Chapitre 48 : Le bruit de l'eau
La messagerie vocale, encore, toujours.
Je tombai sur la messagerie de Kai immédiatement. Il ne me filtrait pas — ça ne sonnait même pas. Le téléphone était mort. La piscine, la veille. Cet imbécile de Tiago qui l'avait poussé à l'eau. Et maintenant Kai était en Espagne jusqu'à dimanche prochain.
Comment pourrais-je attendre tout ce temps ?
Je faisais les cent pas dans ma chambre, comme un animal en cage. Les mêmes quatre mètres, le même lit, le même plafond blanc. J'arpentai la pièce, un aller-retour incessant, comme si je pouvais user la moquette à force de marcher dessus. Mon poing frappa le mur, juste assez fort pour que la douleur dans mes phalanges me rappelle que j’étais encore vivant. Ça ne changea rien.
Il fallait que je sorte. Que je bouge. Que je fasse quelque chose. Rester ici, c'était laisser l'angoisse m'engloutir.
Je me levai, pris mon sweat, mes clés. Je m'arrêtai une seconde devant le miroir de l'entrée. Mon reflet me renvoyait un visage fatigué, les yeux cernés, les cheveux en bataille. Je passai une main dedans, sans conviction. Ça ne changeait rien à l'essentiel. Je sortis.
Dehors, Montpellier était au ralenti. Les rues étaient calmes, presque vides, comme si la ville avait décidé de faire une pause. Un vieux monsieur traversait la rue. Une mère poussait une poussette. Une terrasse de café, presque vide, où un serveur essuyait des tables sans se presser. Le bruit du tramway au loin, assourdi par la distance.
Je suivis les rues sans vraiment les voir. Je les avais parcourues des dizaines de fois depuis mon arrivée. Chaque coin de rue, chaque arbre, chaque façade me rappelait un souvenir : le premier jour, la chaleur qui m'avait frappé en sortant de la gare, l'odeur du bitume chauffé par le soleil, mes pas hésitants. Et maintenant, je marchais avec la même hésitation, mais pour des raisons différentes.
Je rejoignis les rives du Lez.
Le chemin bordait la rivière. Des arbres, des bancs, des gens qui couraient ou qui promenaient leurs chiens. L'eau coulait, paisible, indifférente à mon chaos. Le bruit de l'eau, le vent dans les feuilles, le chant des oiseaux. Et moi, au milieu, avec mes pensées qui tournaient en boucle.
J’arrivais à l’endroit où Kai et moi avions parlé après l’entrainement de volley. Là où nous nous étions dit que nous essaierions, que nous verrions bien là où ça nous mènerait.
Je m'arrêtai au bord de l'eau. Mes mains s'agrippèrent à la rambarde métallique, froide sous mes doigts. Je fixai l'eau qui coulait, ce mouvement perpétuel, cette indifférence tranquille. J'aurais aimé être comme elle : couler sans me retourner, sans hésiter, sans avoir peur de l'avenir.
Je repensai à ce soir après l'entraînement où nous étions venus ici ensemble. Nous avions parlé pendant des heures. De nos vies. De nos familles. De ce qu'on voulait faire plus tard. De tout et de rien. Et à un moment, nous nous étions tus. Nous nous étions regardés. Et j'avais su que ce serait lui. Pas un autre. Lui.
Et maintenant, il était en Espagne, son téléphone mort, et je ne savais même pas s'il m'en voulait. S'il pensait à moi. S'il avait déjà tourné la page.
Je sortis mon téléphone, les doigts tremblants. L'écran noir, muet. Pas de message. Pas de notification. Rien. Je le tournai dans ma main, le fis glisser entre mes doigts, comme s’il était devenu un objet étranger, inutile. Les secondes passèrent, et je restai là, à fixer l'écran, comme si je pouvais forcer un message à apparaître par la seule force de mon désespoir. J'appelai Kai. La messagerie à nouveau, tout de suite. Je raccrochai sans laisser de message.
Je regardai mon téléphone, j'appelai Nathan.
Une sonnerie. Puis une deuxième.
— Allô ?
Sa voix. Calme, posée, comme si de rien n'était.
— Nathan, c'est moi. Hugo.
Un silence de l'autre côté. Pas un silence gêné. Un silence qui attendait, qui ne forçait rien.
— Hugo. Content de t'entendre. Ça va ?
— Je ne sais pas. Enfin, non. Pas vraiment. Je marquai une pause. Je peux encore venir ? Pour les cartes ? Je sais que j'ai dit non tout à l'heure, mais…
Il ne me laissa pas finir.
— Bien sûr. On est chez Théo finalement. Tu connais l'adresse ?
— Oui.
— Parfait. On t'attend.
— Nathan ?
— Oui ?
— Merci.
Il y eut un sourire dans sa voix. Parce que le sourire de Nathan s’entend aussi, lorsqu’il parle.
— De rien, mec. Viens vite, on commence une partie de tarot dans vingt minutes. Si tu arrives en retard, t'auras les mauvaises cartes.
Il raccrocha.
Je restai là, un instant, le téléphone encore collé à l'oreille, à écouter le silence de la communication coupée. Le bruit de l'eau, le vent dans les arbres, et le cœur qui battait un peu moins fort.
Je rangeai le téléphone dans ma poche. Je regardai une dernière fois l'eau du Lez couler, emporter ses feuilles mortes, ses reflets, ses secrets.
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En tout cas, cela lui permettra de penser à autre chose durant la soirée.