrir, lentement, à regret.
Je fixai le plafond blanc. J'écoutai le vide.
Les larmes montèrent, incontrôlables, et je me mis à sangloter.
Trois semaines. C'est le temps qu'il m'avait fallu pour tout gâcher. Pour humilier le garçon que j'aimais. Pour me ridiculiser devant une équipe que je venais juste de rejoindre. Trois semaines de bonheur qui s’étaient envolées en une seule seconde.
Je me relevai, m'assis dans le lit, les épaules lourdes. Mon regard glissa vers la porte.
Il y avait un mot. Une feuille pliée en quatre, glissée dans l'interstice.
Je me levai, les jambes lourdes, le corps encore engourdi par les heures de sommeil agité. Mes yeux tombèrent sur l'écriture ronde et appliquée de Nathan.
« Si tu as besoin de parler, je suis à côté. »
Je me laissai retomber sur le lit, le visage enfoui dans l'oreiller. Les mots de Nathan résonnaient dans ma tête, mais ils ne suffisaient pas à effacer la honte. Les verres brisés. Le regard sidéré de Kai.
À midi, j'entendis frapper à la porte. Je ne répondis pas tout de suite. Mes doigts étaient crispés sur le drap, comme si je pouvais me cacher sous la couverture et faire comme si le monde n'existait pas.
— Service d'étage, dit la voix de Nathan à travers la porte. Une voix légère, presque taquine, comme s'il essayait de désamorcer la tension.
Je ne répondis pas tout de suite. Je restai là, à fixer la poignée de porte, à peser le pour et le contre. Ouvrir, c'était affronter la réalité. Rester enfermé, c'était rester dans ma bulle de honte.
— Je te laisse le kebab sauce blanche devant la porte, reprit-il. Mange tant que c'est chaud. Je suis à côté si tu as besoin, et si tu as besoin de rester seul, pas de problème non plus.
J'entendis ses pas s'éloigner dans le couloir.
— Non… attends, dis-je à travers la porte, la voix étranglée.
Je me précipitai sur la poignée, l'ouvris d'un geste brusque. Nathan était déjà à quelques mètres, le dos tourné, son sac en bandoulière. Il se retourna lentement. Dans sa main, son propre déjeuner.
— Merci Nathan, c'est sympa, dis-je.
— De rien, mec. Il faut que tu manges un truc. Bon appétit.
Il allait repartir. Je sentis ma gorge se serrer, et les mots sortirent.
— Viens, entre.
Il fit demi-tour, avança vers moi et franchit le seuil de ma chambre. Je lui fis signe de s'asseoir sur la chaise de mon bureau, l'unique siège qui n'était pas mon lit. Il s'y installa, les jambes croisées, attendant. Je pris le kebab, le posai sur la table basse sans l'ouvrir, et m'assis sur le bord de mon lit, face à lui.
Le silence s'installa, pesant. Je cherchai mes mots quelques instants, les tâtant comme on tâte une blessure pour savoir si elle est encore ouverte.
— Tout le monde dans l'équipe a compris pour Kai et moi ? finis-je par demander, la voix basse.
Nathan réfléchit un instant, comme s'il pesait chaque mot.
— À part Paul et Antoine, qui n'étaient pas là… je pense que c'était assez clair hier soir.
Je baissai les yeux sur mes doigts, qui jouaient avec un fil de la couverture.
— Et Kai, il a réagi comment ?
— Il n'a pas réagi. Il est resté silencieux. Il est allé voir si Mia allait bien, et c'était le cas. Peu de temps après, il a pris le tupperware plein de riz où était son téléphone, et il est lui-même parti.
— Il m'en veut ?
Nathan marqua une pause. Le genre de pause qui dit qu'il n'a pas envie de mentir.
— Je ne sais pas, Hugo. On n'en a pas parlé. Il était… ailleurs. Et puis il part à Barcelone aujourd'hui.
Je hochai la tête, la gorge serrée. Bien sûr.
— Mia, elle va bien alors ?
Nathan haussa les épaules.
— Elle va bien. Elle a juste eu peur sur le moment mais plus de peur que de mal, en fait. Je crois qu’elle a surtout été surprise par ta réaction.
Je baissai les yeux, regardai la moquette, puis je pris une respiration, et je dis :
— Je suis désolé, Nathan. Désolé d'avoir menti. Désolé d'avoir inventé une copine à Paris…
Il me regarda, avec une douceur tranquille :
— Hugo, ça fait un moment que j'avais compris.
— Quoi ? dis-je, la voix étranglée, plus faible que je ne l'aurais voulu.
Il sourit. Pas un sourire moqueur. Un sourire bienveillant, celui qu'on adresse à un ami qu'on connaît depuis des années, pas depuis quelques semaines.
— Je n'ai pas compris tout de suite, mais j'avais compris.
— Pourquoi n'as-tu rien dit ? demandai-je.
— Parce que tu n'étais pas prêt. Parce que si tu avais inventé cette vie qui n'était pas la tienne, c'est que tu en avais besoin. Et il n'y avait aucune raison de te brusquer.
Une larme perla au coin de mon œil. Elle descendit lentement, traçant un chemin chaud sur ma joue.
— Bien sûr, ça n'aurait pas dû se passer comme hier, poursuivit Nathan. Vous auriez fait votre chemin, Kai et toi, et puis tu en aurais parlé à quelques amis, peut-être à moi, et puis, au fur et à mesure, ce serait devenu naturel.
Il s'arrêta un instant, comme pour laisser ses mots s'imprimer.
— Pour entrer dans l'eau froide, on peut le faire progressivement ou en plongeant. Toi, tu as plongé.
Il reprit, un sourire en coin.
— Et tu as fait comme Tiago.
— Comme Tiago ? demandai-je.
— Oui. Tu as poussé Kai dans l'eau. Sauf que toi, tu l'as pas vraiment fait exprès.
Je sentis la honte me traverser comme une décharge électrique. Putain. Il avait raison. Pas de manière physique, pas comme Tiago, mais je l'avais exposé. Je l'avais mis sous les projecteurs, devant toute l'équipe, devant Mia, devant les copains d'enfance de Lucas. Et lui, il n'avait rien demandé.
— Tu penses qu'il pourra me pardonner ? demandai-je, la voix tremblante.
Nathan me regarda un long moment, comme s'il cherchait la réponse dans mes yeux.
— Tu lui pardonnerais, toi, s'il t'avait fait ça ?
Je réfléchis. Les images défilèrent dans ma tête : Kai, en pleine crise, en train de crier sur quelqu'un. De me mettre en danger. De tout faire exploser. Et je sus, avec une certitude qui me surprit moi-même, que oui.
— Oui, répondis-je.
— Parce que tu l'aimes, dit simplement Nathan. Alors parle-lui.
— Il est à Barcelone.
— Hugo... dit-il hésitant, t’es heureux avec Kai. Trouve un moyen de lui parler, n'attends pas. Ne laisse pas le silence s’installer. Dis-lui ce que tu as ressenti. Explique-lui. Vous vous aimez. Vous êtes complices.
Il se leva, s'approcha du kebab que j'avais laissé sur la table et le prit.
— Mais pour l'instant, tu manges.
Il me tendit le sachet. Je le pris, les doigts encore tremblants. Je fermai les yeux, soulagé et terrifié à la fois.
Soudain, je les rouvris.
— Clara, elle sait ? demandai-je.
— Elle sait quoi ?
— Pour Emma… Pour… Les mensonges que je raconte depuis que je suis arrivé.
— Non, je ne pense pas.
Un silence tomba. Je repris une bouchée de kebab. La sauce blanche coula sur mes doigts, et je la léchai machinalement, le regard ailleurs.
— Comment savais-tu pour la sauce blanche ? demandai-je.
— J'aime bien faire attention aux gens autour de moi, dit-il en haussant les épaules, comme si ce n'était rien. Je me souviens des détails. Un soir, au kebab, tu avais pris une sauce blanche et tu avais dit que c'était ta préférée.
Il mit une main sur mon épaule, une pression douce, rassurante.
— Écoute, dit-il en me regardant doucement. Chacun gère les choses différemment. Certains préfèrent être seuls, d'autres préfèrent voir du monde. Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise façon de faire.
Il marqua une pause, puis reprit d'une voix plus légère :
— Tout à l'heure, je vais chez un pote. Théo sera là, un autre pote aussi. On va faire une coinche, ou un Tarot si on est assez. Pas besoin de parler. Pas besoin de faire semblant d'aller bien. Juste être là, avec nous, si tu en as envie.
— Je… commençai-je.
Les mots ne venaient pas. Je voulais accepter. Vraiment. Mais quelque chose en moi résistait, comme si sortir de cette chambre, c'était affronter le monde, et que je n'étais pas prêt.
— C'est gentil, Nathan. Vraiment. Mais… je ne me sens pas d'y aller aujourd'hui.
Il hocha la tête, comme s'il s'y attendait.
— Je comprends.
— J'ai besoin d'être seul un peu. De réfléchir. De…
Je n'arrivai pas à finir ma phrase. De quoi ? De pleurer ? De regretter ? D'attendre que Kai m'appelle alors que son téléphone est mort ?
Nathan soutint mon regard. Il ne protesta pas. Il ne dit pas « mais ça te ferait du bien » ou « tu vas rester enfermé toute la journée ? ». Il se contenta d'acquiescer.
— D'accord, dit-il simplement. Mais si tu changes d'avis, tu m'appelles.
Il se dirigea vers la porte, s'arrêta sur le seuil, se retourna une dernière fois. Son regard s'attarda sur moi quelques secondes. Il y avait dans ses yeux une tendresse qu'il essayait de cacher.
— Je suis à côté, si tu as besoin.
Il referma la porte.
Je restai là, le kebab à la main, à fixer la porte fermée. Je regardai le kebab. Je repris une bouchée, puis une autre. La sauce blanche coulait sur mes doigts, et je ne m'en souciais pas.
Je finis le repas, posai l'emballage froissé sur la table, et m'allongeai sur le lit. Les bras croisés derrière la tête. Je fixai le plafond blanc. Le même plafond que j'avais regardé tant de fois depuis mon arrivée à Montpellier. Ce plafond qui avait vu mes doutes, mes mensonges, mes espoirs, mon bonheur et maintenant... mon désespoir.
💬 Commentaires 7
Par contre, le fait qu'il dise en plein milieu de sa tirade qu'il est amoureux de Hugo c'est étrange, il n'y a pas de lien avec ce qu'il dit avant et après, ou très peu. On dirait que tu l'écris juste pour que le lecteur s'en souvienne, d'autant plus qu'Hugo ne réagit pas alors qu'il vient d'avoir une déclaration d'amour (déjà faite mais bon).
Étant gay, il sait les difficultés du coming-in et du coming-out. Il peut comprendre par quoi Hugo passe et il a l'intelligence de lui apporter son soutien, délicatement, sans le brusquer.
Et il a raison ; 8 jours sans échanger après ça peut être dévastateur pour Kai et Hugo. Ensuite, si Kai ne le contacte pas, ça risque d'être compliqué pour Hugo.